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Petite méditation pour un temps d’élections
Publié le 27 juin 2024
Tribune de Mgr Wintzer, publiée par La Croix le 27 juin 2024

Petite méditation pour un temps d’élections

 

Depuis l’annonce d’élections législatives, faisant suite à une dissolution dont on peine à comprendre les motifs, hésitant entre le dépit amoureux et le calcul hasardeux, je m’interroge sur la nécessité d’ajouter une parole, voire de simplement pouvoir prendre la parole. Formuler cette interrogation me conduit à choisir de m’éloigner des écrans pour interroger les sentiments qui m’agitent. En effet, en écho à cette série de Canal + dans laquelle beaucoup voient une prémonition de ce que nous traversons, le temps est à la fébrilité, le risque est alors, pour moi, pour fuir cette fièvre, de sombrer dans l’abattement. Celui-ci pourrait alors trouver son expression très concrète dans le refus de poser un choix en préférant le vote blanc. Il ne serait guère courageux. De plus, voter blanc laisse sous-entendre que l’on pourrait être en attente d’un candidat, d’une candidate, d’un parti qui répondrait à toutes ses attentes ; il n’en existe pas, et c’est heureux. Et j’ajoute qu’il n’en existe pas au regard de la foi chrétienne, celle-ci n’ayant pas vocation à occuper tout l’espace et à s’imposer comme la loi des sociétés.

Alors, peut-on trouver un chemin qui permette d’éviter tant la fièvre que le renoncement ? Il sera difficile puisque la période, la brièveté de la campagne, certains de ses leaders n’encouragent en rien la sérénité. Celle-ci doit pourtant être recherchée, elle permet de poser des choix qui s’inscrivent sur des horizons plus longs que ceux dans lesquels nous sommes souvent enfermés. Telle est la mission de toute personne exerçant une responsabilité : s’inscrire et inscrire dans un espace large tout comme sur la longue durée. Affirmer que l’on pourrait se préoccuper de la Corrèze en oubliant le Zambèze est un mensonge, puisqu’il est impossible que les choses aillent mieux ici, « chez nous » comme l’on dit, alors qu’elles continueraient à empirer ailleurs.

En cette période du baccalauréat, il faut redire la grandeur et la nécessité de la philosophie, elle permet à chacun de fuir les mots d’ordre et les paroles péremptoires. J’aime cette affirmation du théologien Urs von Balthasar : « Quand il n’y a plus de pensée, il reste les slogans ! » Plutôt que de dénigrer trop vite ceux dont c’est le métier d’en créer et d’en placarder nos murs, à chacun de s’interroger. Pour ma part, mon tour de pensée me conduit, sitôt ai-je affirmé quelque chose, d’en voir toutes les limites. Confessant cela, je ne plaide pas pour le relativisme généralisé ou l’absence d’engagement, mais pour le choix d’une pensée nuancée, comme est diverse la réalité. C’est vrai, ceci fait de moi plus un sage qu’un prophète, pour employer les catégories de la Bible, plus un critique qu’un militant selon un autre type de vocabulaire.

Ce qui pour moi est une des tentations les plus fortes en cette période est celle du retrait ; comment se sentir de ce monde lorsqu’il n’est que bruit et fureur ? Et certainement, est-il bon de choisir un certain retrait, celui d’un silence plus grand et plus profond, celui d’un recul par rapport aux images et aux débats vains et stériles. Reprenant une image de la lettre aux Hébreux, le mystique rhénan Jean Tauler (1300-1361) dans ses commentaires de la Bible (Lettres aux amis de Dieu) formule ce conseil : « Quand on est en détresse sur un bateau et qu’on se croit perdu, on jette l’ancre dans le Rhin, dans le fond, et ainsi on le retient… Que l’homme laisse tout, pour saisir l’ancre et se jeter au fond ; c’est-à-dire qu’il mette toute sa confiance et tout son espoir en Dieu. En cas analogue, les mariniers rentrent aussitôt rames et avirons, et tous saisissent l’ancre. Ainsi dois-tu faire, quelque détresse du corps et de l’âme qui puisse t’arriver. » Tel est ce juste retrait qui ouvre le chemin de la réflexion, de l’écoute, du discernement, et dès lors du choix et de l’engagement.

Ceci n’a rien d’original, mais il faut le répéter, l’espérance n’a rien de naturel. Elle qui est souvent sans motif ni raison, relève devoir, celui de penser possible que les humains choisissent des choses justes. Nous ne sommes plus de cette époque où l’on pensait que ce qui est devant nous ne pourra être que meilleur. Il est loin le temps où Voltaire, au moment du tremblement de terre de Lisbonne, en 1755, écrivait : que « si tout ne va pas pour le mieux dans le meilleur des mondes », il est raisonnable d’espérer que tout ira mieux dans l’avenir. Aujourd’hui, pour beaucoup, le meilleur est d’hier et c’est en empruntant les chemins du passé que notre sort sera changé. Ceux qui entretiennent les rêves (pardon les promesses électorales) d’un avenir radieux ou d’un passé idéalisé contribuent à creuser les désillusions et le ressentiment.

Alors que l’espérance est difficile, modeste dirait Charles Péguy, pourquoi faut-il que les programmes rivalisent de puissance et de promesses à peine croyables ? Se peut-il que dans une société laïque la pensée magique fonctionnât encore ? Il a cependant fallu le don de la Loi à Moïse pour que le peuple d’Israël apprenne à se libérer des idoles. Le veau d’or serait-il toujours debout ? Prenant désormais la forme d’un barbier qui rase gratis, ou de ce que, avec démagogie, on appelle « le bon sens », disqualifiant de ce fait toute forme de critique.

Serait-il alors possible de demander un minimum de modestie dans les projets ? Il me semble que celle-ci honore les citoyens les tenant pour capables de savoir que, dans un monde complexe, avec une population diverse, dans sa composition comme dans ses attentes, y compris au sein de chacun des partis politiques ou des alliances – de circonstance, il faut du temps et surtout du respect, dont celui donné à ses opposants, pour parvenir à poser quelques actes. Les projets, nécessaires, peuvent être ambitieux, mais annoncés avec modestie. S’il y a une place pour la fierté, elle ne pourra qu’être cueillie, bien longtemps après, et non un soir de résultats, lorsque des fruits parviendront à maturité.

+ Pascal Wintzer, archevêque de Poitiers

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