« Misère du monde sans Dieu ».

SEROTONINE
La sérotonine, formule  C10H12N2O, encore appelée 5-hydroxytryptamine, est une monoamine de la famille des indolamines. C’est un neurotransmetteur dans le système nerveux central et dans les plexus intramuraux du tube digestif, ainsi qu’un autacoïde libéré par les cellules entérochromaffines et les thrombocytes.

Dans ce texte qui fait écho à son dernier entretien sur les ondes de RCF Poitou, Mgr Wintzer nous livre ses réflexions sur le thème:

Michel Houellebecq, des gilets jaunes, quelques surdoués… et Dieu dans tout ça ?

« Misère du monde sans Dieu ». Cette affirmation de Pascal résonne douloureusement en ce début 2019. Plusieurs œuvres, à leur manière, déclinent un pessimisme radical, dont la source réside dans le constat d’un monde vide, sans pour autant que l’absence de Dieu soit clairement mentionnée comme en étant la cause.

Il s’agit du film L’heure de la sortie de Sébastien Marnier. Un professeur vient effectuer un remplacement dans un collège catholique ; l’enseignant qu’il remplace a tenté de se suicider. Il est chargé d’une classe de Troisième ne comptant qu’un petit nombre d’élèves, mais tous « surdoués », ou bien, comme on dit maintenant, d’« EIP » (élèves intellectuellement précoces). Durs avec eux-mêmes comme avec les autres, ces élèves ont développé une conscience aiguë de l’époque : en pleine décomposition elle n’offre aucun avenir, d’où le suicide.

Parfois répétitif, trop démonstratif, ce film présente cependant la grande qualité de placer dans un état de malaise constant. Il pourrait sembler qu’il y aurait quelque suspicion à l’endroit de spectateurs qui rechercheraient un tel état… le film a le mérite de ne pas laisser tranquille ou d’endormir dans la satisfaction béate produite par maintes « comédies à la française » où les bons sentiments rivalisent avec les leçons de morale en faveur du « vivre-ensemble ».

Fidèle à lui-même, Michel Houellebecq réendosse les habits du quadra revenu de tout et riant, ou plutôt ricanant de l’inanité du temps comme de son propre vide personnel.

L’époque a cru endormir les gens dans le divertissement, en particulier sexuel – Houellebecq est là aussi fidèle à ses description, crues, surtout déprimantes d’ébats de plus en plus radicaux, car incapables de procurer quelque joie – ceci ne trompe personne, et seule désormais la chimie, un antidépresseur, le Captorix, ce « petit comprimé blanc, ovale, sécable » (p. 9) pourrait donner, non pas l’envie de vivre, mais celle de ne pas choisir la mort. « Etais-je capable d’être heureux dans la solitude ? Je ne le pensais pas. Etais-je capable d’être heureux en général ? C’est le genre de questions, je crois, qu’il vaut mieux éviter de se poser » (p. 88).

« La nicotine est une drogue parfaite, une drogue simple et dure, qui n’apporte aucune joie, qui se définit entièrement par le manque, et par la cessation du manque » (p. 9). Oui, notre époque, qui crée le sentiment du manque (par exemple de l’enceinte connectée, dernier objet tendance, je m’abstiens de parler de la trottinette) et se propose derechef de le combler, se révèle bien entendu incapable de le faire. Désespérément ironique du vide de l’époque, le héros – si tant est que ce mot convienne… il est plutôt un héraut de la déroute et du désarroi – pourrait trouver en Dieu (celui des chrétiens, on sait la pensée de Houellebecq au sujet de l’islam) une plénitude. Pourtant, là aussi, rien ! Peut-il en être autrement ? Le Dieu de Jésus Christ n’est pas un « bouche-trou », existentiel, ou intellectuel ; Dieu ne peut en rien et ne le veut tromper ce manque inscrit au cœur de chaque existence individuelle comme de toute vie sociale. Certes, des époques ont voulu qu’il en soit autrement, des époques et des idéologies ; elles ont fait de Dieu un substitut servant à légitimer un ordre, social, familial, moral, etc. Ceci n’a pas tenu, et ne pourra jamais tenir.

C’est ici que l’on lira avec intérêt le dernier livre d’Olivier Roy, L’Europe est-elle chrétienne ? (Seuil, 2018). La réponse à la question que pose ce titre conduira à interroger ceux qui revendiquent les « racines chrétiennes de l’Europe » mais comme un simple outil utile à une société bien régulée, ceux qui n’attendent du christianisme que de n’être une chrétienté, un instrument d’utilité sociale.

Faut-il rappeler que le christianisme, encore moins l’Evangile, n’appelle à tel régime politique plutôt qu’un autre, ceci relève du choix des peuples. La vigilance chrétienne portera sur le respect des libertés, en particulier celles des minorités, sur le libre choix de sa religion et de sa pratique, ainsi que sur la défense des petits et des pauvres.

Qu’attend le narrateur de Sérotonine ? Je ne saurais y répondre. Il attend cependant, j’aurais peine à dire s’il espère, au risque de déformer le propos du livre.

Misère de l’homme sans Dieu… Vide du monde écrit plutôt Houellebecq : « Avons-nous cédé à des illusions de liberté individuelle, de vie ouverte, d’infini des possibles ? Cela se peut, ces idées étaient dans l’esprit du temps ; nous ne les avons pas formalisées, nous n’en avions pas le goût ; nous nous sommes contentés de nous y conformer, de nous laisser détruire par elles ; et puis, très longuement, d’en souffrir » (p. 347).

Ce constat dressé – ces lignes sont à la dernière page du livre, comme celles au sujet de la nicotine en sont la première – ce n’est pas tout de suite la fin. Le dernier mot, et ce n’est pas un hasard est un « oui » : « il semblerait que oui », phrase qui conclut, avec un espace, ce paragraphe : « Je comprends, aujourd’hui, le point de vue du Christ, son agacement répété devant l’endurcissement des cœurs : ils ont tous les signes, et ils n’en tiennent pas compte. Est-ce qu’il faut vraiment, en supplément, que je donne ma vie pour ces minables ? Est-ce qu’il faut vraiment être, à ce point, explicite ? »

C’est à ces deux questions que donnent réponse les derniers mots de la dernière page de Sérotonine : « Il semblerait que oui » (p. 347).

Puissé-je cependant me garder de toute récupération pieuse en forçant des propos ou des intentions. Tomberais-je dans ce travers que la page 82 m’en garderait, je vous y renvoie. On peut aussi y ajouter ces lignes : « Dieu est un scénariste médiocre […]. Dieu est un médiocre, tout dans sa création porte la marque de l’approximation et du ratage, quand ce n’est pas celle de la méchanceté pure et simple, bien sûr il y a des exceptions, il y a forcément des exceptions, la possibilité du bonheur devait subsister ne fût-ce qu’à titre d’appât » (p. 181).

Le « oui » esquissé, en conclusion du roman, est aussi à mettre en contraste avec les jugements qu’opère Houellebecq sur… la ville de Niort, les hôtels Mercure, les chambres non-fumeur, la laideur des zones commerciales, et tant d’autres choses qui sont le quotidien et parfois les seules réalités de tant de vies aujourd’hui. Dans ces jugements, aucun conditionnel, aucune nuance de doute voire d’inquiétude, je ne dis même pas métaphysique, mais des ricanements grinçants… qui font rire cependant : combien de fois le regard, sans complaisance, est juste ! Plus que d’autres de ses romans, Sérotonine est vraiment drôle, en tout cas je l’ai lu ainsi.

Certains aiment à faire de Michel Houellebecq un prophète ; on se rappelle l’excellente première page de Charlie Hebdo le jour où parut Soumission et où les assassins islamistes tuaient l’équipe de Charlie ; allez revoir cette couverture et « les prédictions du mage Houellebecq » sur internet. Cette année, avec Sérotonine, Houellebecq serait, écrivent certains, un annonciateur des « gilets jaunes ». Je me garderais d’un tel propos. Ces « gilets » réclament des « sous » et du « pouvoir d’achat », peut-être aussi plus de considération, j’aimerais le croire… Cependant, ils semblent davantage exiger une plus grosse part du gâteau que refuser les apories et le vide de la consommation. Dénoncent-ils les élites lorsque celles-ci ne pensent qu’à se « gaver », ou bien veulent-ils également en être, tout au moins en « croquer » ?

Vanité de ces combats puisqu’ils n’aspirent qu’à la possession d’objets ou de plaisirs qui ne tromperont en rien l’ennui profond de l’homme occidental (entendu moins comme une précision géographique que comme un mode de vie). « Les années d’étude sont les seules années heureuses, les seules années où l’avenir paraît ouvert, où tout paraît possible, la vie d’adulte ensuite, la vie professionnelle n’est qu’un lent et progressif enlisement » (p. 148). Le propos de L’heure de la sortie, évoqué plus haut, semble encore plus radical : même les années de jeunesse sont désormais inscrites dans la conscience de la vacuité de l’existence. Précisons, le film montre des collégiens, des adolescents, non de jeunes adultes en études.

Sérotonine parle aussi des femmes, de quelques femmes, avec estime, contredisant les simplicités de lecture qui ne voient dans les écrits en Michel Houellebecq que misogynie. « Camille avait des notions sur la manière de vivre, on la plaçait dans un joli bourg normand perdu en pleine campagne, et elle voyait tout de suite comment tirer le meilleur parti de ce joli bourg normand »… mais c’est pour mieux développer des réflexions peu amènes sur la gent masculine : « Les hommes en général ne savent pas vivre, ils n’ont aucune vraie familiarité avec la vie, ils ne s’y sentent jamais tout à fait à leur aise, aussi poursuivent-ils différents projets, plus ou moins ambitieux plus ou moins grandioses c’est selon, en général bien entendu ils échouent et parviennent à la conclusion qu’ils auraient mieux fait, tout simplement, de vivre, mais en général aussi il est trop tard » (p. 171-172).

Michel Houellebecq est un grand écrivain du regard – que de précisions exactes et justes dans ses livres – et du rire grinçant. Ouvre-t-il un autre chemin ? Je ne sais pas.

+ Pascal Wintzer

Archevêque de Poitiers