Un carême de 40 ans

Le mercredi des cendres, l’Eglise catholique est entrée dans le temps du carême, cette période qui appelle chaque baptisé à revenir aux sources de sa foi et à vivre un chemin de purification. L’appel est personnel, il est aussi communautaire : c’est toute l’Eglise qui doit faire un retour à Jésus Christ, à Celui qui donne sens à sa mission ; elle doit percevoir qu’elle peut être un obstacle plutôt qu’un chemin vers Dieu.

Le scandale des abus sexuels, souvent liés à des abus spirituels et de pouvoir, et le cri des victimes non entendues, non protégées, contraignent l’Eglise catholique à une conversion profonde, spirituelle certes, institutionnelle également.

« Qui veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même » proclame Jésus Christ. Certains renoncements sont volontaires, ce sont les plus faciles, on demeure maître de soi, ce sont ses propres décisions qui décident. Les vrais renoncements, eux, ils sont imposés, ils sont ces dépouillements contraints et donc douloureux. Tel est le chemin que doit désormais emprunter l’Eglise catholique.

Ce dépouillement est et sera multiple dans ses expressions : il conduira à une parole plus humble, moins péremptoire, il entraînera une perte de puissance, et certainement aura des conséquences financières.

Bien entendu, le nombre des auteurs des crimes d’abus reste très minoritaire au regard de celui des prêtres et des évêques, cependant, l’Eglise catholique découvre que ces abus sur des personnes, des enfants et des femmes avant tout, ne sont pas que quelques rares cas, ils appartiennent parfois à un système, ou bien pervers, ou bien protecteur. Comment se peut-il que non pas un cas, mais de multiples aient pu exister et n’être pas dénoncés et sanctionnés ? Des réponses commencent à être données, elles sont accusatrices pour ce que le pape François appelle le « cléricalisme ».

La culpabilité de certains de ses membres est une honte pour l’ensemble de l’Eglise catholique. Il est en quelque sorte naturel que les prêtres et les évêques en portent leur part ; mais je pense à l’ensemble des fidèles qui se voient associés à cette honte, voire cette culpabilité, alors que d’aucune manière on ne peut leur en faire un quelconque reproche. Je mesure la tristesse et la colère qui peut les habiter.

L’Eglise catholique est entrée dans le temps du carême, elle a été revêtue de cendres, poussières de mort, d’anéantissement, y compris de cet accablement moral qui submerge devant des révélations qui semblent ne jamais devoir cesser. Mais ces cendres sont aussi cette poussière de laquelle, avec son souffle, Dieu crée, recrée une humanité restaurée et délivrée. Le mal étant si profond, quarante jours n’y suffiront sans doute pas, quarante ans seront sans doute nécessaires, non quarante ans d’une simple attente mais quarante ans d’action. Je pense que les années qui pourront m’être encore données de vivre, voire de servir l’Eglise, ne me permettront de ne connaître que ce temps de long carême.

+ Pascal Wintzer
Archevêque de Poitiers