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Les lettres pastorales
 

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Lettre pastorale 2016 : Une Église en synode


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1) Un synode pour quoi ?

• Exprimer l’ardeur évangélique du diocèse

La première raison d’un synode est de donner forme au dynamisme de foi et de vie chrétienne qui nous animent, qui vous animent, vous, catholiques des Deux-Sèvres et de la Vienne.
Alors que d’aucuns se laissent à énumérer les difficultés, et je sais qu’elles sont réelles, et pas seulement dans la vie de nos communautés, combien d’engagements, d’actes de foi et d’espérance, modestes ou plus spectaculaires, dont je suis le témoin tout au long des rencontres que j’effectue lors des visites pastorales ou bien dans les actes plus habituels de mon ministère. Cela nourrit ma prière et mon action de grâce, par combien de noms, et surtout de visages (vous savez combien je suis sensible aux images, celles des arts assurément, mais aussi celles de la vie).

C’est vrai, je ne suis pas de ceux qui expriment aisément leur satisfaction, et certainement que vous pouvez le regretter. Tempérament ? Sans doute… Mais aussi une manière, excessive, de recevoir de l’Evangile combien d’appels à la conversion, de reproches adressés à ceux qui se complaisent en eux-mêmes et dans leurs réussites, ces situations où on se contente d’aligner des chiffres en pensant qu’ils disent la qualité d’une action. Refus aussi de ce que je perçois comme une maladie de notre société, celle qui consiste à « faire le buzz », à rechercher la petite phrase ou l’image choc pour se mettre en scène et faire parler de soi. Lorsque l’Eglise et ses membres se laissent aller à cela, quelle pauvreté, quel manque de liberté spirituelle.
Cependant, nous avons chacun besoin d’être encouragés, la vie n’est pas toujours aisée, et j’entends combien l’apôtre Paul sait vivre et dire ce qui surgit en lui par ce qu’il constate chez ceux qui accueillent l’Evangile. L’apôtre est en cela un appel pour chacun, et certainement pour moi le premier.

« A vous, la grâce et la paix de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus Christ.
Je rends grâce à mon Dieu chaque fois que je fais mémoire de vous.
A tout moment, chaque fois que je prie pour vous tous, c’est avec joie que je le fais, à cause de votre communion avec moi, dès le premier jour jusqu’à maintenant, pour l’annonce de l’Evangile.
J’en suis persuadé, celui qui a commencé en vous un si beau travail le continuera jusqu’à son achèvement au jour où viendra le Christ Jésus.
Il est donc juste que j’aie de telles dispositions à l’égard de vous tous, car je vous porte dans mon cœur, vous qui communiez tous à la grâce qui m’est faite dans mes chaînes comme dans la défense de l’Évangile et son annonce ferme.
Oui, Dieu est témoin de ma vive affection pour vous tous dans la tendresse du Christ Jésus.
Et, dans ma prière, je demande que votre amour vous fasse progresser de plus en plus dans la pleine connaissance et en toute clairvoyance pour discerner ce qui est important. Ainsi, serez-vous purs et irréprochables pour le jour du Christ, comblés du fruit de la justice qui s’obtient par Jésus Christ, pour la gloire et la louange de Dieu » (Philippiens 1, 2-11).

• Prendre en compte la réalité « catholique » des années où nous sommes

Parler de synode peut effrayer, avant tout ceux et celles d’entre vous qui avez le sentiment d’être déjà surchargés et donc de ne pas répondre comme il le faudrait aux défis de la mission, mais aussi à ceux de la vie, surtout lorsqu’il faut cumuler mission d’Eglise, autre vie professionnelle, et bien entendu vie familiale.
Ceci concerne également les prêtres au regard de ce qu’est devenu l’exercice de leur ministère : il est désormais révolu le temps où les prêtres avaient en charge un village ou un quartier de quelques centaines d’habitants, marqués par une certaine proximité, non seulement géographique mais aussi sociale et culturelle. La responsabilité est désormais diverse et large, tant au plan de l’espace mais surtout des caractéristiques sociales et religieuses – et je ne parle ici que des catholiques. Ils sont en effet très différents, pour l’exprimer de quelques mots, tout de suite impropres à dire le réel sitôt qu’ils sont prononcés : certains sont plus identitaires, d’autres néophytes, marqués par des engagements militants, il y a aussi les « chrétiens ordinaires », etc.
A ceux-ci s’ajoutent combien de personnes que nous rencontrons, en particulier lors de la préparation aux sacrements, de la catéchèse, dans le catéchuménat… qui bouleversent nos catégories, et c’est heureux, mais qui manifestent un intérêt existentiel pour l’Evangile, pour la personne de Jésus, pour la foi, tout en étant peu familières de nos pratiques habituelles, d’un vocabulaire et de gestes qui peuvent leur sembler exotiques.
Comment permettre à ces personnes de se vivre du même peuple ? De la même Église ? Comment être disponible à chacune et chacun ? C’est la mission première des prêtres et bien entendu, avec vous, de moi-même votre archevêque.

La diversité exprimée par le mot de « catholicité » n’est pas une définition abstraite, elle est devenue notre expérience quotidienne. Elle rend la communion et les relations plus difficiles puisque l’on ne se ressemble plus. On peut chercher à fuir cela en préférant se retrouver en fonction de caractéristiques communes, sociales, religieuses, liturgiques. Pour moi, ceci sera toujours une tentation à déjouer, une manière de fuir les appels de la Bible et de la grande Église. C’est aussi une question pour nos sociétés qui peuvent aussi estimer que les diversités sont au-delà des frontières des Etats ; c’est un leurre, chaque Etat est désormais et de plus en plus éclaté dans les populations qui le composent.
Pourtant, ce n’est pas parce qu’une chose est difficile qu’il faut la fuir ou s’en méfier ; c’est tout le contraire, et c’est même manifester une belle ambition que de s’affronter à ce qui ne va pas de soi.
Une lecture d’été a mis sous mes yeux cette parole d’André Gide : « Ne demeure pas auprès de qui te ressemble. Rien n’est plus dangereux pour toi que ta famille, que ta chambre, que ton passé » (Les Nourritures terrestres).

Célébrer un synode doit dès lors se vivre dans ce contexte. D’une part en permettant à chacun de savoir qu’il y a toute sa place, et de l’autre sans surcharger des agendas qui ne le sont souvent que trop. Il faut dès lors permettre à ceux qui porteront son animation, tant au plan diocésain que local, de ne pas voir se rajouter des choses impossibles à vivre. Notre capacité à agir ainsi sera révélatrice de ce que je souhaite voir se produire à ce synode : déterminer des priorités d’action pastorale, c’est-à-dire faire ensemble des choix qui sauront dire ce qui est choisi et ce qui ne l’est pas.
Sans doute que ceci conduira à résister à cette tentation consubstantielle à la nature des synodes : désirer qu’ils traitent de tous les sujets.
Non, le titre retenu dit son objet et je veillerai à ce que nous nous y tenions : Avec les générations nouvelles, vivre l’Evangile.

 

2) « Avec les générations nouvelles, vivre l’Evangile »
Quel est le sens du titre du synode ?

Chacun des mots de ce titre, «Avec les générations nouvelles, vivre l’Evangile», exprime un point d’attention, encore s’agit-il de bien les comprendre, je les précise donc.

• Avec

« Avec » : commencer par ce mot souligne que chacun doit se sentir concerné par le synode. En effet, on peut ne pas se définir comme appartenant aux « générations nouvelles » (je reviendrai sur ce que j’entends par ces mots), mais chacun sait qu’il est appelé à vivre et à travailler avec elles. C’est ce qui définit et l’humanité et le christianisme, tout le contraire de la séparation et de l’isolement.

De plus, employer ce mot « avec », c’est choisir de ne pas utiliser la préposition « pour », cette dernier présente le grave désavantage de poser une distinction, sinon une séparation entre « nous » et « eux », quelle que soit la nature de ce « eux » qui peut désigner les non-chrétiens, les non-Français, les non-quelque chose, autrement dit des personnes définies par ce qui leur manque au regard de ce que nous sommes. Nous serions alors dans la posture de ceux qui ont à apporter à ceux qui n’ont pas. Heureusement, même si j’écarte ce danger, notre expérience montre que nous savons que la vie se construit dans la réciprocité. « En vérité, le Seigneur est en ce lieu ! Et moi, je ne le savais pas » s’exclamait déjà le patriarche Jacob (cf. Gn 28, 16).

Le « avec » exprime l’identité et la vocation chrétiennes : il s’agit de se savoir et de se vivre solidaires de la société et de chacun. Nous ne sommes pas appelés à nous réfugier dans un ailleurs sensé plus pur et plus conforme à la foi, là encore comme si Dieu avait le projet de se vouloir séparé ou isolé. Il faut rappeler que le vocabulaire biblique privilégie la sainteté à la sacralité, c’est-à-dire l’appel universel à recevoir les dons de Dieu plutôt que la définition d’un espace réservé, ou à Dieu ou à ceux qui se pensent privilégiés par lui. Je souligne à ce propos que le pape François revient souvent sur ce qui pour lui l’emporte dans cette logique qui est celle de la foi : le temps l’emporte sur l’espace.

• Les générations nouvelles

Avec « les générations nouvelles ». Le choix de ces mots veut ouvrir à un champ de compréhension vaste. En effet, s’il avait été question des « jeunes générations », le synode aurait pu se comprendre comme voulant se centrer sur des catégories d’âge, or la « nouveauté » dit bien plus. Elle est même à entendre et à vivre par chacun. Je rappelle que le synode romain de 2012 portant sur la « nouvelle évangélisation » avait rappelé avec force que ce qui est nouveau, ce qui doit le rester, c’est l’Evangile ; sinon, comment demeure-t-il une force de renouvellement pour nos vies ?

Les nouvelles générations sont alors les personnes, de tous âges, pour lesquelles un événement, une rencontre, un signe a introduit un changement dans leur vie, celles qui ont vécu une expérience que les chrétiens qualifient de spirituelle.
Ce sont ainsi des personnes qui, souvent, ont vécu une étape fondatrice de leur vie, célébrée ou non dans le cadre d’un sacrement : naissance, mariage, découverte ou redécouverte du Christ, mais aussi deuil ou maladie grave. En effet, il faut souvent qu’intervienne quelque chose d’extérieur pour qu’une porte s’ouvre, que le cœur se dilate.
Bien des récits bibliques éclairent cela, soulignent ces expériences fondatrices : Moïse au buisson ardent, Elie à l’Horeb, l’eunuque de la reine d’Ethiopie dans le livre des Actes des apôtres, les deux hommes qui font route vers Emmaüs, et combien d’autres exemples encore, jusqu’à ceux de notre propre vie : en effet, sommes-nous fidèles du Christ par hasard ou par habitude ? N’y a-t-il rien eu dans notre vie qui l’a orientée vers ce qu’elle est aujourd’hui ?
Lorsque nous donnons une réponse à cette interrogation, nous prenons conscience que là se trouvait l’initiative du Seigneur et non le fait de telle ou telle stratégie pastorale. Certes, ça aura parfois été à l’occasion d’un événement religieux, d’une liturgie en particulier, mais toujours le fruit d’un amour gratuit et d’un appel qui libère.

Le synode se doit d’être dans cette logique qui est celle du service, tant du Seigneur que des frères et des sœurs. Ce qui compte c’est que notre cœur soit brûlant du désir de vivre avec le Seigneur et de le faire connaître ; plus que toutes les opérations communicationnelles, c’est cela qui a du prix et qui porte du fruit. On mesurera ensuite que si tel ou tel d’entre nous fut l’éveilleur d’une expérience spirituelle, ce n’aura pas été du fait d’une action délibérée, d’une parole dite avec une intention précise, mais plutôt de la qualité d’existence qui peut, parfois, nous caractériser.

• Vivre l’Evangile

Avec les générations nouvelles, « vivre l’Evangile ». C’est toujours l’expérience qui est privilégiée par ces mots. Bien entendu, ce serait de peu de sens que d’opposer au sujet de l’Evangile son annonce et sa vie : il est tout à la fois l’un et l’autre ; pourtant, une simple annonce de parole serait dépourvue de vérité si elle n’était en même temps portée par l’existence de celui qui parle. Certes, celui qui prêche est le premier auditeur de ce qu’il annonce, il s’entend appelé à se convertir à la mesure des mots qu’il prononce.

L’Evangile est à annoncer, à célébrer et à vivre, mais il est d’abord à écouter. Même s’il est juste de donner au mot « évangile » une vaste étendue de sens, il désigne en premier lieu les quatre livres qui rendent témoignage à celui qui a été reconnu comme Fils de Dieu et Sauveur. Ainsi, écouter l’Evangile appelle à connaître les quatre livres qui ouvrent le Nouveau Testament ; c’est à leur lumière et selon les clefs que seuls ils sont à même d’offrir que l’on peut discerner la présence et l’action de l’Evangile, c’est-à-dire du Seigneur lui-même, dans les vies et dans les événements. Sinon, nous risquons de n’être habités que par nos a priori ; même très nobles, ils infléchiront notre regard selon ces présupposés, alors que c’est le Seigneur qui doit guider en toute chose.

Je peux témoigner combien celles et ceux qui découvrent ces livres qui nous sont familiers sont touchés par ce qu’ils racontent. Celles et ceux parmi vous qui accompagnent des catéchumènes et des néophytes, qui préparent au sacrement, qui animent des groupes B’Abba ou d’autres lieux de première annonce et de catéchèse mesurent la force de cette Parole toute de douceur, de vérité et d’exigence.
Ceci est un appel pour nous tous à ne pas douter d’une force qui nous dépasse, qui agit bien au-delà de nos qualités et compétences, lesquelles sont bien entendu à utiliser et à développer. Ceux pour lesquels l’Evangile est neuf sont alors un appel à vivre sans cesse de tels renouveaux, à nous laisser émerveiller par ce qu’ils découvrent, parce que nous-mêmes pouvons sans cesse découvrir, par le Seigneur lui-même. Puissions-nous ne jamais nous lasser d’écouter, de lire et de relire les Evangiles et toute la Bible.
Y découvrir comment le Seigneur rencontre, écoute et parle est un chemin pour chacun et pour toute l’Eglise.
Un autre lieu privilégié où s’expérimente l’Evangile est la liturgie, la prière d’une assemblée qui est constituée telle par le Seigneur et qui est tournée vers lui. Là aussi, la liturgie, dans sa belle et noble sobriété, est un espace de rencontre et de vie qui doit nous émerveiller et nous remplir de joie.
Ne craignons pas qu’elle soit parfois d’une grande simplicité – toute église n’est pas une cathédrale, et toute prière en semaine ou même un dimanche ordinaire n’est pas la nuit de Pâques. Le silence a autant de prix qu’un chant polyphonique, le temps donné autant que le rythme.
Nos liturgies, de même que les Evangiles, sont souvent éloquentes au-delà de ce que nous en pensons ; en elles, un Autre que nous agit.

 

3) Comment les choses vont-elles se passer ?

• Le secrétariat général

Pour conduire le synode diocésain de Poitiers, un secrétariat général est nommé. En voici la composition.
Deux secrétaires généraux : M. Eric Boone et Mme Odile Urvois. Membres du conseil pastoral diocésain, ils veilleront en particulier à vérifier le chemin synodal avec ce dernier.
Un prêtre, le Père Julien Dupont. Membre du conseil presbytéral il veillera à ce que celui-ci soit pleinement associé au travail synodal. Il est particulièrement chargé de travailler aux procédures numériques de consultation et d’information concernant le synode. Pour cela, il pourra faire appel au pôle communication du diocèse.
Une équipe synodale : Mme Maïté Bordenave, Sœur Anne-Claire Dangeard, Mme Anne Malagu.
Le secrétariat général se donnera ses méthodes de travail et définira les responsabilités spécifiques à chacun de ses membres.
D’ici janvier 2017, plusieurs points sont à privilégier : préparer les journées des 7 et 15 janvier 2017 ; aider le diocèse à entrer dans la démarche en produisant ou sollicitant tel ou tel pour régulièrement produire un outil qui mobilise pour le synode et précise son projet ; préparer les outils proposés aux paroisses et aux autres réalités pastorales pour l’année 2017.
L’année 2017 sera surtout consacrée au travail local. Le secrétariat général devra élaborer une méthode rassemblant et organisant le matériau collecté localement, dans les paroisses, les mouvements, les pôles des services diocésains, les institutions tel l’enseignement catholique.
Au terme de l’année 2017 qui sera consacrée au travail local, l’équipe synodale devra élaborer une méthode rassemblant et organisant le matériau collecté localement, dans les paroisses ou ailleurs. Ensuite, à partir de janvier 2018, il s’agira, à partir des matériaux recueillis, de préparer les assemblées synodales diocésaines.

• Le calendrier

Vous le savez, deux dates sont déjà déterminées, celles de l’ouverture du synode, je les rappelle :

1- Le samedi 7 janvier 2017, journée destinée à celles et ceux qui exercent une responsabilité dans la pastorale du diocèse :
• Membres des trois conseils diocésains,
• Curés, prêtres coopérateurs et membres des équipes pastorales des paroisses,
• Responsables et membres des équipes diocésaines des services diocésains,
• Représentants de la vie consacrée,
• Responsables des mouvements apostoliques, spirituels, familiaux, éducatifs et caritatifs, jeunes et adultes,
• Chefs d’établissement de l’Enseignement catholique.

La journée se déroulera à Niort, de 10h à 17h, au lycée Saint-André ; je remercie ici Mme Cécile Dargelos, chef d’établissement, de permettre cela et de nous accueillir.

2- Le dimanche 15 janvier 2017 : ouverture du synode dans chacune des paroisses du diocèse.
Je demande que la messe célébrée ce dimanche soit celle de la fête de saint Hilaire.
• Les services, mouvements, institutions verront à marquer dans leur agenda, durant le mois de janvier 2017, un temps d’ouverture du synode.
Chaque lieu verra comment donner forme à cette journée qui peut aller au-delà du seul temps de la célébration de la messe.
Le secrétariat général proposera pour cela quelques pistes.

La première étape du synode commencera à compter de ce dimanche 15 janvier et se poursuivra jusqu’au dimanche 26 novembre 2017, fête du Christ Roi et clôture de l’année liturgique.
Ce moment se déroulera dans chacune des paroisses du diocèse, dans les mouvements apostoliques et spirituels, dans les établissements d’enseignement et les autres réalités du diocèse qui s’y engageront.
Elle se définit de deux mots : rencontrer et écouter, vivre surtout avec les générations nouvelles.
Il ne s’agit pas que ceci soit compris et vécu comme étant « en plus », voire « en trop », mais bien comme faisant pleinement partie de notre mission apostolique ordinaire.
En effet, combien de rencontres habituelles donnent de vivre avec les nouvelles générations : préparation à la célébration des sacrements, catéchèse, engagement de charité, etc.

Dans chacune des réalités du diocèse, en particulier dans chaque paroisse, il convient d’appeler deux personnes, « M. et Mme synode », mais elles peuvent être davantage, chargées de coordonner le travail local et d’assurer le lien avec le secrétariat général du synode.
Au terme de cette première année, selon les règles qui seront données, il faudra désigner les personnes qui composeront les assemblées synodales.

La seconde étape se déroulera alors tout au long de l’année 2018. Après la collation des réalités perçues et des choses entendues, les délégués qui seront élus et désignés pour être les membres du synode devront formuler pour l’ensemble du diocèse des priorités concrètes.
Pour cela, existeront plusieurs assemblées synodales dont les dates seront déterminées ultérieurement et enfin un temps diocésain qui recevra les décisions que je promulguerai à la suite du synode.
Pour cette clôture du synode, je ne souhaite pas donner trop vite de date ; il faut en effet se mettre en marche pour déterminer le temps et les étapes nécessaires à un travail fructueux.

 

4) L’archevêque attend-il quelque chose de précis ?

Consulter l’ensemble du Peuple de Dieu, l’appeler à désigner des délégués au synode, c’est pour moi jouer vraiment le jeu d’un chemin à parcourir ensemble ; un synode n’est pas une chambre d’enregistrement de ce qu’un évêque aurait déterminé à l’avance.

• Des préalables à intégrer

Bien entendu, il faut que chacun ait bien conscience de certains préalables qui sont autant de conditions d’un juste déroulement d’un synode dans l’Eglise catholique.
En premier lieu, il ne revient pas à un synode diocésain de réécrire la foi de l’Eglise ni sa discipline ; on ne peut donc attendre d’un évêque, fut-il fort des demandes d’un synode, d’aller à Rome appeler à des changements de foi et de discipline.
Ensuite, le synode qui va s’ouvrir s’est déterminé un objectif particulier, il n’entend pas tout aborder de ce qui fait la vie de l’Eglise et de la société. N’oublions pas que nous avons déjà célébré deux synodes, en 1993 et en 2003, ils ont précisé nombre de choses, en particulier au sujet de la vie des communautés catholiques et de leur animation ; ce qui a été travaillé et décidé à la suite de ces synodes demeure bien entendu, et ce serait perdre du temps que de revenir sur tout cela qui est bel et bon.

• Une Église en naissance

Même si je dois écouter et non prédéterminer le synode, il faut cependant tracer des chemins et indiquer une direction. Alors, où allons-nous ? Quelle sera l’Eglise dans les années qui viennent ? Les choses ont tellement changé, et en si peu de temps, faut-il que cela continue ?
Je constate ce paradoxe : alors que les individus aspirent de plus en plus à être reconnus et respectés dans leurs attentes et dans leurs choix, nous serons moins d’acteurs pour honorer cela ; nous pourrions alors proposer des pratiques si générales que les goûts personnels n’y trouveraient guère de place.
Dans la société comme dans l’Eglise, les responsables demandent des changements, des « adaptations » qui ne sont guère comprises ni guère souhaitées par le peuple ; changements qui sont perçus comme des pertes : que ce soit l’intercommunalité, ou encore la création de communes nouvelles ou bien celle de paroisses nouvelles conduisant à la suppression des anciennes. Le sentiment de beaucoup est que cela est décidé d’en haut et contredit les attentes de proximité et de services.

Reconnaissons que les uns et les autres vivent et envisagent des échelles différentes : alors que pour beaucoup, l’horizon de l’existence est celui du village, du bourg ou du quartier, un responsable, public ou religieux, a pour horizon une globalité plus vaste, celle du nouveau canton, de la paroisse nouvelle, ou bien, pour moi, celle du diocèse. Le responsable a en charge le général, lequel n’est que rarement l’addition des intérêts particuliers, si nobles soient-ils. Cependant, chacun envisageant sa situation particulière, sa commune ou son clocher, il pense souvent qu’il est désavantagé au profit de voisins proches ou lointains qui bénéficieraient de quelque privilège. Il n’en est souvent rien, les difficultés sont communes. Mais… ces sentiments demeurent. Ainsi, je me souviens, il y a quelques années, à l’occasion d’inondations dans la Somme causées par de fortes pluies, certains avaient pensé que, pour protéger Paris, on avait fait le choix d’ouvrir des barrages pour que ce soit la Picardie qui subisse les inconvénients de ces pluies. Bien d’autres exemples pourraient être donnés, de ce type de raisonnement.
Je mesure bien entendu toutes les insatisfactions et les inquiétudes, mais, je me dois d’agir. Cependant, plutôt que de passer d’un modèle à un autre, il s’agit, pour l’Eglise, de conjuguer deux manières d’être : à la fois elle accueille et accompagne chacun, c’est ce qui est vécu dans la préparation aux sacrements, de baptême et de mariage en particulier, et en même temps elle rassemble toutes ces personnes en un seul peuple, ici c’est ce que doit réaliser la célébration liturgique de ces mêmes sacrements.

Cette orientation doit spécialement se manifester au sujet des deux sacrements qui sont au fondement de la vie chrétienne : le baptême et l’eucharistie.
D’abord, il n’est pas de la nature de l’eucharistie d’être célébrée en de multiples lieux, avec de petites assemblées ; pour cette raison j’ai plusieurs fois appelé à ce que la messe dominicale, tout au moins la plus importante – une autre messe peut être célébrée en début de matinée, le samedi soir ou le dimanche soir –, le soit en un lieu qui ne change pas, puis à un horaire qui soit fixe. Je sais bien entendu que ceci présente des désavantages dans les paroisses rurales à la vaste superficie.
De même, je souhaite que l’on travaille à la nature des célébrations des baptêmes. Il faut rechercher comment aller vers de grandes liturgies communautaires – autres que lors de la messe dominicale. Ceci appelle à prendre en compte le lieu le plus adéquat dans la paroisse, l’animation, les ministres du sacrement, les autres personnes des communautés locales, etc.

En écrivant cela, je suis pris comme d’un vertige : demander des changements de pratiques est-il juste ? Si j’avais tout faux… Si nous avions tout faux… en cherchant à nous adapter… La religion n’est-elle pas dans le nihil innovetur ?
Mais non, Dieu est un marcheur, et son peuple l’est aussi. C’est dans l’histoire qu’il se dit et non dans la répétition. Son appel sera toujours celui-ci : « Va ».

• Une attention aux enfants et aux jeunes

Même si les générations nouvelles désignent au-delà d’une catégorie d’âge, on doit cependant s’interroger sur notre engagement auprès des enfants et des jeunes.
Je sais la présence de beaucoup d’entre vous dans les aumôneries, la catéchèse et l’enseignement catholique. Mais, un fait, je dois le dire, m’a troublé : lors des récentes JMJ à Cracovie, un seul prêtre a accompagné le groupe diocésain des jeunes, j’y étais également présent. Certes, des prêtres avaient choisi de privilégier le pèlerinage diocésain à Lourdes qui suivait de quelques jours les JMJ – de quelques jours cependant, ce qui pouvait permettre de se remettre d’une activité pour passer à une autre.

Percevant ce fait comme anormal pour moi, j’avais publié un éditorial dans Église en Poitou, il fut sans effet. Je ne me résigne pourtant pas à cette situation. Si vous, paroissiens adultes et anciens, n’incitez pas les prêtres à donner du temps, de l’énergie, de la compétence aux enfants et aux jeunes, il n’y a pas à s’étonner que peu d’entre eux se sentent appelés à devenir prêtres : comment ne serait-ce que penser à une vie de prêtre si l’on n’en rencontre aucun ? Il faut, ici comme ailleurs, s’inscrire dans le temps long : plutôt que de vouloir un prêtre pour telle messe, telle célébration, telle réunion, ici et maintenant, il est préférable de les inciter à trouver de la liberté par rapport à cela pour être avec des plus jeunes.
Nous ne pouvons plus agir par l’addition des activités et des engagements : si des prêtres, même déjà un peu âgés, donnent du temps à des activités avec des jeunes, ce ne devra pas être « en plus » du reste, mais à la place de ceci. Je vous invite, vous, les fidèles, à le comprendre, il en va de notre diocèse demain.

• Un encouragement pour les familles

Le synode de Poitiers s’ouvre un peu moins d’un an après la publication par le pape François de l’exhortation apostolique qui exprime les appels issus des deux synodes romains consacrés à la famille : Amoris laetitia.
Le service de la pastorale des familles avait envisagé pour octobre 2016 un événement diocésain avec les familles ; en raison de la convocation du synode je lui ai demandé de sursoir à ce projet ; ils l’ont accepté et je les en remercie car il n’est jamais facile de ne pas aller jusqu’au bout de ce qui est déjà entrepris.
Cependant, même si les expressions de ce qui était envisagé pourront changer, il faudra que les familles aient toute leur place et dans le déroulement du synode et dans ses appels.

 

5) L’Eglise en chemin

Le synode est un chemin sur lequel chacun doit savoir qu’il a sa place. Cependant, celui qui construit c’est le Seigneur lui-même.
L’attitude d’écoute que nous privilégions est celle même qui permet l’acte de foi, autrement dit la réponse à l’appel de Dieu. Alors, gardons-nous de penser que les choses sont entre nos mains.
« Si le Seigneur ne bâtit la maison, les bâtisseurs travaillent en vain ; si le Seigneur ne garde la ville, c’est en vain que veillent les gardes.
En vain tu devances le jour, tu retardes le moment de ton repos, tu manges un pain de douleur : Dieu comble son bien-aimé quand il dort.
Des fils, voilà ce que donne le Seigneur, des enfants, la récompense qu’il accorde ; comme des flèches aux mains d’un guerrier, ainsi les fils de la jeunesse.
Heureux l’homme vaillant qui a garni son carquois de telles armes ! S’ils affrontent leurs ennemis sur la place, ils ne seront pas humiliés » (Psaume 126).

Saint Augustin, dans une homélie sur le psaume 126, souligne cela (cf. Liturgie des Heures, samedi de la 14e semaine du temps ordinaire).
« Quels sont ces bâtisseurs qui travaillent ? Tous ceux qui prêchent dans l’Eglise la parole de Dieu, les ministres des sacrements de Dieu. Tous nous nous démenons, tous nous travaillons, tous nous bâtissons maintenant ; et avant nous d’autres se sont démenés, ont travaillé, ont bâti. Mais si le Seigneur ne bâtit la maison, c’est en vain qu’ils travaillent, ceux qui la bâtissent. C’est pourquoi les Apôtres en ont vu quelques-uns s’écrouler et Paul dit précisément : vous observez religieusement les jours, les mois, les saisons, les années ! Vous me faites craindre d’avoir travaillé pour tous en pure perte ! Parce qu’il savait que la construction intérieure était l’œuvre du Seigneur. Paul plaignait ceux pour qui lui-même avait travaillé pour rien. Donc, si c’est nous qui parlons au-dehors, c’est lui qui construit au-dedans. »

Mes amis, comme je sais compter sur vous, comptez aussi sur moi ; surtout, comptons sur le Seigneur.

+ Pascal Wintzer
Archevêque de Poitiers

Cette lettre pastorale est un outil permettant de se préparer à la célébration de notre synode.
J’invite les personnes et surtout les groupes, en particulier les conseils pastoraux, les équipes pastorales, les équipes locales d’animation, les doyennés, les équipes des services diocésains et des mouvements à prendre le temps de la travailler.

Les questions suivantes veulent aider à la lecture.

– Quels dynamismes de vie et de foi repérons-nous autour de nous ?

– Quels sont les dynamismes qui animent ma vie ?

– Quels textes de l’Evangile sont nos boussoles ?

– Qu’est-ce que nous recevons des générations nouvelles (dont nous sommes peut-être) ? Quels appels ?

– Comment cette parole de l’apôtre Paul nous éclaire-t-elle : « Une seule chose compte : oubliant ce qui est en arrière, et lancé vers l’avant, je cours vers le but en vue du prix auquel Dieu nous appelle là-haut dans le Christ Jésus » (Philippiens 3, 13-14).

 

Poursuivons la réflexion

A la suite de cette lettre pastorale, j’invite ceux qui le souhaitent à poursuivre la réflexion par les paragraphes qui suivent.
Ils expriment des pensées à la fois plus personnelles de ma part et plus axées sur telle ou telle situation. Ces propos expriment aussi les raisons pour lesquelles j’estime que des conversions et des adaptations sont nécessaires pour notre diocèse.

1) Vivre au présent

La France et l’Europe du XXIe siècle ne sont plus celles d’un XIXe siècle qui a vu se développer leur suprématie sur le reste du monde. Au XXe siècle, il a fallu faire place aux Etats-Unis et désormais c’est à l’Asie, et aussi à l’Afrique. Penser que s’isoler du reste du monde serait la solution à nos difficultés est une illusion, le prétendre est un mensonge, d’autant plus grave lorsque ceux qui le profèrent ont toute connaissance des relations économiques et humaines d’un monde globalisé.

• Avec les prêtres

En vingt ans, la vie de nos communautés chrétiennes a profondément changé, je dirais même en neuf ans (je suis avec vous depuis un peu plus de neuf années). Le diocèse de Poitiers avait cette caractéristique, commune avec les diocèses qui sont au nord-ouest du nôtre, d’être doté de prêtres nombreux. Ceci faisait illusion : leur nombre a empêché de voir leur âge. Or, ces prêtres, dans la grande majorité, sont âgés, et, même s’ils sont nombreux en 2016, depuis neuf ans, entre douze et quinze ont disparu chaque année – je vous laisse faire le total ! De plus, ce nombre important n’a sans doute pas aidé les plus jeunes des prêtres à trouver toute leur place, et surtout à exister avec le spécifique et le neuf de « générations nouvelles » !

Le mouvement qui s’est accentué depuis dix ans quant au nombre des prêtres va se poursuivre dans les dix années à venir, ce n’est qu’une simple question statistique, jusqu’à trouver une certaine stabilité, mais avec un petit nombre de prêtres, alors que le diocèse est vaste et dispersé. Bien entendu, ce qui a changé, c’est la présence et l’engagement apostolique de prêtres venus d’ailleurs, incardinés à Poitiers ou bien pour des missions fidei donum. Ceci est également vérifié pour les communautés religieuses, je pense que chacun sait désormais la présence à Poitiers, depuis près d’un an, de quatre sœurs vietnamiennes Amantes de la Croix.

Je rappelle ces faits, car ils en sont un réel avec lequel nous devons agir. Or, lorsque j’écoute, et je m’efforce d’écouter bien, dans bien des lieux du diocèse, j’entends cet appel : « Monseigneur, envoyez-nous un prêtre, le nôtre est seul, est âgé, il est fatigué, etc. » Je dois alors préciser qu’il n’existe aucune réserve de prêtres inoccupés que je prendrais je ne sais quel plaisir à retirer de la mission.
On me demande aussi d’appeler des communautés, anciennes ou nouvelles. Les appels que j’ai adressés depuis cinq ans n’ont pas été couronnés de succès… Je pense que, comme l’Etat l’a fait avec la nouvelle carte des régions, dans l’Eglise, ce sont aussi les métropoles qui sont désormais les lieux de l’attractivité et de la vitalité.

Il me semble que nous n’avons pas su profiter de ce que produisent ces situations nouvelles pour accueillir le renouveau qu’elles permettent. J’en prends deux exemples. D’abord, les prêtres venus d’ailleurs servent trop souvent à occuper la place d’un prêtre français qui n’est plus ; or, ils ont bien des choses à nous apporter, d’autres expériences d’Eglise, venant d’Italie, de Pologne, d’Asie et bien entendu d’Afrique. Mesurons-nous combien ils sont attentifs à se faire « Poitevins » ? J’aimerais que nous profitions mieux de leurs expériences. Mais encore faut-il penser que, même hors du Poitou, il y a des choses bonnes, bien qu’elles soient différentes des nôtres.

Ensuite, nous pouvons trop nous être reposés sur des « professionnels », les prêtres certes mais aussi des personnes laïques qui ont été salariées pour assurer telle fonction à leur suite. Ceci a pour moi deux conséquences dommageables : d’une part de ne pas avoir assez encouragé le volontariat et le bénévolat, de l’autre d’avoir pensé les choses sous le mode de la substitution et non de la collaboration ; or, ce n’est pas parce qu’une personne laïque prend en charge tel domaine de la vie pastorale, la catéchèse et les jeunes par exemple, que les prêtres et les autres fidèles doivent s’en abstraire. Cependant, sitôt écrit, ce propos doit être nuancé sinon corrigé. Combien d’entre vous êtes engagés, l’avez été ou le serez, en particulier dans les équipes d’animation des communautés locales.

• Avec des ministres et des acteurs

Le synode célébré en 2001-2003, dans ses actes Serviteurs d’Evangile, insista sur l’appel adressé par Dieu à chaque fidèle du Christ à être partie prenante de la mission. « A la suite de Routes d’Evangile (actes du synode diocésain de 1993), nous affirmons que tous les membres du Peuple de Dieu sont appelés à être acteurs et actrices de l’Evangile. A ce titre, nous entendons ne marginaliser aucun membre de l’Eglise, quelle que soit sa situation de vie. Nous reconnaissons l’activité cachée et efficace de nombre de personnes – spécialement des personnes malades, handicapées, âgées… – pour la mission » (n° 3114).

Alors que bien entendu les prêtres nouent des relations avec des personnes de tous âges et de toutes conditions, c’est pour moi une des caractéristiques de ce ministère qui, au meilleur sens de ce terme, met à distance des catégories sociales et professionnelles pour rendre disponible à chacun, d’autres acteurs et d’autres ministres de l’Eglise sont davantage situés en proximité de tel ou tel type de personnes et de groupes : les diacres, les fidèles laïcs ayant reçu une mission ecclésiale, certains consacrés, sont de plain-pied dans la proximité de ces générations nouvelles. Le travail synodal devra recevoir leur richesse d’expérience et de vie.

• Les églises, mais pas que…

Comme je l’ai déjà écrit, nous sommes à un tournant au sujet de nos communautés locales : j’ai parfois le sentiment – corrigez-moi s’il le faut – que les équipes d’animation se concentrent surtout, trop…, sur les églises, les édifices de culte, et ce qui s’y vit.
Bien entendu que cela compte, je sais que les églises de nos villes et de nos villages portent un témoignage pour nombre de personnes qui n’y entreront que bien peu pour la liturgie dominicale. Pourtant, l’Eglise doit être « en sortie » : nous devons rejoindre, non pas « les autres », mais nos semblables, celles et ceux qui partagent les mêmes rues, les mêmes villages, qui travaillent dans les mêmes domaines d’activité et les mêmes entreprises, qui connaissent les mêmes questions au sujet de leurs enfants et petits-enfants, qui ont les mêmes loisirs, et qui, pourtant, ne viennent pas chercher auprès du christianisme les lumières et les appuis qui nous semblent si importants.
Jamais on ne peut prendre son parti de cela ; toujours nous serons hantés par le désir de dire Celui qui nous fait vivre. Aucun d’entre nous ne peut ne pas faire sienne l’exclamation de l’apôtre Paul : « Annoncer l’Evangile, ce n’est pas là pour moi un motif de fierté, c’est une nécessité qui s’impose à moi. Malheur à moi si je n’annonçais pas l’Evangile ! » (1 Corinthiens 9, 16). Comme je l’avais écrit dans une précédente lettre pastorale, nous pouvons formuler cette parole de manière positive : « Heureux suis-je lorsque j’annonce l’Evangile ».

• Un présent bien divers

Le réel s’impose à nous, le chemin de l’évangélisation ne peut l’ignorer, bien au contraire, c’est là que Dieu nous attend et nous envoie. Bien entendu, le réel est toujours divers, il est celui des histoires singulières des hommes et des femmes, il est aussi le divers de milieux sociaux et culturels, celui des attentes religieuses et des regards portés sur ce que doit être une paroisse, un prêtre, un évêque, et pourquoi pas un pape.
Prendre en compte le réel c’est d’abord mesurer toutes ces diversités, qui n’ont pas nécessairement vocation à disparaître au profit d’une société qui proposerait un seul modèle ou d’une Eglise qui ferait de même.
Notre diocèse est porteur des richesses et des diversités qui marquent un monde ouvert et une Eglise qui l’est pareillement. S’y croisent des communautés qui sont nées il y a plusieurs siècles ainsi que des mouvements qui n’ont que quelques dizaines d’années d’existence.
Il n’y a aucune interdiction à ce que les uns et les autres aient des chemins privilégiés de rencontre avec le Seigneur, mais ceci doit être reconnu et vécu comme une attitude personnelle, chacun ayant le souci d’être dans la communion et les échanges réciproques. Si les chemins sont légitimes, ils ne le sont que dans la mesure où ils se savent dans la suite de celui qui est Le Chemin.

Notre société court le risque de se fragmenter, voire de se déchirer. Au nom de l’Evangile, nous ne pouvons nous y résigner, en tout cas nous ne pouvons le vivre dans nos communautés chrétiennes.
« Je ne prie pas seulement pour ceux qui sont là, mais encore pour ceux qui, grâce à leur parole, croiront en moi.
Que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi. Qu’ils soient un en nous, eux aussi, pour que le monde croie que tu m’as envoyé.
Et moi, je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée, pour qu’ils soient un comme nous sommes UN : moi en eux, et toi en moi. Qu’ils deviennent ainsi parfaitement un, afin que le monde sache que tu m’as envoyé, et que tu les as aimés comme tu m’as aimé » (Jean 17, 20-23).

Avec moi et comme moi, vous êtes heureux de participer à certaines liturgies qui rassemblent une population très diverse, d’âges, de cultures, de milieux sociaux, d’origines ; nous y vivons quelque chose de la communion à laquelle appelle le Seigneur, qu’il constitue et qu’il donne comme signe au monde.

• Un présent en souffrances

La France et les pays de l’Union européenne ont parfois le sentiment de perdre leur identité, pourtant, mesurons ce que nous représentons pour une immense majorité des pays du monde. Combien d’hommes, de femmes et d’enfants meurent en essayant de franchir la Méditerranée où nous aimons tant aller nous délasser. Pour eux, l’Europe n’est pas un continent moribond, elle est une espérance de liberté, y compris de liberté religieuse, et de vie meilleure.
Nombre de ces migrants sont désormais membres de nos assemblées chrétiennes, partagent notre prière, alors que leurs rites sont souvent bien différents du nôtre. Ils sont aussi pour nous des occasions de renouvellement, ils nous permettent, si nous le voulons, de découvrir que des problèmes qui nous semblent insurmontables sont des petites questions de riches.
Comme je vous invitais à recevoir les expériences des prêtres venus d’ailleurs, il faut aussi recevoir des migrants et de ce qu’ils ont vécu et traversé.
« Que de querelles entre nous » déplorait le pape François dans l’exhortation apostolique La joie de l’Evangile ; lorsque l’on regarde un peu plus loin que l’horizon de son clocher on mesure la petitesse des motifs qui peuvent occasionner ces querelles.

Et puis, j’écris ces lignes le 16 juillet, deux jours après notre Fête nationale et l’attentat qui a ensanglanté la promenade des Anglais à Nice. Au risque d’ajouter des paroles à celles qui ont déjà été prononcées et écrites, je perçois que ces violences qui nous frappent désormais régulièrement ne sont pas des attentats « aveugles », mais le fait d’une volonté délibérée de détruire ce qui fait notre identité : en effet, elle existe bien cette identité de la France et de l’Europe, et elle est forte, puisqu’elle suscite tant de violences. Celles-ci manifestent que nous devons sortir de l’illusion : nous pensions que notre société était tellement juste et désirable que tous les peuples et toutes les cultures voudraient la partager.

Or, les valeurs que nous avons peu à peu reçues et fondées depuis vingt siècles ne sont pas « tombées du ciel », elles ne sont pas connaturelles à l’ensemble de l’humanité, elles sont les fruits des croisements entre le judaïsme, la philosophie grecque, le christianisme, les Lumières et la Révolution française. Il faut comprendre que d’autres cultures, qui n’ont pas ces racines, peuvent les refuser voire les combattre. Finalement, elles sont fragiles ces valeurs, elles doivent être sans cesse re-choisies et défendues. C’est dès lors en leur nom et en respect pour elles que le combat contre le fanatisme islamiste doit se mener avec les armes forgées par notre histoire et nos traditions : la force légitime qui appartient à l’Etat de droit, les forces spirituelles et raisonnables qui donnent sens à nos vies de Français et d’Européens. A l’opposé de cela, le plus grand des périls serait de prendre les armes que nos ennemis emploient contre nous et veulent nous conduire à utiliser : l’esprit de vengeance et la pensée magique, c’est-à-dire la religion sans l’intelligence et sans l’esprit critique.

Pour les croyants, la violence du monde et ses dangers sont une véritable épreuve spirituelle. Ils sont un appel à relire ce que la tradition biblique et chrétienne exprime au sujet de l’expérience du mal dans la vie des personnes et des sociétés. La « pax europeana » construite après la seconde guerre mondiale et aussi après la chute de l’empire soviétique ont pu conduire à penser à « la fin de l’Histoire », à l’instauration d’une société pacifiée pour toujours. Même si je souhaite la paix et la sécurité, c’est une illusion de penser que cela existerait de manière stable et perpétuelle. Il faut dès lors recevoir la prière et même la plainte des croyants qui furent aussi, durant leur vie et à leur époque, éprouvés de mille manières.
« Que mes yeux ruissellent de larmes nuit et jour, sans s’arrêter ! Elle est blessée d’une grande blessure, la vierge, la fille de mon peuple, meurtrie d’une plaie profonde.
Si je sors dans la campagne, voici les victimes de l’épée ; si j’entre dans la ville, voici les souffrants de la faim. Même le prophète, même le prêtre parcourent le pays sans comprendre.
As-tu donc rejeté Juda ? Es-tu pris de dégoût pour Sion ? Pourquoi nous frapper sans remède ? Nous attendions la paix, et rien de bon ! Le temps du remède, et voici l’épouvante ! » (Jérémie 14, 17-19).

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2) Un synode avec tous, un synode avec chacun

Un synode diocésain doit mobiliser l’ensemble du diocèse, cependant, tout en respectant le titre et le thème du synode, différents groupes peuvent aussi s’en saisir pour s’écouter mutuellement et formuler des préconisations à l’adresse des délégués synodaux.
Sans être exhaustif, je mentionne ici quelques groupes qui pourraient agir dans ce sens. Par exemple les membres d’instituts de vie consacrée, les personnes engagées dans l’enseignement et dans l’éducation, et puis, et je vais m’y arrêter davantage, les prêtres des générations les plus jeunes et les membres des équipes pastorales.

• Avec les prêtres des générations nouvelles

J’ai regretté que les prêtres du diocèse n’aient pu accompagner les jeunes aux JMJ l’été dernier, hormis l’un d’entre eux avec le groupe diocésain et un autre avec un groupe qui avait préféré organiser son propre séjour. Et ce que je souligne pour les JMJ pourrait l’être à propos d’autres activités pastorales proposées aux jeunes. Bien entendu, il n’y a aucune obligation à ceci ou à cela, cependant ce me semble devoir être une priorité d’être présent avec des enfants et des jeunes.
Certains des prêtres du diocèse ne prennent pas non plus de vrai repos, ne s’estimant pas en droit de dire qu’il n’y aura ni messe ni mariage à telle date. Je pense que ceci a trait au caractère rural du diocèse : le monde urbain est habitué aux vacances et à la mobilité ; hier, dans les campagnes, les « vacances » n’existaient pas : les champs et surtout les animaux demandaient une présence permanente. J’ai même senti que des personnes culpabilisent à « avouer » qu’elles prennent des vacances.

Comme je l’écrivais il y a quelques semaines dans le texte Pour aller plus loin (cf. Eglise en Poitou n° 233, juillet 2016), « alors que le monde a changé, faut-il que les formes d’exercice du ministère presbytéral demeurent identiques à ce qu’elles étaient hier ? »
Je souligne ce paradoxe que la vie des prêtres est à la fois surchargée et peu occupée. Elle est surchargée si elle se vit à la remorque des demandes et des attentes : on peut en effet « occuper son temps » en répondant aux sollicitations de célébrations et de réunions. Elle est sous-occupée s’il s’agit de prendre des initiatives dans des domaines plus éloignés du « religieux », ceux qui concernent la charité, la société, la culture, etc. La vie des prêtres peut aussi se sentir en décalage entre une formation qui aura duré au minimum sept ans et des attentes qui seront souvent peu demanderesses de compétences hautes. Se contenter de celles-ci conduit alors naturellement à ne rien entreprendre en matière de formation continue. Quant à un projet de vie, il pourrait assez vite devenir peu mobilisateur. »
Il en est des prêtres comme de chaque fidèle : seule la dimension apostolique donne du souffle au ministère et à sa vie. Porter des projets, créer, tenter, innover est inhérent à l’existence et lui donne du sens. Sans cesse nous devons implorer la force de l’Esprit et mobiliser nos énergies pour fuir la lassitude, le manque de zèle, l’acédie.

L’Evangile veut aussi être le chemin d’une vie riche et épanouie. Écouter les nouvelles générations, puisque tel est le projet du synode, consistera aussi à envisager les formes d’exercice des ministères dont le diocèse a besoin.
Pour cela, je souhaite que le temps du synode permette aux prêtres des nouvelles générations (je ne donne pas ici de critère d’âge) de se retrouver pour parler de l’exercice de leur ministère, de leurs conditions de vie, et aillent vers des préconisations adressées aux délégués synodaux. Ceci peut concerner plus particulièrement ceux des prêtres qui exercent la charge curiale.
Le ministère presbytéral suppose de ne pas être lié à tel ou tel groupe, d’être bienveillant avec chacun ; il s’agit pour les prêtres d’être les signes d’une altérité, de rechercher le bien commun, d’où un enjeu spirituel, celui de ne pas chercher à plaire à bon compte.
Le synode peut être aussi l’occasion d’une réflexion portant sur les fonctionnements de ces équipes.
De plus, il faut prendre en compte ce fait que dans l’exercice de cette responsabilité, on travaille avec d’autres personnes, dont d’autres prêtres.

Le mardi 26 juillet, le Père Jacques Hamel célébrait une messe de semaine, avec trois religieuses et un couple âgé dans une des églises de Saint-Etienne-du-Rouvray, dans la banlieue de Rouen. Une situation qui nous est ô combien familière. Son assassinat a placé l’attention sur ce qui se vivait alors : la grande modestie de la vie chrétienne, et c’est elle qui a été frappée. Cet événement nous rappelle que les lieux où le Royaume s’exprime sont souvent modestes, oubliés par ceux qui recherchent l’exceptionnel.
Si nous déterminons des pistes d’action au terme du synode, n’oublions pas ce que nous enseigne l’événement du 26 juillet 2016.

• Avec les équipes pastorales

Même si cette réalité s’exprime avec des dénominations diverses, aujourd’hui la grande majorité des diocèses ne comprend plus le ministère de responsabilité de manière solitaire : les équipes pastorales sont la forme la plus habituelle de l’exercice d’une charge de gouvernement.
On se rend compte que les fonctionnements sont divers, en fonction du projet pastoral, mais aussi du charisme spécifique à chacun de leurs membres.
Cependant, des qualités communes se repèrent et sont à encourager : se mettre à distance de demandes qui peuvent être très spécifiques, être doté d’une capacité à avoir une vision générale, on peut dire « paroissiale », et surtout avoir et développer le sens missionnaire.

Le synode peut être aussi l’occasion d’une réflexion portant sur les fonctionnements des équipes pastorales.
Ce serait le moyen de proposer des repères de fonctionnement, des manières de faire communes aux équipes pastorales.
Parmi les points qui seraient à prendre en compte, j’en détaille quelques-uns :

– Les relations entre les personnes.
– La bienveillance et l’écoute mutuelle.
– La nature des questions abordées.
– La régularité des rencontres.
– Les modalités d’animation de celles-ci.
– L’articulation avec le conseil pastoral paroissial.
– La formation et l’accompagnement des membres des équipes.

Dans tout ceci, doit être pris en compte, surtout par nous, évêques et prêtres célibataires qui n’avons que notre mission pour nous occuper (propos bien entendu à nuancer), que les membres des équipes pastorales, comme toutes les personnes engagées dans la vie de l’Eglise, ont des priorités qui doivent primer pour elles, et que nous avons à respecter : il s’agit de la vie de famille, de la vie professionnelle et de tous les engagements au service de la cité.

Il faut mesurer ici les changements profonds qui ont marqué les tournants de générations, pour les hommes certes, mais surtout pour les femmes.
Pour la plupart d’entre elles la vie professionnelle, le désir d’une carrière épanouissante et qui progresse est un élément déterminant de leur vie. Lorsqu’il s’agit pour les couples de conjuguer vie de famille, de travail et aussi les loisirs et la culture, on comprend que leur disponibilité pour un engagement dans l’Eglise ne devra pas être de chaque instant.
Cependant, il serait très dommageable que les plus jeunes générations se privent d’une vie d’Eglise et nous privent de ce qu’elles sont.
C’est donc à travers d’autres modalités que des engagements sont possibles, moins sur la longue durée, davantage dans le ponctuel, et plus certainement à l’occasion de temps forts. D’autre part, mesurons que certaines pratiques qui ont forgé des générations de militants ne parlent plus guère aujourd’hui, en tout cas, elles ne mobilisent plus. Je pense ici aux réunions, autour d’une table, dans une salle peu éclairée et à la décoration surannée, commençant à 20h30 pour terminer à 22h30… au plus tôt.
D’autres moyens permettent aujourd’hui de répondre aux mêmes impératifs : l’électronique avant tout.
Non que les rencontres soient inutiles, mais elles doivent être consacrées à des échanges existentiels, spirituels, amicaux même, plus qu’à l’organisation.

Vivre avec les générations nouvelles ce sera aussi repérer les changements de ce type et d’autres encore auxquels nous sommes appelés. Bien de leurs membres attendent de trouver avec les chrétiens comme dans la vie associative autre chose que le quotidien souvent difficile de leur vie professionnelle : tension, compétition, logique du nombre, pratiques du management, etc.
C’est donc quelque chose qui est de l’ordre de la gratuité, de la simplicité, de la beauté même qui doit caractériser les moments qui donnent aux croyants de se retrouver et d’être à l’écoute et de leur Seigneur et des uns et des autres.

Télécharger la Lettre pastorale « Une Église en synode »

« LE PAIN QUI MET EN ROUTE »

Mgr Pascal Wintzer – Lettre pastorale 2015

Télécharger la Lettre pastorale 2015 (PDF)

Après des Lettres pastorales consacrées, pour celles de 2012 et de 2013 à l’Eglise, au sujet des paroisses puis des prêtres, ensuite au monde rural en 2014, ce nouveau texte que je vous propose de réfléchir sur le sacrement qui est l’ordinaire de la vie chrétienne, son ordinaire dans ce qu’il a pourtant de toujours exceptionnel : le sacrement de l’Eucharistie.

Cette lettre entend servir d’introduction au document diocésain consacré aux Assemblées de prière, il en donne les fondements et la nécessité, mais en souligne aussi les limites.

Si seront présentes ici et là des orientations plus concrètes, autour de nos manières de célébrer, j’ai volontairement choisi de rédiger un texte plus fondamental, biblique et théologique. En effet, gardons-nous du risque de limiter l’existence chrétienne à de seules pratiques et prescriptions. Celles-ci comptent certainement mais seulement comme expressions de la foi profonde et de l’attachement à la personne du Seigneur Jésus Christ, chemin vers le Père dans l’Esprit Saint.

1. Reçois qui tu es

Dans une société inquiète d’elle-même, peu sûre de son identité, ayant choisi, ou subi, de se construire plutôt que de se recevoir – pour parler clair, une société qui a tourné la page de la religion qui faisait son être et lui donnait un sens, un projet, un horizon – dans cette société, la nôtre, les catholiques partagent avec l’ensemble de la population les mêmes inquiétudes et incertitudes, au risque de trouver dans des expressions sociales un sens qu’ils perçoivent mal de la foi. Pour certains, ce sera le combat social, en faveur des sans-papiers, ou bien de l’agriculture biologique, ou bien encore de la famille traditionnelle ; pour d’autres dans des expressions très typées du christianisme et des prières.

« Ad firmandum cor sincerum sola fides sufficit » affirme saint Thomas d’Aquin dans l’hymne qu’il rédigea à partir de mots attribués à l’évêque de Poitiers Venance Fortunat : « C’est la foi seule qui suffit pour affermir les cœurs sincères ». L’eucharistie est le sacrement de la foi, elle vient interroger les propensions à oublier le Christ, son Evangile, les sacrements, le mystère de l’Eglise, pour verser dans la défense ou la promotion d’un modèle de société, quel que soit celui-ci et quel que soit son bien-fondé. Tel est ce dans quoi sombrent les croyants lorsque la foi et l’attachement à la personne de Jésus Christ n’ont plus la première place dans leur vie.

La quête d’identité, presque névrotique, allant même jusqu’au – et je ne parle pas ici des seuls chrétiens – fondamentalisme, trouve sa résolution non pas dans une angoisse individuelle de recherche de soi mais dans la capacité à recevoir des autres et, pour les croyants, à recevoir du don de Dieu.
Ainsi, le livre des Actes des Apôtres rapporte que les premiers disciples ne se sont pas donnés à eux-mêmes un nom, ils l’ont reçu de ceux qui les voyaient vivre et les entendaient. C’est à Antioche que, pour la première fois, les disciples reçurent le nom de chrétiens (Actes 11, 26).
Le sacrement de l’Eucharistie est le lieu où les chrétiens reçoivent chaque semaine, voire quotidiennement cette identité : communiant au Christ ressuscité, ils reçoivent la vie du Rédempteur qui les transfigure et les soutient.

Lorsque c’est la foi qui guide l’existence, bien des choses qui semblaient décisives se révèlent secondaires. Puisque l’on découvre que rien ne saurait atteindre la grandeur de Dieu on mesure que tel chant, tel costume, tel propos ou telle attitude d’un prêtre, est toujours éloigné du mystère célébré ; même si tel ou tel ne se reconnaît pas totalement dans des manières de faire, peu importe, c’est au Seigneur seul qu’il accorde sa foi et non à ce qui s’efforce d’y conduire. Une nouvelle fois il faut en revenir à saint Thomas d’Aquin, il affirme de l’acte de foi : L’acte de foi du croyant ne s’arrête pas à l’énoncé, mais à la réalité (énoncée) (Somme théologique 2-2, 1, 2, ad 2 ; cité par le Catéchisme de l’Eglise catholique n° 170).

On qualifie parfois les fidèles en les désignant comme « baptisés », on parle ici et là d’une « Eglise de baptisés ». Certes, rien de faux en cela, mais de l’incomplet. Le fidèle est certes baptisé, mais il est aussi confirmé et appelé à vivre de l’Eucharistie. Pour moi, un mot convient, un mot qui par lui-même renvoie à un autre et désigne un autre : chrétien. Tel est notre nom, tels nous sommes, aimés d’abord, appelés aussi, et nous efforçant de répondre chaque jour à Celui qui nous choisit.
Dans l’eucharistie nous devenons cela, nous recevons le Christ dans sa présence réelle et sacramentelle, nous devenons Celui qui se donne à nous. L’eucharistie est le sacrement de la route, celui qui permet d’avancer et de surtout reconnaître que notre vie est construite, qu’elle n’est pas entre nos mains, entre nos seules mains. Ajoutons que l’Eglise compte des fidèles et des catéchumènes. Il se trouve que la première partie de la messe est précisément la liturgie des catéchumènes, ainsi est à nouveau exprimé que la liturgie fait cheminer.
Chrétiens nous sommes, c’est notre nom et c’est ce qui exprime notre identité ; chrétiens et aussi catholiques, ce qualificatif qui dit une confession et notre Eglise, qui dit aussi un appel, celui de communier au projet universel de notre Dieu et Seigneur qui veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la pleine connaissance de la vérité (1 Timothée 2, 4).

Sommaire


2. Une source biblique : le chapitre 6 de l’Evangile selon saint Jean

  • A la recherche de Jésus (verset 22 à 35)

Le titre que l’on donne le plus couramment au chapitre 6 du quatrième Evangile, ce chapitre que je vous invite à lire attentivement et dans son entier, c’est le « discours sur le pain de vie », mais en fait ce titre ne correspond pas tout à fait au contenu et au sens de ces versets. En effet, il ne s’agit pas vraiment d’un « discours », au sens d’un long monologue ou d’un long sermon, il s’agit plutôt d’un dialogue, mais un dialogue avec des intervenants multiples. Il y a bien sûr Jésus, et face à lui, avec lui ou contre lui, vont intervenir tour à tour, la foule, ou bien le groupe des disciples, ou bien les apôtres, ou l’un d’entre eux en particulier Pierre à la fin du chapitre.

Le dialogue est bien sûr un moyen pédagogique, mais c’est surtout l’expression de l’être même de Dieu : Dieu est dialogue, Dieu est relation en lui même, c’est ce que révèle le mystère de la Sainte Trinité, ce mystère de Dieu, de la relation et de la communion en lui. Et qui est Dieu en lui même, il le manifeste en dehors de lui : c’est la création qui est voulue et établie sous le mode de la relation et du dialogue.
Parler ici de dialogue ce n’est pas parler d’un moyen, ou d’une méthode, encore moins exalter une sorte de présupposé idéologique qui idéaliserait le « dialogue » pris en lui même et pour lui même ; parler de dialogue, c’est, comme toujours dans la Parole de Dieu, recevoir une révélation.

Avant tout, ce dialogue a pour fin de conduire à une affirmation, à une confession de foi : « Oui, Seigneur, je crois ».
Croire en Dieu, c’est dire « Amen » à son mystère, à sa personne, à son amour. Avoir foi en Dieu, c’est reprendre ces paroles de saint Pierre : « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle. Quant à nous, nous croyons, et nous savons que tu es le Saint de Dieu. » Mais la situation de cette parole, à la toute fin du chapitre, enseigne que pour affirmer Dieu en vérité, pour lui dire « Amen » de tout son cœur, de toute son intelligence, il faut d’abord que lui même enseigne à le connaître.

La foi est un chemin, un chemin où il ne faut pas chercher à être arrivé au terme avant même d’avoir commencé à se mettre en route. Bien sûr qu’il faut dire « Amen » à Dieu, bien sûr qu’il faut dire « je crois », « je t’aime Seigneur », et le dire avec fermeté et assurance, mais il faut d’abord apprendre à connaître celui à qui nous avons à dire cet « Amen ». Si nous ne laissons pas Dieu se révéler à nous, nous aurons très vite fait de lui substituer d’autres dieux, des dieux à notre image, ou à l’image de ces puissances terrestres que nous risquons toujours de diviniser.

Il ne faut jamais se croire trop vite débarrassé des idoles, il ne faut jamais croire trop vite que la victoire est acquise et que le combat ne serait plus à mener. Et il faut surtout se garder de prêter à Dieu, au Dieu unique de Jésus Christ, des traits qui ne sont pas les siens, mais qui sont ceux de l’idolâtrie. Pour cela, sur le chemin de la foi, avant que d’affirmer, il faut d’abord commencer par interroger Dieu, c’est à lui de nous révéler qui il est. La foi chrétienne est ainsi ce chemin où se rencontrent et nos interrogations et la réponse du Seigneur.

Mais cette réponse, qui souvent précède nos questions, et même les suscite, cette réponse, elle n’est pas faite de raisonnements ou de mots, elle est faite de Parole, elle est faite d’une Parole, la Parole vivante de Dieu, son Fils unique Jésus Christ. Jésus Christ est la seule réponse que Dieu puisse nous faire. Que pourrions nous attendre de meilleur ? « Parmi vous, je n’ai rien voulu connaître d’autre que Jésus Christ, ce Messie crucifié » dira saint Paul (1 Corinthiens 2, 2). Aux attentes des hommes, à la faim des hommes, il ne peut être proposé qu’une seule nourriture, le Christ Jésus lui même. Nous lisons ainsi au verset 35 : « Moi, je suis le pain de la vie. Celui qui vient à moi n’aura jamais faim ; celui qui croit en moi n’aura jamais soif ».

Le chapitre 6, qui n’est pas vraiment un discours, mais plutôt un dialogue, ne parle pas d’abord du pain de vie, ici entendu comme eucharistie, mais il parle du pain de vie, c’est à dire de la personne même de Jésus Christ. C’est lui, le Christ, qui est le seul pain véritable et vivant. Bien sûr, l’eucharistie en est le signe, en est le sacrement, mais le « pain de vie » ne peut être limité à la seule eucharistie. Autrement dit, Dieu est plus grand que les signes qu’il nous donne de lui, si grands, si essentiels, à la vie chrétienne que soient ces signes, et je parle ici de l’eucharistie.
Dans une lettre pastorale consacrée à l’eucharistie, il est alors juste d’inscrire ce sacrement au sein de ce dont il est un élément, à la fois le mystère total de la personne de Jésus Christ et l’ensemble des sacrements de l’Eglise, dont avant tout ceux de l’initiation chrétienne.
Nous verrons plus loin comment la liturgie eucharistique de l’Eglise est célébration du mystère total du Christ Sauveur et Seigneur.
Limiter Dieu à tel ou tel des signes qu’il nous donne de lui, c’est nous arrêter sur le chemin, ne pas poursuivre la route, ne pas aller jusqu’à Dieu lui même, c’est risquer de nous voir adresser les reproches que Jésus fait aux foules dans l’Evangile : « Amen, amen, je vous le dis : vous me cherchez, non parce que vous avez vu des signes, mais parce que vous avez mangé de ces pains et que vous avez été rassasiés » (verset 26).

La participation à la liturgie eucharistique n’est pas un acte qui pourrait être isolé de l’ensemble de la vie chrétienne, tout au contraire. Elle suppose et appelle une « existence eucharistique », une vie qui a pour centre la personne de Jésus Christ cherché et reconnu dans les Ecritures, dans les sacrements bien sûr, dans l’Eglise telle qu’elle nous est donnée dans sa réalité historique, et tout autant dans la vie de nos frères et sœurs chrétiens mais aussi en humanité. Là Dieu est présent, là Dieu se donne, là il demande à être reconnu, confessé et annoncé. Une focalisation sur un seul mode de présence du Seigneur court le risque de verser dans certaines attitudes qui pourraient même devenir idolâtriques.

Le concile Vatican II, dans sa Constitution sur la liturgie, a justement voulu souligner qu’il existait différents modes de présence du Christ.
« Le Christ est toujours là auprès de son Eglise, surtout dans les actions liturgiques. Il est là présent dans le sacrifice de la messe, et dans la personne du ministre, « le même offrant maintenant par le ministère des prêtres, qui s’offrit alors lui-même sur la croix » et, au plus haut degré, sous les espèces eucharistiques. Il est présent, par sa puissance, dans les sacrements au point que lorsque quelqu’un baptise, c’est le Christ lui-même qui baptise. Il est là présent dans sa parole, car c’est lui qui parle tandis qu’on lit dans l’Église les Saintes Écritures. Enfin il est là présent lorsque l’Église prie et chante les psaumes, lui qui a promis : « Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux » (Mt 18, 20). Effectivement, pour l’accomplissement de cette grande œuvre par laquelle Dieu est parfaitement glorifié et les hommes sanctifiés, le Christ s’associe toujours l’Église, son Epouse bien-aimée, qui l’invoque comme son Seigneur et qui, par la médiation de celui-ci, rend son culte au Père éternel. » (Concile Vatican II, Sacrosanctum concilium, n°7).

Bien sûr, dans l’eucharistie, nous communions à la présence vivante et réelle du Christ ressuscité, mais cette présence ne nous comble pas en totalité, il nous faut communier à nouveau le lendemain ou le dimanche suivant, cette communion ouvre plutôt à une autre communion, eschatologique et définitive, à Dieu et à son mystère d’amour.

En cela, l’eucharistie est bien l’aliment de la route, ce pain « dont le monde garde faim » ainsi que nous aimons le chanter, et l’eucharistie nous révèle que cette route n’est pas achevée, que nous n’avons pas encore une pleine connaissance du mystère de Dieu, que nous le cherchons sans cesse. L’eucharistie avive toujours en nous cette question, cette attente de Dieu, une attente que déjà vivait Israël dans le désert. Bien qu’il fut rassasié de manne, celle ci demeurait toujours une question : « Mann hou ? », autrement dit : « Qu’est ce que c’est ? » (cf. Exode 16, 15). Que chacune de nos communions, si elle nous communique l’amour de Dieu, réveille toujours en nous cette question : « Mais qui es tu donc Seigneur ? »

Ces premiers versets, qui font suite au récit du signe des pains, sont pourtant pleins de questions, mais il faut constater que la vraie question n’est pas posée par ceux qui cherchent Jésus. D’abord ils cherchent un lieu : en barques ils ont gagné Capharnaüm. Ensuite, ils s’interrogent sur le moment de l’arrivée de Jésus : « Rabbi, quand es-tu arrivé ici ? » (Verset 25). Enfin, c’est la nature de ce qui a été donné qui les préoccupe, c’est le pain du verset 26. Trois questions : Où ? Quand ? Quoi ?
Mesurons que chacun ne peut avoir que cela comme préoccupation dans la vie ; les marchands et les publicitaires savent très bien y enfermer.
Or, la seule question qui vaille, celle à laquelle le Seigneur conduit, c’est : qui ? C’est la question de l’identité, de la personne, celle de la rencontre et de la relation. Le « qui » est ce qui donne son sens et sa vraie finalité aux autres questions qui n’ont pour valeur que d’être des chemins conduisant à cette dernière.

  • Je suis le pain descendu du ciel (versets 36 à 59)

Même si, dans ce chapitre 6 de l’Evangile de Jean, le pain et le vin désignent toute la personne du Christ, les versets 51 à 58 concernent plus directement l’eucharistie.
C’est en particulier ce que souligne le réalisme du vocabulaire : il s’agit de « manger la chair du Fils de l’Homme » et de « boire son sang ». D’autre part, dans cette section, Jésus ne dit plus « je suis le pain de vie », mais « voici le pain descendu du ciel », une manière de parler qui est très proche de la forme des récits de l’institution eucharistique : « ceci est mon corps ». Proximité avec l’institution et la dernière cène que souligne encore l’annonce de la trahison de Judas dans les derniers versets du chapitre : « ‘’L’un de vous est un diable !’’ Il parlait de Judas, fils de Simon Iscariote ; celui-ci, en effet, l’un des Douze, allait le livrer » (verset 70-71).

L’évangéliste centre sa doctrine de l’eucharistie sur l’incarnation : celle-ci exige la foi en la personne du Christ et en sa mission ; l’incarnation du Fils éternel tend au don eucharistique et s’achève dans ce don, et l’eucharistie ne prend son sens que dans la foi au Christ, pain vivant descendu du ciel pour donner la vie au monde.

Dans son vocabulaire eucharistique, Jean ne parle pas de « corps », comme le font Paul et les synoptiques, il parle de « chair », d’où pour lui un rapport direct à l’incarnation. Ceci en écho au premier chapitre de son Evangile : « Le Verbe s’est fait chair » (Jean 1, 14). Et c’est ce mystère que refusent les auditeurs de Jésus, le mystère de Dieu venu dans la chair, dont l’eucharistie est le sacrement. Là aussi, en écho à Jean 1 : « Il est venu chez lui, et les siens ne l’ont pas reçu » (verset 11). On retrouve ici les polémiques de la fin du 1er siècle qu’évoque Jean, les « anti christs », ceux qui refusent l’incarnation (le docétisme). Pour Jean, l’eucharistie est le mémorial de l’incarnation tout entière, le mémorial du don que Dieu fait aux hommes, le don de lui même.

Reconnaître que notre pain de vie c’est le Seigneur tout entier, cela a des conséquences bien concrètes pour nous, pour notre vie chrétienne, et pour notre pratique de l’eucharistie. Cela veut dire que l’eucharistie n’a de sens que pour celui et pour celle qui reconnaît en Jésus le « pain de vie », le Fils unique de Dieu. Autrement dit, sans la foi dans le Christ, l’eucharistie perd tout son sens. Attention ! Il faut ici distinguer et bien préciser, il ne s’agit surtout pas de dire que la présence réelle dans l’eucharistie dépendrait de la foi de celui qui célèbre ou de celui qui communie. C’est l’Esprit Saint qui réalise la présence du Christ sous les espèces du pain et du vin, c’est l’Esprit Saint, et ce sont aussi les hommes. Ou plutôt, ce sont les hommes aussi lorsqu’ils veulent accomplir ce que transmet l’Église et qu’ils invoquent l’Esprit Saint. C’est ce qu’exprime, au cœur des anaphores, la prière des épiclèses : prière de foi de toute l’Église, cette foi de l’Eglise, la seule qui est infaillible ; foi dans le mouvement de laquelle nous entrons dans la prière ; foi par laquelle nous appelons l’Esprit Saint et nous sommes appelés à communier au corps ressuscité du Seigneur.

La présence réelle ne dépend pas de notre degré personnel de foi, mais c’est l’acte de communier qui perd son sens lorsque celui qui le pose n’a pas la foi dans le Christ, ou plutôt lorsque celui qui communie au corps du Christ ne communie pas aussi à la foi de toute l’Eglise, n’entre pas dans le mouvement de foi que lui transmet l’Eglise ; même si cette foi est toujours au delà de ce qu’il vit lui même et de ce qu’il comprend. Mais, sans la reconnaissance du Christ comme pain de vie, comme pain de Dieu, quel sens peut donc avoir la communion ! Saint Paul va même jusqu’à écrire dans la 1ère Lettre aux Corinthiens (11, 17 34) que celui qui mange et qui boit sans discerner le corps, mange et boit sa propre condamnation. Encore faut il bien comprendre les propos de l’Apôtre. Lorsqu’il parle du « corps », il désigne bien sûr la présence du Christ dans l’eucharistie : en communiant, nous savons que ce n’est pas du pain et du vin que nous consommons. Mais pour saint Paul, le « corps du Christ », ce corps que nous avons à discerner, désigne aussi l’Eglise, qui est le corps du Christ, et dans cette Église, tout spécialement ceux qui en sont les membres souffrants.

La reconnaissance du Christ dans l’eucharistie va de pair avec la reconnaissance du Christ dans les pauvres et dans les malades, en tous ceux qui souffrent, sinon, nous faisons mentir l’eucharistie et nous nous mentons à nous même : nous disons aimer Dieu, nous pouvons même multiplier les signes de vénération eucharistique, alors que nous n’aimons pas les hommes que nous voyons, au premier rang desquels ceux avec lesquels nous vivons tous les jours, c’est à dire l’Eglise, telle qu’elle est présente ici et maintenant, dans les autres fidèles, les prêtres, et même l’évêque, comme dans tous nos frères et sœurs en humanité.
La communion eucharistique n’a de sens qu’au sein d’un mouvement plus large de communion : une communion à la personne du Christ, au mystère de Dieu Trinité qui se révèle en lui, et communion au Christ total, à son corps qui est l’Église. Toute la liturgie de la messe souligne cette foi au Christ.

S’il faut exprimer cela d’un mot, c’est par ce mot que nous prononçons au moment de communier, le mot de la foi, le mot par lequel nous affirmons croire que Jésus Christ est le Fils du Dieu vivant, le mot par lequel nous le reconnaissons présent et vivant. Ce mot, c’est le mot « Amen », « Je crois », « Viens Seigneur Jésus ». Un « Amen » qui s’adresse à l’eucharistie, mais aussi à tous les autres signes de la présence du Christ. En fait, un « Amen » au Christ Jésus lui même. Communier sans la foi, sans cette foi complète, n’a pas de sens, mais dire cela ne veut d’aucune manière réveiller ou encourager les scrupules.

Depuis le Pape saint Pie X, au début du XXe siècle, la communion eucharistique est devenue, ou redevenue, fréquente, et il faut se réjouir de ce que la plupart de ceux qui participent à la messe s’approchent de la communion. Mais la question se pose : « communie t on dans l’état où il faudrait ? » Se trouve t on en « état de grâce », comme on disait autrefois.

Sur ce point, il faut dépasser son seul jugement, il faut revenir à ce que je disais il y a un instant, c’est à dire nous situer au sein de la foi de l’Eglise, et recevoir ici son enseignement. L’Eglise aide à dépasser les mauvais scrupules, des scrupules qui sont toujours le fruit de quelque orgueil, ou de quelque désespoir ; mais orgueil et désespoir ont la fâcheuse habitude de jouer ou yoyo et de s’appeler l’un l’autre. Il faut des raisons objectives pour ne pas aller communier, la conscience d’une faute grave, et la nécessité d’en recevoir le pardon dans le sacrement de réconciliation avant que de communier. Vous adressant ces lignes à quelques semaines de l’entrée dans l’année de la miséricorde, je reçois ces paroles consolantes de Maître Eckhart : « Ah ! Seigneur ! J’ai beaucoup péché, je ne peux pas expier ! Va donc vers lui ; il a dignement expié toute faute ».
La communion eucharistique n’est pas la récompense de nos bonnes actions ou de nos mérites, elle est le fruit de la grâce de Dieu et l’expression de son amour gratuit pour nous. La communion n’est pas non plus une sorte de réflexe ou d’automatisme, elle suppose la reconnaissance de cet amour de Dieu pour nous, notre participation à toute la célébration eucharistique, qui est une grande action de grâce. Elle exprime aussi une vie tout entière eucharistique, tout entière action de grâce et don de soi au Seigneur et à son corps qu’est l’Eglise. Cette vie eucharistique c’est celle même du Seigneur, une vie où sa seule nourriture est de faire la volonté du Père.

Sur ce sujet, il est bon de rappeler les paroles du pape François dans l’exhortation apostolique Evangelii gaudium : « L’Église est appelée à être toujours la maison ouverte du Père. Un des signes concrets de cette ouverture est d’avoir partout des églises avec les portes ouvertes. De sorte que, si quelqu’un veut suivre une motion de l’Esprit et s’approcher pour chercher Dieu, il ne rencontre pas la froideur d’une porte close.
Mais il y a d’autres portes qui ne doivent pas non plus se fermer. Tous peuvent participer de quelque manière à la vie ecclésiale, tous peuvent faire partie de la communauté, et même les portes des sacrements ne devraient pas se fermer pour n’importe quelle raison. Ceci vaut surtout pour ce sacrement qui est “ la porte”, le Baptême. L’eucharistie, même si elle constitue la plénitude de la vie sacramentelle, n’est pas un prix destiné aux parfaits, mais un généreux remède et un aliment pour les faibles. Ces convictions ont aussi des conséquences pastorales que nous sommes appelés à considérer avec prudence et audace. Nous nous comportons fréquemment comme des contrôleurs de la grâce et non comme des facilitateurs. Mais l’Église n’est pas une douane, elle est la maison paternelle où il y a de la place pour chacun avec sa vie difficile » n° 47.

Dans quelques jours, le second synode consacré à la famille sera célébré à Rome. J’ai publié ce mois de septembre une courte réflexion à ce sujet, En marche vers le synode (Editions Bayard). Les lignes qui suivent en sont un extrait.
Au-delà des débats, il faudra attendre les conclusions qu’en donnera le pape plusieurs mois après. On sait qu’une des questions abordées concerne les personnes qui se sont remariées après un divorce. Si l’Eglise catholique, à la suite du synode, ouvrait des chemins permettant à ceux qui sont tombés d’accéder à une participation plénière au sacrement de l’eucharistie, cette attitude pourrait être perçue par certains comme conduisant à encore davantage blesser ce si beau sacrement du corps et du sang du Seigneur.

Déjà, en effet, nombre de prêtres et de catholiques sont témoins d’expressions de désinvolture à l’endroit de la pratique de ce sacrement, ne serait-ce que dans les attitudes des personnes qui s’approchent de la communion. Loin de les condamner, ce constat, douloureux, appelle à mieux soigner l’initiation à la pratique de l’eucharistie pour des personnes qui, de plus en plus, ont une totale méconnaissance de la culture et des pratiques catholiques. D’autre part, conséquence non voulue de la pratique de la communion fréquente instaurée par le pape saint Pie X, il devient presque étrange de choisir de demeurer à sa place dans l’église plutôt que de s’approcher pour recevoir la communion, voire un signe de bénédiction.
Pourtant, chacun devrait pouvoir faire ainsi, sans pour autant être la victime d’un jugement suspectant chez lui quelque faute gravissime. La participation à l’assemblée eucharistique produit des fruits de grâce même pour ceux qui n’iraient pas communier.

La question, et l’enjeu, me semblent ici moins porter sur le mariage, les affres et joies de ses expressions, que sur la catéchèse et les pratiques de l’eucharistie.
Comme tout sacrement, celle-ci ne peut en rien être instrumentalisée. Elle ne peut l’être pour servir de garde-fou aux personnes qui seraient tentées par une séparation voire un divorce, au sens où la sanction serait la privation de la communion – et non d’une vie eucharistique – laquelle privation conduirait à ne pas aller jusqu’au divorce et au remariage. Ici, une telle pensée, si elle a le mérite du réalisme – nous savons que la seule vertu ne suffit à guider les comportements humains, la règle, la limite, voire la sanction, ont leur nécessité – utilise un sacrement pour une autre fin que lui-même. Or, l’eucharistie est un don gratuit de Dieu devant lequel chacun est cependant conduit à s’examiner, comme y appelle saint Paul. « Ainsi donc, chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne. Et celui qui aura mangé le pain ou bu la coupe du Seigneur d’une manière indigne devra répondre du corps et du sang du Seigneur. On doit donc s’examiner soi-même avant de manger de ce pain et de boire à cette coupe. Celui qui mange et qui boit mange et boit son propre jugement s’il ne discerne pas le corps du Seigneur » 1 Corinthiens 11, 26-29.

C’est à un discernement que chacun est appelé, le discernement du corps du Seigneur que l’on peut blesser dans son corps eucharistique, par ces pratiques nonchalantes évoquées plus haut, dans son corps ecclésial par les dissensions dont on peut se faire l’auteur en médisant les uns sur les autres – « Que des guerres entre nous » écrivait le pape François dans Evangelii gaudium – et dans le corps du frère et de la sœur lorsqu’il est outragé par l’infidélité conjugale.

Si, bien entendu, les conséquences du péché originel affectent l’ensemble de la création, le péché est un acte personnel qui marque chacun d’une manière qui doit le conduire à prendre conscience de sa responsabilité, condition d’une remontée et d’une conversion possibles. Reconnaître quelle est sa culpabilité, dans ses expressions les plus précises, permet de n’y être pas enfermé, de ne pas y associer les autres de manière indue, et de faire l’expérience de la miséricorde.
Ainsi Jésus peut dire à la femme adultère : « ‘’Femme, où sont-ils donc ? Personne ne t’a condamnée ?’’ Elle répondit : ‘’Personne, Seigneur.’’ Et Jésus lui dit : ‘’Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, et désormais ne pèche plus.’’» Jean 8, 10-11.

Pour saint Jean, le cœur de la doctrine eucharistique, c’est l’incarnation, c’est à dire le don, l’offrande. Ainsi, le 4ème Evangile n’offre pas de récit de l’institution mais rapporte le geste du lavement des pieds, geste qui exprime le don total de Dieu aux hommes, et pour le Christ l’accomplissement de la volonté du Père. « Je suis descendu du ciel pour faire non pas ma volonté, mais la volonté de Celui qui m’a envoyé » (Jean 6, 38). Un trait que souligne Jean fréquemment, ainsi au verset 40 : Jésus est l’envoyé, celui qui accomplit la volonté du Père. Le sacrement du pain de vie accomplit cette œuvre, c’est le verset 57 : « De même que le Père, qui est vivant, m’a envoyé, et que moi je vis par le Père, de même celui qui me mange, lui aussi vivra par moi » Jésus a été envoyé par le Père pour transmettre au monde cette vie qui jaillissant du Père déborde en lui.

On comprend alors que l’eucharistie est vraiment au centre de la vie des prêtres. Celle-ci est mobilisée par la recherche de la volonté du Seigneur. Pour eux, se nourrir chaque jour de l’eucharistie, c’est reconnaître que leur seule nourriture, à l’exemple du Seigneur, dans la communion avec la personne du Seigneur, c’est de découvrir et d’accomplir la volonté du Père.

La messe quotidienne n’est pas pour les prêtres l’accomplissement d’un rite, c’est l’image de toute leur vie, c’est le sacrement du Christ présent, mais aussi le sacrement de ce qu’ils vivent, c’est à dire le signe d’une vie donnée au Père, mais aussi le moyen par lequel ils unissent vraiment cette vie à Dieu.

Il est vrai qu’il faut toujours reprendre conscience de cela : l’aspect régulier de la chose, la messe tous les jours, peut la limiter à n’être à leurs yeux qu’un « exercice » parmi d’autres. Mais dans tout cela, se jouent aussi l’écoute de l’appel du Seigneur, la recherche de la volonté du Père.
L’écoute du Seigneur, la volonté du Père, le don de soi… bien sûr que le prêtre s’efforce de les vivre, mais comme l’expression singulière de la vocation baptismale. Tout comme l’eucharistie ne se comprend et ne peut se vivre en dehors d’une relation complète à la personne du Christ, de même la vie de prêtre et le discernement de cette vie s’expérimentent au cœur d’une existence chrétienne.
Il y a bien des années, une personne m’a remis une petite image qui porte une parole de Mère Teresa. Bien entendu, un évêque, un prêtre, doivent entendre cela pour eux, mais aussi pour chacun de vous : l’eucharistie doit toujours rester ce qui émerveille et surprend. Voici cet appel de la bienheureuse de Calcutta : « Célèbre cette messe, comme si c’était ta première messe, comme si c’était la dernière, comme si c’était ton unique messe ».

  • Le temps de la décision (versets 60 à 71)

Dans les versets précédents, Jésus a révélé son mystère, il a révélé le sens de son existence : être entièrement donné au Père, faire sa volonté en toutes choses. En lui, c’est notre propre existence qui est elle même révélée : une existence qui, dans le Christ, est tout entière eucharistique : don de soi par amour, abandon, adhésion sans réserve à la volonté de Dieu.
Le verset 57 l’exprime : « De même que le Père, qui est vivant, m’a envoyé, et que moi je vis par le Père, de même celui qui me mange, lui aussi vivra par moi ».

Devant cette révélation, du mystère du Christ, et de ce que nous sommes au plus profond, viennent donc le temps du choix, le temps de la décision : Voulons nous aller plus loin ? Ou bien est ce trop pour nous ? Ce fut le cas pour un certain nombre de disciples : Entendant Jésus dire son mystère, et devant ce mystère du pain de vie, devant ce don total du Maître, don auquel sont appelés les disciples, certains décident de ne pas aller plus loin et l’Evangile dit même que ce fut le cas de beaucoup des disciples de Jésus : « Beaucoup de ses disciples, qui avaient entendu, déclarèrent : ‘’Cette parole est rude ! Qui peut l’entendre ?’’ » verset 60.

Mais cette décision, elle ne prend place qu’à la fin du chapitre 6 ; en fait, il a fallu, au delà d’un seul chapitre d’Evangile, tout ce dialogue avec le Seigneur, ce temps de la rencontre, de la découverte progressive, ou bien, de l’impossibilité à entrer dans cette découverte du mystère du Christ. S’il y a bien sûr un moment où il faut choisir, où il faut se décider, il importe de le faire en respectant la route que propose le Seigneur lui même : il est la Vérité et la Vie, mais il en est aussi le Chemin.

Israël lui même a vécu cette expérience de la décision, mais aussi de la route qui précède nécessairement la décision. Comme ici les foules qui suivent Jésus, Israël a fait l’expérience de l’épreuve, de la difficulté ; la référence au désert est ici présente à travers ce que Jean dit des « murmures » des Juifs, en particulier dans les versets 41 et suivants : « Les Juifs murmuraient à son sujet ».
Par ces signes, Jean réfère le pain de l’eucharistie à la nourriture du désert, mais ce pain, la manne, n’est bien sûr qu’une figure du vrai pain du ciel. Jésus réalise les espérances juives.
De même, la littérature de sagesse et l’apocalyptique annoncent un dernier libérateur qui agira comme le premier Moïse : il fera descendre la manne. L’eucharistie, c’est donc la manne envoyée du ciel, le repas messianique, la nouvelle Pâque, la dernière Pâque. Et dans tout le dialogue du chapitre 6 Jésus veut révéler chez ses auditeurs leur faim de cette nourriture : l’éveil d’un désir, l’éveil du désir. Ce dialogue reprend la dialectique des grands textes johanniques. En Jean 4, 15, la samaritaine dit : « Seigneur, donne-moi de cette eau, que je n’aie plus soif, et que je n’aie plus à venir ici pour puiser ». Et ici, au verset 34 : « Seigneur, donne-nous toujours de ce pain-là ».

Israël, comme ici les auditeurs de Jésus, vit ce chemin vers Dieu, il connaît les murmures, et les refus, mais il est aussi appelé à choisir, à dire sa foi en Dieu, et à le faire de manière résolue. Pensons en particulier au renouvellement du choix de Dieu lors de l’entrée en Terre Promise. C’est la grande assemblée de Sichem au chapitre 24 du livre de Josué, en particulier les versets 14 et 15 : « Et maintenant craignez le Seigneur ; servez-le dans l’intégrité et la fidélité. Écartez les dieux que vos pères ont servis au-delà de l’Euphrate et en Égypte ; servez le Seigneur. S’il ne vous plaît pas de servir le Seigneur, choisissez aujourd’hui qui vous voulez servir : les dieux que vos pères servaient au-delà de l’Euphrate, ou les dieux des Amorites dont vous habitez le pays. Moi et les miens, nous voulons servir le Seigneur. »
Avant ce choix auquel est appelé le peuple, il a fallu une longue route, tout un cheminement à la suite du Seigneur, pas moins de quarante années dans le désert.

Les grands choix que nous mêmes avons à faire dans la vie demandent eux aussi du temps, ce temps de l’écoute du Seigneur, le temps du discernement des signes. Ce temps exigé pour les grandes décisions, parfois cette lenteur, c’est quelque chose que nous avons du mal à vivre, parce que c’est en contradiction avec l’esprit du temps, et même avec nos modes de vie. Depuis une cinquantaine d’années, l’histoire mondiale s’est accélérée, surtout grâce aux progrès des sciences, grâce aux techniques, en particulier aux moyens de communication. Dans le domaine professionnel, les décisions doivent être prises de plus en plus rapidement : les marchés boursiers réagissent immédiatement à ce qui a pu se décider de l’autre côté de la planète. Et si, le matin, à la radio, on est informé en France, du cours de l’indice Nikkei de la bourse de Tokyo, ce n’est pas par souci d’exotisme, mais parce que cela influe sur les décisions économiques et politiques.

Il faut donc aller vite, se décider dans l’instant, et cela peut même se vivre dans les relations humaines. Si on s’aime, pourquoi attendre ? Vivons tout de suite ensemble, et pour quelques uns (mais ils sont peu nombreux), marions nous sans plus attendre ! Pourtant, même si nous sommes connectés à internet, le cœur de l’homme n’est pas un terminal d’ordinateur. Une impulsion électrique momentanée, on peut appeler cela « le coup de foudre » si l’on veut, ou un « coup d’Esprit Saint », ne saurait suffire à engager tout le reste de l’existence. Il faut apprendre à se connaître, au delà de l’émotion, du sentiment, même très fort, qui peut d’abord être éprouvé.
Il en est de même de notre relation avec le Seigneur. Il n’y a pas à attendre de lui qu’il soit le Big Brother qui, à coup d’ordres impératifs, catégoriques et immédiatement perceptibles, va nous indiquer une voie toute tracée. L’Evangile le montre souvent. Combien ont suivi Jésus dans un moment d’enthousiasme, en se méprenant alors sur qui il est, sur sa mission, pour ensuite le quitter, discrètement, ou dans la révolte. Emotion et religion ne font pas bon ménage, en tout cas sur la durée. Même si une émotion religieuse peut être authentique, elle ne saurait suffire à être le rocher sur lequel peut s’édifier toute une vie chrétienne.
L’émotion est par définition passagère, elle ne peut être produite ni reproduite, même si c’est le rêve qu’exprime une chanson d’Alain Souchon : « Passez votre amour à la machine, pour voir si les couleurs d’origine peuvent revenir ».
Les décisions importantes de la vie exigent du temps, elles exigent surtout qu’on se laisse instruire, qu’on écoute le Seigneur toujours au delà de ce qu’on a déjà perçu ou entendu de lui. Pour nous, Dieu est toujours le Dieu plus grand, jamais ses chemins ne nous seront familiers, lui seul peut nous les enseigner, aujourd’hui, demain, et chaque jour de notre vie.

Dieu est une route, mais une route qui elle, ne change pas, Dieu est fidèle ; c’est la route elle-même qui nous change, ainsi que l’exprime le beau titre d’un livre de Georges Kowalski. Les décisions demandent du temps, mais il arrive bien un moment où il faut trancher, où il faut choisir. Il faut alors aller plus loin que le murmure, ce murmure qui est caractéristique du temps de l’indécision, du désert que nous avons à traverser avant d’accéder à la Terre Promise. Là aussi c’est quelque chose qui est difficile pour notre époque, et c’est bien un de ses paradoxes.

J’écrivais il y a un instant que la vie devait aller vite, qu’il fallait tout faire sans retard, mais en même temps, devant cette rapidité, l’homme sent bien qu’il y a quelque chose qui résiste en lui. Il n’en va pas des rythmes intimes comme des rythmes sociaux. Et s’il prend des décisions techniques ou économiques, il en arrive à ne plus savoir prendre de décisions humaines, existentielles. « Est ce raisonnable de se marier aujourd’hui, lorsqu’on ne sait pas ce qu’on sera soi même, ni l’autre, ni le monde, dans vingt ou trente ans ? » A la rapidité et à l’indécision il faut préférer la lenteur et la décision.
Devant cette incertitude, que nous pouvons connaître nous aussi, qui peut être totalement paralysante, l’Evangile ne propose certes pas la méthode Coué, mais il appelle bien à un choix, et ce choix est celui de la foi, finalement le choix de la confiance, du don et de l’obéissance.

On voit dans ces derniers versets du chapitre 6 de Jean, qu’il en est ainsi pour Pierre et les Douze : ils font le choix de la foi, le choix de la seule Parole sûre, celle de Dieu : « Seigneur, vers qui irions nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle ».
En même temps, on sait bien que ce choix, Pierre et les Douze devront le renouveler. Ce choix de Dieu ne prémunit pas des difficultés et des épreuves, à l’extérieur de nous, mais d’abord en chacun de nous ; le choix pourra alors être accompagné de reniements. Mais auxquels cas de tels reniements, ils seront toujours le fait des hommes, jamais de Dieu.
A Pierre, Jésus renouvellera son amour au bord du lac. Pensons aussi à la belle parole de l’apôtre Paul : « Si nous manquons de foi, lui reste fidèle à sa parole, car il ne peut se rejeter lui-même » (2 Timothée 2, 13).

Dieu ne prend pas son parti du refus ou du péché des hommes : il a envoyé son Fils pour nous sauver. Si notre « oui » à Dieu s’accompagne hélas parfois de quelques « non », le « oui » de Dieu, lui, est irrévocable, il est l’expression même de Dieu, Dieu qui est amour, amour éternel, immuable et transcendant.
Ainsi que l’exprime saint Paul : « Mes projets ne sont-ils que des projets purement humains, si bien qu’il y aurait chez moi en même temps le ‘’oui’’ et le ‘’non’’ ? En fait, Dieu en est garant, la parole que nous vous adressons n’est pas ‘’oui et non’’. Car le Fils de Dieu, le Christ Jésus, que nous avons annoncé parmi vous, Silvain et Timothée, avec moi, n’a pas été ‘’oui et non’’ ; il n’a été que ‘’oui’’. Et toutes les promesses de Dieu ont trouvé leur ‘’oui’’ dans sa personne. Aussi est-ce par le Christ que nous disons à Dieu notre ‘’amen’’, notre ‘’oui’’, pour sa gloire » (2 Corinthiens 2, 17b-20).

Sommaire


3. Les deux tables, écouter plutôt que regarder

La vie et la parole du Seigneur, les sacrements de la vie chrétienne, ont leur source dans la révélation première de Dieu dans l’histoire d’Israël ; on vient de voir combien saint Jean souligne cela dans le chapitre 6 de son Evangile.

Au livre de l’Exode, celui du désert, de la route, du combat contre la tentation idolâtre, on constate que le judaïsme, ainsi que le sera le christianisme, sont des religions de la parole et non pas de l’image, celle-ci est même dénoncée comme tentatrice. « Tu ne feras aucune idole, aucune image de ce qui est là-haut dans les cieux, ou en bas sur la terre, ou dans les eaux par-dessous la terre » (Ex 20, 4).

Ainsi, la liturgie eucharistique est de parole et de manducation, elle n’est pas d’image. Même si le geste de l’élévation fut développé au Moyen-Âge, il est secondaire ; la parole du Seigneur est celle-ci : « Prenez et mangez », et non pas « Regardez ». Le rappeler met à leur juste place les dévotions eucharistiques qui ne sont légitimes qu’à la mesure où elles sont une manière de développer ce qui est vécu et célébré dans la liturgie du sacrement eucharistique. Ainsi l’adoration prend normalement place à la suite de la célébration de la messe sinon elle risque de survaloriser ce qui ne saurait l’être, c’est-à-dire le sens de la vue.

« La Bible s’inscrit en faux contre les mystiques de tous ordres – écrit Jacques Ellul – y compris chrétiens, qui, par des ascèses, montent au ciel et contemplent Dieu. Dieu ne peut jamais être saisi directement, ni contemplé face à face (seul Moïse nous a dit l’avoir fait).
La seule voie de la Révélation est la Parole. Et s’il s’agit d’une parole, elle est intelligible, elle est adressée à l’homme, elle porte un sens en même temps qu’une puissance » Jacques Ellul, La parole humiliée, La petite vermillon, La Table ronde, 2014 (1ère édition, Le Seuil, 1981), p.80.

Le philosophe souligne aussi dans ces mots l’enjeu d’une révélation de parole : elle est de dialogue, et de ce fait aussi de réponse. Adressant la parole aux hommes, Dieu frappe à leur porte, il ne s’impose pas, et il suscite une réponse à la mesure de son engagement : à celui qui a tout donné on ne peut que se donner soi-même. « Voici que je me tiens à la porte, et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui ; je prendrai mon repas avec lui, et lui avec moi » (Apocalypse 3, 20).

« La vue et la parole déterminent deux modes de penser différents. Le langage, qui s’écrit, implique un cheminement processif. Mes yeux suivent les mots les uns après les autres, et c’est une succession de compréhensions qui s’enchaînent les unes aux autres (ceci implique le temps, la rationalité et la conscience) .
Le visuel et la signalisation par images sont d’un tout autre ordre : l’image nous transmet instantanément une globalité. Elle nous donne d’un coup d’œil toutes les informations dont nous pourrions avoir besoin . Ce que me transmet l’image visuelle est de l’ordre de l’évidence, et j’accède à une conviction sans critique » o.c., p. 58-59.
« La paresse intellectuelle fait nécessairement gagner l’image sur la parole . On procède par association d’images et par mutations de clichés » o.c., p. 60.

Vatican II a souligné le lien entre les deux tables de la liturgie eucharistique, appelant à ne jamais revenir à cette ancienne manière de penser qui laissait penser que le fait d’arriver après les lectures bibliques ne gênait pas la participation à la messe.
« Les deux parties qui constituent en quelque sorte la messe, c’est-à-dire la liturgie de la parole et la liturgie eucharistique, sont si étroitement unies entre elles qu’elles constituent un seul acte de culte. Aussi, le saint Concile exhorte-t-il vivement les pasteurs d’âmes à enseigner soigneusement aux fidèles, dans la catéchèse, qu’il faut participer à la messe entière, surtout les dimanches et jours de fête de précepte » (Sacrosanctum concilium n° 56). D’où l’image des deux tables. Celle-ci est déjà présente chez Hilaire de Poitiers, dans son commentaire du Psaume 127, au n° 10 : « Il y a, en effet, la table du Seigneur, à laquelle nous prenons la nourriture, à savoir le pain vivant, dont la force est telle que lui-même vivant fait aussi vivre ceux qui le reçoivent. Il y a aussi la table des lectures du Seigneur, dans laquelle nous nous nourrissons de l’aliment de l’enseignement spirituel, dont il est écrit dans un autre psaume… . » (N.B. Je remercie le Père Yves-Marie Blanchard qui m’a donné la traduction de ce texte de saint Hilaire).

Permettez ici une citation un peu longue d’un autre extrait de ce texte important, Sacrosanctum concilium, elle souligne les motifs de la réforme liturgique et ce faisant, met le doigt sur une dérive toujours possible, celle qui peine à supporter la noble sobriété de la liturgie romaine pour lui adjoindre des gestes et des paroles sensés exprimer la vénération du mystère. Or, c’est la droiture du cœur qui seule compte, l’abondance des signes extérieurs ne saurait en rien la garantir, elle peut même verser dans le paravent.

« Notre Sauveur, à la dernière Cène, la nuit où il était livré, institua le sacrifice eucharistique de son Corps et de son Sang pour perpétuer le sacrifice de la croix au long des siècles, jusqu’à ce qu’il vienne, et pour confier ainsi à l’Église, son Épouse bien-aimée, le mémorial de sa mort et de sa résurrection : sacrement de l’amour, signe de l’unité, lien de la charité, banquet pascal dans lequel le Christ est mangé, l’âme est comblée de grâce, et le gage de la gloire future nous est donné. Aussi l’Église se soucie-t-elle d’obtenir que les fidèles n’assistent pas à ce mystère de la foi comme des spectateurs étrangers et muets, mais que, le comprenant bien dans ses rites et ses prières, ils participent de façon consciente, pieuse et active à l’action sacrée, soient formés par la Parole de Dieu, se restaurent à la table du Corps du Seigneur, rendent grâces à Dieu ; qu’offrant la victime sans tache, non seulement par les mains du prêtre, mais aussi en union avec lui, ils apprennent à s’offrir eux-mêmes et, de jour en jour, soient consommés, par la médiation du Christ, dans l’unité avec Dieu et entre eux pour que, finalement, Dieu soit tout en tous.

C’est pourquoi, afin que le sacrifice de la messe, même par sa forme rituelle, obtienne une pleine efficacité pastorale, le saint Concile, à l’égard des messes qui se célèbrent avec le concours du peuple, surtout les dimanches et fêtes de précepte, décrète ce qui suit :
Le rituel de la messe sera révisé de telle sorte que se manifestent plus clairement le rôle propre ainsi que la connexion mutuelle de chacune de ses parties, et que soit facilitée la participation pieuse et active des fidèles.

Aussi, en gardant fidèlement la substance des rites, on les simplifiera, on omettra ce qui, au cours des âges, a été redoublé ou a été ajouté sans grande utilité ; on rétablira, selon l’ancienne norme des saints Pères, certaines choses qui ont disparu sous les atteintes du temps, dans la mesure où cela apparaîtra opportun ou nécessaire.
Pour présenter aux fidèles avec plus de richesse la table de la Parole de Dieu, on ouvrira plus largement les trésors de la Bible pour que, en l’espace d’un nombre d’années déterminé, on lise au peuple la partie la plus importante des Saintes Écritures » (Sacrosanctum concilium, n° 47-51).

La liturgie est le lieu principal où les fidèles ont accès aux Saintes Ecritures, ceci devient regrettable lorsque c’en est le lieu unique, surtout s’il n’est qu’hebdomadaire. Le risque est alors de n’avoir de la Bible qu’une connaissance parcellaire et éclatée, sans mesurer l’unité de l’un et l’autre Testament.
C’est pour cette raison que, comme d’autres diocèses, j’ai invité à pratiquer en groupe la lecture suivie d’un Evangile. En 2014-2015 ce fut l’Evangile selon saint Marc, cette année, c’est l’Evangile selon saint Luc, celui qui est lu pendant la prochaine année liturgique.
La Parole de Dieu advient certes dans les textes, d’où la nécessité absolue de les lire et de les connaître, cependant, ainsi qu’on le fait après la proclamation de l’Evangile à la messe, il faut refermer le livre afin qu’advienne la Parole.

« L’écrit religieux ne prend vie – écrit encore Jacques Ellul – que lorsqu’il sert d’appui et de démarrage à une parole dite, annoncée, proclamée, actuelle, vivante parce que maintenant sortie des passages du livre pour voler vers un auditeur. Quelle pesante erreur de prendre comme critique le verba volent, et comme positivité le scripta manent. C’est précisément parce qu’ils subsistent et persistent qu’ils ne sont rien qu’une trace anonyme, et parce que les paroles volent, elles sont vivantes et signifiantes » o.c., p. 75.

Les auteurs de l’antiquité chrétienne ont souligné combien il fallait vénérer le Christ ; ainsi Origène (né vers 185, mort vers 253) :
« Voyez si vous concevez, si vous retenez les Paroles divines, de peur de les laisser échapper de vos mains et de les perdre.
Je veux vous exhorter au moyen d’exemples tirés de vos habitudes religieuses.
Vous qui assistez habituellement aux saints Mystères, vous savez avec quelle précaution respectueuse vous gardez le Corps du Seigneur lorsqu’il vous est remis, de peur qu’il n’en tombe quelque miette et qu’une part du trésor consacré ne soit perdue.
Car vous vous croiriez coupables, et en cela vous avez raison, si par votre négligence quelque chose s’en perdait. Que si, lorsqu’il s’agit de son Corps, vous apportez à juste titre tant de précaution, pourquoi voudriez-vous que la négligence de la Parole de Dieu mérite un moindre châtiment que celle de son Corps ? » Origène, Homélie sur l’Exode XIII, 3 ; Sources Chrétiennes, 2ème édition, 1985, p. 263.

Sommaire

4. L’unité de l’acte eucharistique

Tel le théâtre classique et sa règle des trois unités, de temps, de lieu et d’action, la liturgie appelle et suppose aussi l’unité, et pareillement de temps, de lieu et d’action, ou bien, comme nous allons le voir, d’acteurs.

  • Unité de temps

Le temps liturgique est exprimé par la réalité du « mémorial » : pour le sacrement de l’eucharistie, la messe est la célébration du mémorial du mystère pascal du Christ, de sa mort et de sa résurrection. Une nouvelle fois saint Thomas d’Aquin l’a magnifiquement exprimé et synthétisé dans l’antienne du Magnificat des secondes vêpres de l’office du Saint-Sacrement. « Banquet très saint où le Christ est reçu en nourriture : le mémorial de la passion est célébré, notre âme est remplie de sa grâce, et la gloire à venir est déjà donnée ».
Dans l’unique moment de la messe, sont conjugués et rassemblés le passé, le présent et l’avenir, mais sous le seul mode du présent de l’acte liturgique.
Chacun est ainsi ouvert au-delà de lui-même, de sa seule existence, pour être rendu participant de la vie du Christ qui le fait communier au don de sa vie, l’emporte dans sa résurrection et le prédispose à la vie éternelle. Certes, le présent n’est pas nié ou oublié, mais il s’ouvre au-delà de lui-même et du seul instantané alors que notre société y enferme tant, si préoccupée qu’elle est de l’immédiat.

J’ai parfois le sentiment que d’aucuns sont déçus voire contrits de constater que « la vie » ne serait pas assez présente, exprimée, lors de nos liturgies. On va alors chercher, souvent par des paroles, des chants, parfois par des symboles, à exprimer cette vie, l’actualité du moment, les événements locaux et mondiaux. Certes, rien de répréhensible en cela. Pourtant, lorsque nous entrons dans une liturgie, nos esprits et nos cœurs sont-ils vierges de préoccupations et de joies ? N’est-ce pas plutôt l’inverse qu’il faut cultiver ? Laisser le Seigneur, son Esprit, sa Parole, éclairer, dévoiler, sa présence et ses appels qui viennent donner sens à la vie qui nous occupe et nous préoccupe. Voilà ce qui fait souvent défaut.
Or, toute la Bible, et avant tout l’Ancien Testament n’est que cela, une relecture de l’histoire du peuple d’Israël où est révélée la présence de Dieu qui guide et appelle, jusque dans les événements les plus exceptionnels telle la traversée de la mer avec Moïse : par l’Esprit de Dieu, le peuple a reconnu dans ce qui s’est passé, dans sa libération inespérée et même humainement impossible, un acte de salut de Dieu.
Ainsi, prier Dieu, et surtout le célébrer de manière communautaire dans la liturgie dominicale, c’est moins raconter sa vie que faire mémoire de l’action de Dieu en elle. Nous sommes bel et bien dans un acte de discernement, il conduit et permet l’action de grâce.

  • Unité de lieu

La liturgie se vit aussi dans un unique lieu. Celui-ci est l’expression de l’unité de l’œuvre de la création et en elle de l’unique humanité. Que de pédagogie en cela, mais aussi que de remises en cause. Alors que chaque époque a édifié des murs, déroulé des barbelés, établi des séparations de toutes sortes, physiques mais le plus souvent mentales, la liturgie chante l’action créatrice et rédemptrice de Dieu à l’œuvre au bénéfice de la totalité de sa création.
Elle est ainsi une manière de mesurer, dans la louange et la prière, la mission de l’humanité qui reçoit cette création pour en prendre soin et la faire fructifier.

Dans l’encyclique publiée en juin 2015, le pape François souligne la dimension cosmique de l’Eucharistie :
« Dans l’Eucharistie, la création trouve sa plus grande élévation. La grâce, qui tend à se manifester d’une manière sensible, atteint une expression extraordinaire quand Dieu fait homme, se fait nourriture pour sa créature. Le Seigneur, au sommet du mystère de l’Incarnation, a voulu rejoindre notre intimité à travers un fragment de matière. Non d’en haut, mais de l’intérieur, pour que nous puissions le rencontrer dans notre propre monde. Dans l’Eucharistie la plénitude est déjà réalisée ; c’est le centre vital de l’univers, le foyer débordant d’amour et de vie inépuisables. Uni au Fils incarné, présent dans l’Eucharistie, tout le cosmos rend grâce à Dieu. En effet, l’Eucharistie est en soi un acte d’amour cosmique :  »Oui, cosmique! Car, même lorsqu’elle est célébrée sur un petit autel d’une église de campagne, l’Eucharistie est toujours célébrée, en un sens, sur l’autel du monde ». (Lettre Encyclique Ecclesia de Eucharistia (17 avril 2003, n. 8).
L’eucharistie unit le ciel et la terre, elle embrasse et pénètre toute la création. Le monde qui est issu des mains de Dieu, retourne à lui dans une joyeuse et pleine adoration : dans le Pain eucharistique,  »la création est tendue vers la divinisation, vers les saintes noces, vers l’unification avec le Créateur lui-même » (Benoît XVI, Homélie à l’occasion de la Messe du Corpus Domini, 15 juin 2006). C’est pourquoi, l’Eucharistie est aussi source de lumière et de motivation pour nos préoccupations concernant l’environnement, et elle nous invite à être gardiens de toute la création » (Encyclique Laudato si, n° 236).

Dans la liturgie, si Dieu et les hommes sont au cœur de ce qui est célébré, tous les autres éléments de l’univers créés consonent à cet acte : le pain, le vin, mais aussi les parfums, les fleurs, les étoffes, et bien entendu les églises qui magnifient, surtout par les œuvres architecturales exceptionnelles, la pierre, le bois, le verre, auquel il faut ajouter la musique.
Laudato si cite alors, au numéro 235, des propos de saint Jean-Paul II dans la Lettre apostolique Orientale lumen (2 mai 1995) :
« La beauté, qui est l’un des termes privilégiés en Orient pour exprimer la divine harmonie et le modèle de l’humanité transfigurée, se révèle partout : dans les formes du sanctuaire, dans les sons, dans les couleurs, dans les lumières, dans les parfums . Le christianisme ne refuse pas la matière, la corporéité, qui est au contraire pleinement valorisée dans l’acte liturgique, dans lequel le corps humain montre sa nature intime de temple de l’Esprit et parvient à s’unir au Seigneur Jésus, lui aussi fait corps pour le salut du monde » (n° 11).

Tout ceci, cette dimension si vaste et si belle de la liturgie eucharistique, met à sa juste place, qui est bien mineure, ce que l’on a qualifié d’ « esprit de clocher ». Bien entendu, il ne s’agit aucunement de refuser l’attachement à son village, à son quartier, à l’église qui a vu se dérouler des moments importants de l’existence familiale, pourtant gardons-nous d’exalter « l’esprit communautaire » au risque d’en faire un motif de repli sur un cercle restreint de personnes qui se connaissent et se reconnaissent, conduisant ainsi à ne plus voir et à ne plus accueillir d’autres visages que ceux-ci.

Cette attitude peut même trouver de nouvelles expressions, regrettables, dans un contexte social qui nous voit de plus en plus citoyens sinon du monde, du moins de l’Europe. Connaissant des déplacements de plus en plus fréquents du fait des évolutions du monde du travail, on pourra chercher le lieu qui donnera des repères stables et clairs a contrario du melting pot dans lequel on vit le plus clair du temps.
L’église, non plus de sa résidence mais de son choix, devra dès lors répondre à des critères définis par les uns et par les autres, et non plus être ce lieu de communion d’une humanité diverse selon les âges, les sexes, les catégories sociales, les goûts liturgiques.

Ce que sont aujourd’hui les paroisses dans maints diocèses de France, dont celui de Poitiers, inscrit la vie et la prière chrétiennes sur un horizon plus vaste que celui du clocher de quartier ou de la relation à un prêtre unique. Là s’exprime le sens du mot « église » qui dérive du verbe grec kalein, c’est-à-dire appeler. L’Eglise est faite de l’appel du Seigneur et de la réponse que nous lui donnons, elle est l’assemblée de celles et de ceux qui entendent et suivent cet appel. C’est donc bien toujours le Seigneur qui a l’initiative et non chacun de nous, du fait de nos goûts et de nos choix. La liturgie doit exprimer cette diversité d’une assemblée qui ne s’est pas choisie mais qui a été choisie, et qui l’est par son Seigneur.
Les prêtres sont au service de cela ; en quelque sorte, l’assemblée, par sa composition, sa diversité, les contraint : d’aucune manière les prêtres ne doivent conduire certains de ses membres à penser que leur place ne serait pas légitime ou naturelle, du fait de propos ou de gestes qui sembleraient réserver la liturgie aux tenants de telle option ou de telle autre.

  • Unité d’action

L’acteur premier de la liturgie eucharistique c’est le Seigneur, mais en tant qu’il est le Christ unique, à la fois en sa Tête et dans les membres de son Corps.
Recevons les propos de saint Paul dans la Première lettre aux Corinthiens :
« Prenons une comparaison : le corps ne fait qu’un, il a pourtant plusieurs membres ; et tous les membres, malgré leur nombre, ne forment qu’un seul corps. Il en est ainsi pour le Christ. C’est dans un unique Esprit, en effet, que nous tous, Juifs ou païens, esclaves ou hommes libres, nous avons été baptisés pour former un seul corps. Tous, nous avons été désaltérés par un unique Esprit » (1 Corinthiens 12, 12-13). « Vous êtes corps du Christ et, chacun pour votre part, vous êtes membres de ce corps » (1 Corinthiens 12, 27).

L’acteur unique de la liturgie eucharistique c’est donc le Seigneur, et la liturgie donne l’expression la plus achevée de cette unité du corps du Christ où, chacun pour sa part, selon ses charismes, sa mission, son ministère concourt à l’œuvre unique d’action de grâce et de supplication. Plutôt que de déplorer de n’être pas l’autre, de n’avoir ni ses dons ni son ministère, le corps entier, le corps assemblé conduit à ce que chacun se réjouisse de ce qu’est ce corps entier qui n’existe que dans la communion et l’échange des dons partagés aux uns et aux autres.

Il convient donc, autant que possible, que cette diversité soit toujours exprimée dans nos assemblées. Ainsi, lorsque, dans une assemblée eucharistique, un ministère essentiel à la vie de l’Eglise fait défaut, il faut que nous le mesurions et que nous nous interrogions.
Bien entendu, je pense ici au ministère des prêtres. Tout comme on veille à respecter, dans la liturgie, l’unité de temps et de lieu, il faut que soit aussi respectée et exprimée l’unité d’action, autrement dit la communion effective des acteurs. Jamais les uns sans les autres, jamais l’assemblée sans lien aux ministères ordonnés.

Dès les premiers siècles chrétiens, on a perçu que des éléments devaient se conjoindre pour exprimer le mystère eucharistique qui est le mystère de l’Eglise ; ceci s’exprime par trois mots qui ne peuvent exister ou s’exprimer les uns sans les autres : eucharistie, assemblée, dimanche ; autrement dit : l’action et les acteurs, le temps et le lieu. Et, lorsqu’il est question de l’assemblée, elle est à entendre comme manifestant la diversité du corps du Christ, sans ministère sacerdotal, le corps est amputé d’une de ses dimensions constitutives, de même que, sauf exception, les règles de la liturgie eucharistique prévoient qu’un prêtre ne peut célébrer seul, autrement dit sans les autres membres de cette assemblée dont il est lui-même un des éléments.

Je parle ici de la liturgie de l’eucharistie ; la prière chrétienne communautaire ne s’y limite pas, même si elle conduit à elle et en découle. Sans prêtre comme sans assemblée, peut-on célébrer l’eucharistie ? Non. Une Eglise, diocésaine, ou dans ses expressions paroissiales ou de communautés locales qui prendrait l’habitude de se rassembler hors la présence de prêtres blesserait sa nature même et oublierait ce qui la constitue. Une Eglise qui n’exprimerait plus son besoin de prêtres verrait sa vitalité décroître. Le souci de l’appel aux ministères, dont celui des prêtres, doit sans cesse habiter la vie d’une assemblée chrétienne.
Cette attitude s’exprime également dans l’accueil que font les paroisses aux prêtres qui leur sont envoyés, et qu’elles n’ont pas choisis. Ne pas savoir accueillir ce prêtre-ci c’est indirectement ne pas accueillir le ministère sacerdotal.

Parallèlement, il faut prendre acte que les conditions sociales, ecclésiales, qui ont vu, en France et en Europe, de nombreux jeunes-hommes s’engager dans le sacerdoce, ne sont plus celles de notre époque. En particulier, dans notre diocèse : le monde rural, les familles nombreuses, l’image sociale positive reconnue aux prêtres… tout ceci a été balayé par les bouleversements des trente glorieuses.
Rien ne sert de vivre dans le regret ou la déploration ; ces sentiments sont-ils même justes ? Il n’est écrit nulle part qu’une époque, son modèle culturel, ses expressions sociales, seraient préférables à une autre.
C’est vrai, certains pourront chercher à conserver ce modèle, la paroisse d’antan, autour de son clocher, avec ses familles… Comme il y a des conservatoires des espèces disparues, il peut exister des conservatoires du monde rural des années cinquante du XXe siècle. Mais, pour cela, il existe des parcs d’attraction, même tout prêt de chez nous.

Plus profondément, demeure la question du ministère presbytéral, en particulier dans un monde rural plus dispersé comme l’est notre diocèse. Tout en travaillant – mais ce travail doit être porté par tous – pour exprimer notre désir de nouveaux prêtres, issus de nos villes et de nos villages, un évêque se doit de chercher d’autres voies permettant aux paroisses de se rassembler, le dimanche, autour de la liturgie eucharistique, c’est-à-dire autour des deux tables.

Nous avons la joie d’accueillir des « prêtres venus d’ailleurs », en particulier d’Afrique, mais pas exclusivement. Mais on peut aussi s’interroger sur les conditions dans lesquelles l’Eglise appelle des hommes à recevoir le sacrement de l’Ordre.
J’avais posé ces questions il y a quelques temps, je reprends ici ces propos.
Avant tout, gardons de la mesure : la question du « mariage des prêtres » n’est pas celle qui occupe les esprits de la majorité de la population française pour laquelle la religion est une réalité bien exotique. Cependant, il est vrai que le public catholique en est certainement préoccupé. Au-delà du mariage de quelques hommes, le vrai souci de bien des fidèles est de pouvoir aller à la messe le dimanche, près de chez eux, de pouvoir communier, et d’avoir un prêtre pour leurs obsèques et celles des membres de leur famille.

Loin de moi la volonté de regarder ces attentes avec condescendance. J’entends régulièrement, surtout dans les campagnes, là où l’habitat est dispersé et où un prêtre a en charge, vingt, voire trente communautés locales, les personnes dire leur tristesse, voire leur colère : leur recherche d’un prêtre, pour une messe ou des obsèques, est laborieuse, souvent infructueuse. Elles conduisent aujourd’hui ces personnes à penser que, si des hommes mariés étaient ordonnés prêtres, les communes rurales seraient moins délaissées.
Je me demande s’il faut se satisfaire de les entendre sans chercher à leur répondre. L’ordination de quelques hommes, mariés ou non, ayant pour mission première de présider des liturgies, surtout dominicales, pourrait être une manière de le faire. Ces hommes assurant ce service de manière bénévole et sans quitter leur activité professionnelle.

Cependant, ces attentes donnent à la mission des prêtres une définition que j’estime restreinte. Le Concile Vatican II a d’abord compris les prêtres comme les coopérateurs des évêques et les membres d’un presbyterium. C’est donc le ministère de l’évêque qui donne forme au ministère des prêtres. La première mission des uns et des autres, c’est l’évangélisation, l’apostolat ; « prêtres à la manière des apôtres » comme intitula un de ses livres le Père André Manaranche. Le prêtre n’est donc pas, comme on le disait dans le patois normand, un « diseux de messes », il est celui qui vit de l’Evangile et qui l’annonce, et d’abord auprès de ceux qui ignorent encore le Christ.
Nombre d’entre eux le comprirent et le vécurent, au sortir de la Deuxième guerre mondiale et de la lecture du livre « France, pays de mission ? ». La Mission de Paris, la Mission de France, les prêtres ouvriers, et aujourd’hui, l’immense majorité des prêtres en France, qu’ils soient dans une paroisse ou ailleurs, savent et vivent leur ministère à la suite des apôtres ; pour eux les frontières ne sont désormais plus en dehors de la vie paroissiale, mais les traversant aussi.
Ceci me conduit à craindre un clergé qui ne serait que d’ « entretien » de pratiques religieuses, alors que l’urgence est la mission qui conduit bien au-delà de la simple satisfaction de pratiques pourtant nobles et nécessaires.
De plus, si des hommes, mariés ou non, étaient ordonnés pour assurer essentiellement une présidence liturgique – c’est à mon avis le premier motif qui explique cette question de l’ordination d’hommes mariés – ceci introduirait une rupture hasardeuse dans la compréhension du ministère des prêtres.
Certains de ceux-ci peuvent-ils présider la liturgie sans présider la communauté, sans en être les pasteurs ? Toute réponse à la question posée devra prendre ceci en compte.

Enfin, il est bon de rappeler que le motif du célibat des prêtres n’est en aucun cas de « pureté rituelle », encore moins de préservation d’une pureté morale que la relation sexuelle viendrait entacher. Le célibat, au-delà des raisons historiques – les questions relatives à la transmission du patrimoine en particulier – a d’abord une raison apostolique : c’est pour être donné au Christ et aux autres, pour être disponible pour les diverses missions auxquelles l’appelle son évêque, que le prêtre choisit, librement, après avoir éprouvé, durant de longues années de formation et de discernement, son aptitude à vivre heureusement cet état, une vie dans le célibat. Aujourd’hui il s’agit moins d’imposer les mains à quelques hommes mariés, généreux et disponibles, que de reconnaître que la France catholique d’antan a bel et bien disparu. La mission de l’Eglise n’est pas d’entretenir, en soins palliatifs, une civilisation paroissiale qui n’est plus, que de vivre et d’annoncer Jésus-Christ. C’est pour cela que des hommes et des femmes, répondant à des multiples vocations, dans le célibat ou la vie conjugale, vont aux frontières, mais aussi au cœur.

La réponse à la diminution des messes dominicales et aussi quotidiennes, bientôt sans doute dans les communautés religieuses féminines, ne trouvera de réponse que dans l’attitude qui verra se maintenir la conjonction d’éléments entre lesquels il serait très hasardeux de choisir. Je rappelle que le génie du christianisme est toujours de conjonction et non de séparation. Choisir (ce qui se dit en grec heresein) c’est immanquablement se tromper.
Alors, au sujet de la messe, au sujet des prières dominicales, je me refuse à faire porter la priorité sur la seule assemblée. Dans ce cas, on cherche à maintenir des assemblées dominicales en tout lieu, au risque que celles-ci n’aient plus que très rarement contact avec un prêtre, leur offrant cependant la communion eucharistique, mais en dehors de la messe, selon la manière prévue pour les personnes malades ou empêchées de se déplacer pour aller à la messe.

De même, le ministère des prêtres ne peut se vivre en dehors du lien à une assemblée, un lien qui évoluera avec l’âge des prêtres, et aussi des évêques – permettez-moi de penser à mon avenir. Il y a en effet un âge où les prêtres, et les évêques, ne présideront plus ni assemblée chrétienne, ni assemblée eucharistique, ils concélèbreront simplement, se laissant davantage porter par la prière des frères et des sœurs. Il en est même ainsi aujourd’hui pour le pape : recevons l’exemple que nous donne le pape émérite Benoît XVI. Alors que mon ancien archevêque, Mgr Jean-Charles Descubes, quitte la charge du diocèse de Rouen, je rends grâce pour lui et prie le Seigneur qui le guide dans une nouvelle étape de sa vie.

Au terme de ces développements, les lecteurs plus attentifs auront pu remarquer une éventuelle contradiction dans mon propos. En effet j’y exprime un des paradoxes de la foi chrétienne en appelant à la fois à décider et à ne pas choisir – j’ai rappelé que le mot grec dit le choix. En affirmant que « je décide de ne pas choisir », au sens littéral, je place devant une aporie. Or, la foi est souvent dans une coïncidence des contraires. Ainsi, plutôt que de s’opposer ou de se contredire, la décision et le refus du choix s’appellent et se complètent. Par exemple, je décide de ne pas choisir entre le ciel et la terre, parce que l’un et l’autre, même si c’est de manière différente, sont demeure de Dieu. Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus exprimera cela dans sa forme positive : « Je choisis tout ».

N.B. Convient-il de communier lors des Assemblées dominicales de prière ?

Avant tout il faut reprendre conscience que toute prière chrétienne est une communion : elle l’est au corps du Christ qu’est son Eglise. Les différents éléments d’une liturgie chrétienne l’expriment et le réalisent : le rassemblement, l’écoute et l’accueil de la Parole, les signes de paix, l’action de grâce, etc. Tout ceci établit dans la communion.

Bien entendu, la question qui fixe l’attention porte sur la communion eucharistique. Celle-ci est un des éléments de la liturgie eucharistique, un élément essentiel puisqu’elle met en œuvre la parole du Seigneur :
« Pendant le repas, Jésus, ayant pris du pain et prononcé la bénédiction, le rompit et, le donnant aux disciples, il dit : ‘’Prenez, mangez : ceci est mon corps.’’ Puis, ayant pris une coupe et ayant rendu grâce, il la leur donna, en disant : ‘’Buvez-en tous, car ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, versé pour la multitude en rémission des péchés.’’ » (Matthieu 26, 26-28).

La pratique des Eglises chrétiennes souligne combien la liturgie eucharistique, la messe, est une unité, elle conjoint deux Tables qui s’appellent l’une l’autre. La lettre pastorale qui ouvre ces fiches rappelle ce qui fonde ces pratiques.

Lorsque la communion eucharistique est donnée en dehors de la messe c’est au profit de personnes qui n’ont pas la capacité de se rendre à la messe qui est célébrée dans la paroisse : personnes malades, personnes âgées affaiblies ou personnes ne disposant pas de moyen de déplacement, par elles-mêmes ou bien mis à leur service.

Une pratique habituelle de la distribution de la communion eucharistique à des personnes qui n’entreraient pas dans ces catégories conduirait à faire éclater, à terme, l’unité du mystère de l’eucharistie et de sa pratique liturgique.
Elle pourrait aussi voir naître des communautés chrétiennes qui ne mesureraient plus leur incomplétude du fait de l’absence du ministère des prêtres.

Depuis les premiers siècles, le dimanche est le jour où les chrétiens se rassemblent pour la messe. Selon les lieux et les époques, le lieu de ce rassemblement a pu varier. La France a été habituée, depuis quelques siècles, à ce que ce lieu soit à la porte de chacun, il n’en est déjà plus ainsi depuis quelques années.
Les catholiques se trouvent dès lors devant un choix, finalement devant le choix de la foi : voulons-nous aller à la rencontre du Seigneur, nous qui étions tant habitués à ce qu’il vienne jusqu’à nous ?

Loin d’opposer les choses, ceci appelle à conjuguer une double attitude, celle de prier et de se ressembler dans un réseau de proximité, pour la prière, en semaine ou le dimanche, et celle de se déplacer pour communier, à la fois au corps d’une Eglise plus large et plus diverse que celle du village et du quartier, et au corps eucharistique du Seigneur, dans la cadre d’une liturgie soignée et nourrissante pour le cœur, pour l’esprit et pour les sens.

Sommaire


5. Nécessité d’une catéchèse de l’eucharistie

Bien de nos contemporains n’ont plus connaissance des rites ni même du sens de l’eucharistie ou de sa liturgie.
Le catéchuménat, s’il concerne ceux qui deviennent chrétiens, devient une réalité aussi pour ceux qui ont été baptisés, ceux qui ont peut-être suivi quelques années de catéchisme, mais n’ont plus cheminé dans une relation habituelle avec une communauté chrétienne, ses pratiques, sa vie.
Bien des initiatives pastorales vont dans ce sens, adressées à ceux qui préparent le sacrement du mariage, le baptême de leurs enfants, ou bien aux parents des enfants catéchisés. Dans le diocèse le B’Abba en est une très belle expression.

Dans ce contexte, les grands écrits chrétiens des premiers siècles conservent, et même retrouvent une actualité forte qui doit inspirer nos manières de dire et de faire.
Parmi ceux-ci, il y a la Première apologie de saint Justin (né en 100 – mort vers 165). En voici un passage où l’apologiste, qui mourra martyr à Rome, rend compte de ce que vivent les chrétiens. Il rapporte ici les rites que vit celui qui vient d’être plongé dans la piscine baptismale.

« Quant à nous, après avoir lavé celui qui croit et s’est adjoint à nous, nous le conduisons dans le lieu où sont assemblés ceux que nous appelons nos frères. Nous faisons avec ferveur des prières communes pour nous, pour l’illuminé, pour tous les autres, en quelque lieu qu’ils soient, afin d’obtenir, avec la connaissance de la vérité, la grâce de pratiquer la vertu et de garder les commandements, et de mériter ainsi le salut éternel.
Quand les prières sont terminées, nous nous donnons le baiser de paix. Ensuite, on apporte à celui qui préside l’assemblée des frères du pain et une coupe d’eau et de vin trempé. Il les prend et loue et glorifie le père de l’univers par le nom du Fils et du Saint-Esprit, puis il fait une longue eucharistie pour tous les biens que nous avons reçus de lui.

Quand il a terminé les prières et l’eucharistie, tout le peuple présent pousse l’exclamation : Amen. Amen est un mot hébreu qui signifie : ainsi soit-il. Lorsque celui qui préside a fait l’eucharistie, et que tout le peuple a répondu, les ministres que nous appelons diacres distribuent à tous les assistants le pain, le vin et l’eau consacrés, et ils en portent aux absents (chapitre 65).

Nous appelons cet aliment Eucharistie, et personne ne peut y prendre part, s’il ne croit à la vérité de notre doctrine, s’il n’a reçu le bain pour la rémission des péchés et la régénération, et s’il ne vit selon les préceptes du Christ. Car nous ne prenons pas cet aliment comme un pain commun et une boisson commune. De même que par la vertu du Verbe de Dieu, Jésus-Christ notre sauveur a pris chair et sang pour notre salut, ainsi l’aliment consacré par la prière formée des paroles du Christ, cet aliment qui doit nourrir par assimilation notre sang et nos chairs, est la chair et le sang de Jésus incarné : telle est notre doctrine.
Les apôtres, dans leurs Mémoires, qu’on appelle Évangiles, nous rapportent que Jésus leur fit ces recommandations : il prit du pain, et ayant rendu grâces, il leur dit : « Faites ceci en mémoire de moi : ceci est mon corps. » Il prit de même le calice, et ayant rendu grâces, il leur dit : « Ceci est mon sang. » Et il les leur donna à eux seuls.
Les mauvais démons ont imité cette institution dans les mystères de Mithra : on présente du pain et une coupe d’eau dans les cérémonies de l’initiation et on prononce certaines formules que vous savez ou que vous pouvez savoir (chapitre 66).
Après cela, dans la suite, nous renouvelons le souvenir de ces choses entre nous. Ceux qui ont du bien viennent en aide à tous ceux qui ont besoin, et nous nous prêtons mutuellement assistance. Dans toutes nos offrandes, nous bénissons le Créateur de l’univers par son Fils Jésus-Christ et par l’Esprit-Saint.
Le jour qu’on appelle le jour du soleil, tous, dans les villes et à la campagne, se réunissent dans un même lieu : on lit les mémoires des apôtres et les écrits des prophètes, autant que le temps le permet.
Quand le lecteur a fini, celui qui préside fait un discours pour avertir et pour exhorter à l’imitation de ces beaux enseignements. Ensuite nous nous levons tous et nous prions ensemble à haute voix.

Puis, comme nous l’avons déjà dit, lorsque la prière est terminée, on apporte du pain avec du vin et de l’eau. Celui qui préside fait monter au ciel les prières et les eucharisties autant qu’il peut, et tout le peuple répond par l’acclamation Amen. Puis a lieu la distribution et le partage des choses consacrées à chacun et l’on envoie leur part aux absents par le ministère des diacres. Ceux qui sont dans l’abondance, et qui veulent donner, donnent librement chacun ce qu’il veut, et ce qui est recueilli est remis à celui qui préside, et il assiste les orphelins, les veuves, les malades, les indigents, les prisonniers, les hôtes étrangers, en un mot, il secourt tous ceux qui sont dans le besoin. Nous nous assemblons tous le jour du soleil, parce que c’est le premier jour, où Dieu, tirant la matière des ténèbres, créa le monde, et que, ce même jour, Jésus-Christ notre Sauveur ressuscita des morts. La veille du jour de Saturne, il fut crucifié, et le lendemain de ce jour, c’est-à-dire le jour du soleil, il apparut à ses apôtres et à ses disciples et leur enseigna cette doctrine, que nous avons soumise à votre examen (chapitre 67).

S’il vous semble qu’elle soit conforme à la raison et à la vérité, prenez-la en considération. Si cela vous semble une bagatelle, traitez-le avec dédain, comme une bagatelle. Mais ne condamnez pas à mort, comme des ennemis, des hommes innocents. Car, nous vous le prédisons, vous n’échapperez pas au jugement futur de Dieu, si vous persévérez dans l’injustice. Quant à nous, nous nous écrierons :  »Que la volonté de Dieu soit faite ! » (Chapitre 68) ».

Quelques siècles plus tard, saint Ambroise de Milan (340-397), dans son Traité sur les mystères appelle les nouveaux chrétiens, initiés à la foi durant les fêtes pascales, à percevoir la réalité qui s’exprime dans les faits et surtout dans les personnes.
« Tu es entré dans le sanctuaire de la nouvelle naissance . Là tu as vu le diacre, tu as vu le prêtre, tu as vu l’évêque. Ne fais pas attention à leur aspect physique, mais à la grâce de leur ministère . Il n’y a pas à s’y tromper, il n’y a pas à le nier, c’est l’ange qui annonce le règne du Christ, qui annonce la vie éternelle.
Ne le juge pas d’après son apparence, mais d’après son rôle. Considère ce qu’il t’a transmis, apprécie sa fonction, reconnais sa dignité » (Office des Lectures, 15ème Dimanche ordinaire).

C’est donc une véritable catéchèse de l’eucharistie qui doit être reprise, non seulement à destination des enfants mais aussi de beaucoup d’adultes. Il s’agit d’éduquer à la pratique de ce sacrement auquel on n’a ordinairement accès qu’au terme du chemin de l’initiation chrétienne. Il faut permettre d’en découvrir, ou redécouvrir les gestes, en comprendre le sens, manifester par les attitudes du corps la foi du cœur.
Ici encore, il ne s’agit pas de choisir et encore moins d’opposer : à la fois il faut que le cœur parle et à la fois il faut que le corps s’exprime ; des rites sans acte de foi sont une mascarade, un mouvement du cœur sans adhésion du corps ne porte pas de fruit.

Je pointe cependant le risque de s’assurer de la foi par la multiplication et l’emphase de rites et de gestes.
Rappelons l’attitude du prophète Elie : au mont Carmel, face aux faux prophètes de Baal dont il moque les excès qui bien entendu n’auront aucune efficacité (cf. Premier livre des Rois, 18, 1-46).
Plutôt que de laisser au jugement individuel et les rites et la foi, il faut se fier à l’Eglise et à ses orientations qui libèrent d’avoir à sans cesse chercher ce qui convient. La liturgie de l’eucharistie donne des repères, non seulement quant aux paroles, à la musique, au rituel, mais aussi aux gestes tant des ministres que des fidèles.

Quelle fatigue pour les pseudos-inventeurs, et surtout pour les fidèles, de voir se multiplier des initiatives, supposées judicieuses, qui ont le projet d’ « adapter », de « contextualiser » ce qui serait sensé peu parler aujourd’hui, alors qu’il s’agit dans le fond d’un repli sur l’instant présent et sur la subjectivité.

Sachons que, le plus souvent, le rituel propose une diversité de gestes liturgiques. Prenons pour cela le temps de connaître ces textes. Ainsi, pour la communion eucharistique, les normes liturgiques en France prévoient la communion sur la langue ou bien dans les mains. Ceci appelle d’abord à se garder d’imposer l’un ou l’autre de ces gestes, nul ne peut restreindre des normes générales. Surtout, il convient d’aider à pratiquer de manière juste chacun d’eux.
La communion dans les mains suppose que celles-ci fassent comme un trône pour accueillir le corps du Christ, que celui-ci soit porté à la bouche sitôt reçu dans les mains et avec attention. Quant à la communion sur la langue, il va de soi que la bouche est ouverte suffisamment et que la langue n’est pas repliée au fond de la gorge !

Tout ceci devrait se faire naturellement, on constate qu’il n’en est pas toujours ainsi. Des choses sont donc à dire, simplement, respectueusement, mais surtout, il importe que celui ou celle qui pose ces gestes comme tous ceux des autres actes liturgiques soit présent à ce qu’il fait. Bien des gestes approximatifs sont seulement l’expression d’un manque de présence à ce que l’on fait.

Dès les premiers siècles, les pasteurs soulignaient combien il importait de respecter le don de Dieu, ainsi saint Cyrille (né vers 315, mort en 387) qui fut évêque de Jérusalem :
« Quand donc tu approches, ne t’avance pas en tendant la paume des mains, ni les doigts écartés. Mais puisque sur ta main droite va se poser le Roi, fais-lui un trône de ta gauche ; dans le creux de ta main, reçois le corps du Christ, et réponds : ‘’Amen.’’
Après avoir avec attention sanctifié tes yeux par le contact du saint corps, prends-le et veille à n’en rien laisser perdre. Que si tu en laissais perdre quelque chose, tu devrais considérer cela comme une amputation de l’un de tes membres. Dis-moi en effet, supposons que l’on t’ait donné des paillettes d’or, ne les garderais-tu pas avec la plus grande attention, évitant d’en perdre quoi que ce soit, et d’en être ainsi appauvri ?
Ne veilleras-tu pas avec bien plus d’attention encore à ne laisser tomber aucune miette de ce qui est plus précieux qu’or et que pierres précieuses ? » Cyrille de Jérusalem. Les catéchèses, Migne, Les Pères dans la foi, n° 53-54, p. 345.

La finalité de l’Eucharistie, rappelons-le simplement, ce n’est pas l’adoration, c’est la communion. Cependant, ici également, il faut se garder d’opposer pour articuler l’une à l’autre ces deux attitudes.
L’adoration eucharistique n’est pas un acte isolé qui trouverait sa fin en lui-même. Il faut toujours s’y rappeler que la présence que nous adorons dérive du sacrifice pascal et tend à la communion. Pour cette raison, l’adoration doit être située dans le droit fil de la célébration eucharistique, on adorera donc le Christ dans une hostie qui aura été consacrée, autant que cela est possible, le jour même.

L’adoration n’est pas une manière de préparer la communion eucharistique, mais plutôt d’en recevoir les fruits.
Son lieu naturel ce sont dès lors les minutes qui suivent le rite de la communion, durant la messe. Pour cette raison, il faudra que ces minutes soient suffisamment longues et surtout qu’elles soient en silence. Trop souvent je regrette que l’on craigne ce silence : plutôt que de chanter durant la procession de la communion – ce qui est hautement préférable –, c’est après la communion que l’on entonne le chant, ne laissant dès lors au silence aucune place.

Dans l’adoration qui prendra place en dehors de la messe, dans un moment long, on prolonge l’union obtenue avec le Seigneur dans la communion, et on s’entend à nouveau appeler à manifester dans sa vie ce que l’eucharistie signifie : reconnaître et servir le Christ présent.
Le temps de l’adoration eucharistique aiguise notre foi, c’est par elle que nous pouvons reconnaître le Seigneur. En cela, l’adoration nous rappelle la vérité à laquelle nous sommes appelés : c’est ce même regard de foi que nous devons porter sur les frères qui nous entourent, et aussi sur nous-mêmes.

Lorsque l’adoration se vit hors de la liturgie eucharistique, les normes liturgiques mettent en garde face à la tentation de manifester plus d’honneur au Christ présent dans l’ostensoir que lors de la célébration de la messe. Rappelons simplement ce que précisent les notes pastorales du Rituel de l’eucharistie en dehors de la messe, aux n° 84 et 85 :
« En présence du Saint-Sacrement, qu’il soit conservé dans le tabernacle ou exposé à l’adoration publique, on ne fait la génuflexion que d’un seul genou.
Dans l’exposition du Saint-Sacrement faite avec l’ostensoir, on allume autant de cierges que pour la messe ».

Il est ainsi souligné qu’il ne s’agit en aucun cas de « chosifier » la présence eucharistique du Seigneur, d’en faire un en-soi ; il convient plutôt de toujours manifester que le centre et le cœur c’est la célébration de la messe, même s’il est vrai que nous pouvons en recueillir les fruits en dehors d’elle.
L’adoration n’est pas en dehors de la messe, elle est une manière de déployer sa signification et sa richesse.

Sommaire

6. Nourris du pain du Royaume

Nous revenons alors à ce qui ouvrait ces pages : ce à quoi nous communions dans la liturgie de l’eucharistie, c’est au sacrifice de Jésus Christ, au don de lui-même au Père pour le salut du monde. Même en participant chaque jour, et depuis des années à cette liturgie, comment se satisfaire de le faire par habitude, ou avec nonchalance ? Le sérieux des gestes que nous posons ne conduit pas à l’absence de joie, mais à saisir que joie et gravité doivent se vivre et s’exprimer conjointement. « Faites cela en mémoire de moi » demande Jésus à ses disciples (Luc 22, 19).
Ce commandement ne porte pas seulement sur la répétition des paroles de Jésus, mais sur l’ensemble de ce qu’il accomplit : partager et donner, mais aussi et avant tout : prendre, manger et boire, bénir et rendre grâce.
Dans le « mémorial », ce ne sont pas des paroles que nous répétons, même pas des gestes que nous renouvelons, mais bien plutôt un mouvement dans lequel nous entrons, ce mouvement de donner, de se donner, de prendre, de recevoir. Le Christ Seigneur nous fait donc entrer dans la dynamique même de sa vie : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. Vous êtes mes amis, si vous faites ce que je vous commande » (Jean 15, 13-14).

L’eucharistie ne renouvelle pas le sacrifice du Christ sur la croix, « car alors, le Christ aurait dû plusieurs fois souffrir la Passion depuis la fondation du monde. Mais en fait, c’est une fois pour toutes, à la fin des temps, qu’il s’est manifesté pour détruire le péché par son sacrifice » (Hébreux 9, 26). Ce qu’elle nous invite à reproduire dans toute notre vie, ce n’est pas ce sacrifice, mais c’est l’attitude de toute la vie du Seigneur, son attitude de don. Elle doit animer toute la vie du chrétien, toute sa vie quotidienne, et donc en faire un authentique sacrifice et un vrai service de Dieu et des frères.

L’eucharistie renvoie l’Eglise à sa vocation baptismale, et par là, à sa mission. Se nourrissant du pain et de la coupe du mémorial, l’Eglise « se souvient » qu’elle est envoyée, elle aussi, pour faire de ce monde le monde que Dieu veut, un monde où le Royaume, s’il est en espérance, laisse déjà entrevoir ses couleurs et ses richesses.
En ce sens, l’Eucharistie est le sacrement du monde nouveau : nous y recevons les arrhes de la vie éternelle, une vie éternelle qui déjà doit resplendir en nous. Le repas de l’eucharistie est alors annonciateur du festin messianique, de l’unique repas que nous prendrons dans les cieux à la table de Dieu.

Ce caractère annonciateur du Royaume que revêt l’eucharistie doit alors se manifester de manière sensible. Le caractère festif et le caractère de célébration sont des éléments constitutifs de la célébration eucharistique, ils en sont un élément qui n’est pas facultatif, il ne faut pas les rejeter sous prétexte de simplicité ou dans l’idée de refuser un prétendu « triomphalisme », même si la « noble simplicité » romaine doit toujours demeurer.
Les signes de la grandeur du mystère s’appliquent également à l’architecture des églises, à leur ornementation, à la musique, au langage, aux vêtements, aux gestes, etc., tenant compte des temps liturgiques, de ce qui différencie l’ordinaire et les fêtes, de la composition et aussi du nombre de ceux qui constituent l’assemblée.

Pourtant, n’oublions pas que le Royaume de Dieu advient de manière cachée et discrète, telle la plus petite des semences. Limiter sa présence à des signes extérieurs conduirait à nous faire les juges de sa présence et donc de l’action de Dieu.
L’eucharistie, qui est sacrement de parole et non de vision doit prévenir de cette tentation. En elle, il n’y a rien à voir, sinon du pain et du vin ; il n’y a qu’à entendre une Parole, c’est elle qui agit sur les espèces eucharistiques pour qu’elles soient présence réelle, présence sacramentelle du Christ ressuscité, et c’est elle qui agit sur les hommes et les femmes rassemblés pour qu’eux aussi soient corps du Christ. Pour qu’ils le soient… ou plutôt qu’ils le deviennent, c’est bien sur un chemin que nous sommes et non encore parvenus au terme. « Chercher », « attendre », « désirer » disent mieux que « trouver » ce que nous vivons ici-bas.

A travers tout cela, l’eucharistie donne un avant-goût du Royaume de Dieu qui vient, là où il n’y aura plus ni pleurs, ni larmes, ni douleur.
« J’entendis une voix forte qui venait du Trône. Elle disait :  »Voici la demeure de Dieu avec les hommes ; il demeurera avec eux, et ils seront ses peuples, et lui-même, Dieu avec eux, sera leur Dieu. Il essuiera toute larme de leurs yeux, et la mort ne sera plus, et il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur : ce qui était en premier s’en est allé. » » (Apocalypse 21, 3-4).
L’eucharistie à laquelle nous communions, nous introduit dans cette joie du Royaume et surtout nous donne, par sa grâce, d’en être les témoins et les bâtisseurs, ici et maintenant.

Sommaire

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+ Pascal Wintzer
Archevêque de Poitiers
Juillet 2015

Paru dans Eglise en Poitou N°230 – Octobre 2015

Télécharger la Lettre pastorale 2015 (PDF)

Vivre et annoncer l’Evangile en Poitou

Lettre pastorale, septembre 2014
Mgr Pascal Wintzer, archevêque de Poitiers

Le choix de Dieu

– Gardons-nous de mettre la religion au service de nos causes
– Le Dieu plus grand
– De la foi personnelle à l’engagement des chrétiens dans la société

N’oublions pas la géographie

– La géographie ne compte pas pour rien
– Identité de la France
– De la géographie physique à la géographie humaine et chrétienne
* Vers une France des autoroutes ?
* Continuons à prendre des initiatives
* Grâce au ministère des prêtres
* Ne soyons pas aveugles sur notre vitalité

Il n’y a pas que les paroisses qui doivent bouger

La « deuxième première annonce »

Une Eglise sous la Parole

Conclusion

Note
Lettre pastorale 2014 Mgr Wintzer

1)    Le choix de Dieu

Jésus-Christ, hier et aujourd’hui, est le même, il l’est pour l’éternité. Ne vous laissez pas égarer par toutes sortes de doctrines étrangères. Il est bon de fortifier nos cœurs par la grâce, et non pas des observances alimentaires qui n’ont jamais profité à leurs adeptes.
Lettre aux Hébreux 13, 8-9.
N.B. Les textes bibliques sont ceux de la nouvelle Traduction officielle liturgique.

Le lundi 19 mai 2014, au sujet d’une campagne de publicité organisée par les diocèses normands afin de promouvoir le denier de l’Eglise, adopteuncuré.com, Jean-Michel Aphatie, sur RTL, dénonçait une Eglise qui innove dans la communication mais qui demeure figée dans ses règles disciplinaires et ses interdits moraux. Pour l’éditorialiste, alors que l’Occident changeait du tout au tout depuis les années 1950, l’Eglise, parce qu’elle restait fixée sur le XVe siècle (sic), perdait ses fidèles ; il ne lui reste plus désormais qu’un petit cercle de convaincus.

Gardons-nous de mettre la religion au service de nos causes

En effet, l’Eglise est aujourd’hui l’objet d’un choix, elle n’est plus appuyée sur une pratique sociale qui déterminait comme norme de comportement, sinon la foi chrétienne, du moins la participation à la messe et la pratique des sacrements.
Puisque la foi appelle un choix, ceci suppose d’être en capacité de se distinguer des comportements du plus grand nombre et des lois grégaires. Qui est capable de cela sinon des personnes en capacité de réfléchir et de dire non, et donc le petit nombre ?
Peut-il en être autrement pour l’acte de foi ? Peut-il être le choix du plus grand nombre ?
Je risque une réponse, appelant les lecteurs à la confirmer ou l’infirmer : ce qui mobilise les gens, ce n’est pas un dogme, ce n’est pas le contenu d’une croyance, mais ce sont des comportements sociaux, c’est aussi, souvent, la sauvegarde ou la défense de valeurs morales auxquelles ils adhèrent, et c’est bien entendu la perpétuation de leur modèle familial.

Parce que l’acte de foi est difficile, parce que ses expressions ne se laissent pas réduire à des slogans, aujourd’hui comme hier, la religion est attendue par certains comme n’étant que le support au profit de combats en faveur de valeurs sociales et sociétales, valeurs qui peuvent être infiniment dignes d’estime.

On envoya à Jésus des pharisiens et des partisans d’Hérode pour lui tendre un piège en le faisant parler, et ceux-ci vinrent lui dire : « Maître, nous le savons : tu es toujours vrai ; tu ne te laisses influencer par personne car ce n’est pas selon l’apparence que tu considères les gens, mais tu enseignes le chemin de Dieu selon la vérité. Est-il permis, oui ou non, de payer l’impôt à César, l’empereur. Devons-nous payer, oui ou non ? » Mais lui, sachant leur hypocrisie, leur dit : « Pourquoi voulez-vous me mettre à l’épreuve ? Faites-moi voir une pièce d’argent. » Ils en apportèrent une, et Jésus leur dit : « Cette effigie et cette inscription de qui sont-elles ? – De César », répondent-ils. Jésus leur dit : « Ce qui est à César, rendez-le à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » Et ils étaient remplis d’étonnement à son sujet. Marc 12, 13-17.

Il est naturel que ce qui est une force, la religion, veuille être récupéré au service de causes, bonnes ou mauvaises. A la fois l’Ecriture et l’histoire de l’Eglise manifestent qu’il y aura toujours un combat à mener contre cette tendance, qui est d’abord inscrite dans l’esprit de chacun avant que de devenir l’objet de stratégies.
Je souligne ici que l’Eglise catholique, en choisissant la discipline du célibat et en le proposant comme chemin spirituel a voulu que ses « permanents » soient libres du désir de transmettre… un nom, un patrimoine, une famille. Ceux-ci, les évêques et les prêtres, auront toujours une distance par rapport à ces désirs, naturels, légitimes sans doute ; mais, en rien, ils ne sont des absolus.

Le Dieu plus grand

Lors du synode romain d’octobre 2012 ayant pour thème la nouvelle évangélisation, l’insistance avait porté sur la rencontre personnelle avec le Seigneur. Celle-ci est la source de toute réponse, elle est le motif de l’acte de foi.
Cependant, cette rencontre est un premier pas ; les défis, défis du fait des mentalités du temps et surtout d’un individualisme qui exacerbe le regard sur soi, sont situés dans deux passages qui sont à vivre : le disciple est celui ou celle qui apprend à passer de l’expérience spirituelle et personnelle au témoignage ; il est aussi celui qui passe du témoignage à l’institution, de la parole à la première personne du singulier au « nous » de l’Eglise.

Chacun de nous doit bien entendu conserver comme un trésor précieux le moment, les circonstances, qui ont été pour lui décisifs dans sa rencontre avec le Seigneur, il est salutaire d’en faire mémoire dans l’action de grâce. Cependant, il nous a fallu découvrir que Dieu était plus grand que Celui qui s’est manifesté lors de cette expérience fondatrice ; nous l’avons fait sur le chemin de notre vie personnelle, mais aussi en découvrant la foi dont témoignent les autres frères et sœurs chrétiens, et bien entendu toute l’Eglise.

Jean, l’un des Douze, disait à Jésus : « Maître, nous avons vu quelqu’un expulser les démons en ton nom ; nous l’en avons empêché, car il n’est pas de ceux qui nous suivent. » Jésus répondit : « Ne l’en empêchez pas, car celui qui fait un miracle en mon nom ne peut pas, aussitôt après, mal parler de moi ; celui qui n’est pas contre nous est pour nous.  Marc 9, 38-40.

De la foi personnelle à l’engagement des chrétiens dans la société

Ne retenir que la dimension personnelle de l’expérience chrétienne, ou même simplement en faire le point d’insistance privilégié, conduit-il à faire son deuil d’une présence sociale des chrétiens et même d’une « société chrétienne » (expression bien sûr à préciser) ?
Si tel est le cas, ne seraient alors chrétiens que les personnes en capacité de faire des choix (dont celui de la foi), que les personnes aptes à se démarquer de la culture « main stream » et des diktats médiatiques ; qu’en est-il des gens de tous les jours, qu’en est-il de ce christianisme populaire qui a façonné notre pays et ses paysages ?
Une telle attitude risque de dessiner une certaine sociologie du christianisme. On pourra se réjouir de chrétiens plus assumés, plus résolus, certes en nombre plus restreint ; ceux-ci appartiendront le plus souvent aux classes éduquées, mieux élevées, davantage en capacité de vivre ces démarcations. Plus identitaires, ces personnes attendront de l’Eglise qu’elle soit davantage un soutien pour vivre une identité plus forte et plus affirmée.

L’Eglise, en France, pourrait alors s’inscrire dans le même mouvement qui voit s’accentuer une société à deux vitesses.
Alors qu’il y a d’une part la France mondialisée, celle qui est à l’aise dans la globalisation, celle des métropoles et des CSP+, demeure une France de la ruralité et des villes moyennes, une France qui perd de plus en plus du terrain.
C’est vrai, le dynamisme est aujourd’hui dans les métropoles, y compris le dynamisme chrétien ; c’est là où existent des vocations plus nombreuses ; ce sont aussi dans les trois villes cardinalices que se sont concentrés les prêtres de la communauté de l’Emmanuel et que sont aussi présentes les communautés religieuses les plus jeunes et les plus dynamiques.
Faut-il déclarer la fin du christianisme des campagnes et des bourgs ?
Dans un tel contexte, une partie notable de la population aura de plus en plus le sentiment d’être laissée pour compte, de ne plus avoir capacité à agir sur son destin.

Certes, l’Eglise, le témoignage de la foi, ne se définissent pas dans les études sociologiques, cependant je m’interroge, au regard de la mise en place des paroisses comme d’autres initiatives, nous pouvons laisser se développer un tel sentiment chez beaucoup, celui qui distingue une Eglise d’en haut d’une Eglise d’en bas !

N.B. : Dans une note située en annexe, on trouvera un complément sociologique à ces réflexions.

Sommaire

2)    N’oublions pas la géographie

C’est au printemps 2014 que j’ai effectué ma troisième visite pastorale ; après le Bocage et l’agglomération de Poitiers, cette visite m’a conduit dans le Mellois. C’est à cette même période que le gouvernement dirigé par Manuel Valls lançait le projet de création de nouvelles et plus grandes régions. Sitôt le projet exprimé, sitôt publiée la carte des futures régions, chaque français s’est révélé géographe et, sans toujours proposer de projet alternatif, a souligné les erreurs et inconvénients de la carte proposée par la Gouvernement.

La géographie ne compte pas pour rien

Depuis sept ans au service du diocèse de Poitiers j’y ai mesuré – ce qui est neuf pour l’urbain que j’étais jusque-là – l’attachement des français à leur ancrage territorial, bien souvent rural. Le projet de nouvelles régions, comme celui de la suppression des départements bouleverse cela et met à mal une population dont l’horizon des relations est le plus souvent inscrit dans un espace géographique restreint. Ceci m’a été confirmé lors de rencontres de collégiens (je pense ici à ceux de Chef-Boutonne) : plusieurs m’ont dit préférer choisir des études courtes mais ainsi demeurer dans leur environnement proche et envisager un métier lui aussi proche de leur milieu social et familial ; les différences sociales et culturelles expliquent ceci pour une part. Par ailleurs, ces attitudes me semblent davantage à prendre en compte que les résistances de certains élus qui peuvent porter le souci de leur propre sort.

Quoi qu’il en soit, il faut entendre, en particulier les plus jeunes, ceux qui ne manifestent pas de désir d’ouvrir leur horizon, que celui-ci soit géographique ou professionnel. Quelles en sont les raisons ? Un attachement à ses racines ? Le sentiment qu’il n’est pas envisageable de connaître une progression sociale et économique ? Certes, il s’agit de respecter des choix personnels, cependant ceci interroge la société et son système éducatif. Même s’il ne faut pas généraliser quelques propos entendus, la grandeur de l’école c’est de faire découvrir des horizons plus vastes que ceux de sa naissance et de son milieu familial, c’est de permettre à chacun de vivre des déplacements, quelles qu’en soient les modalités.

Après l’arrestation de Jean, Jésus partit pour la Galilée proclamer l’Evangile de Dieu ; il disait : « Les temps sont accomplis, le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Evangile. »  Marc 1, 14-15.

Ecoutant l’Evangile, l’Eglise catholique fait retentir l’appel à bouger : l’Evangile selon saint Marc commence en effet par un appel à la conversion. Loin de comprendre ce mot et cette réalité comme s’arrêtant au combat contre ses péchés, la conversion désigne l’accès à un soi plus grand grâce à une rencontre, celle de Jésus-Christ. Ainsi de l’éducation qui fait découvrir les sciences et l’émerveillement devant l’univers, la beauté des lettres et des images, la fascination pour les musiques et les arts, et bien entendu d’autres horizons que ceux de sa famille grâce aux enseignants et aussi aux autres élèves.

La finalité de ces projets n’est pas de détourner de ce qui a du prix aux yeux de chacun, son terroir, ses origines sociales et familiales, mais d’aller à la rencontre de qui est plus vaste et plus riche que tout ceci.

L’Eglise est qualifiée de catholique parce qu’elle s’étend au-delà de ce que l’on peut découvrir, même du point le plus élevé de son clocher. Sa géographie est vaste puisqu’elle s’étend du Vanuatu aux grand nord canadien, et de même son histoire qui a commencé avant les quelques souvenirs que nos grands-parents ont pu nous rapporter ; j’aime aussi à rappeler qu’il faut se garder de telles paroles ou de telles pensées : « On a toujours fait comme cela ! » Ce « toujours » n’est ici pas plus vrai que le « jamais » qu’on pourrait lui opposer.

La création des paroisses nouvelles peut ainsi être l’occasion de développer ses horizons, sans pour autant déserter les responsabilités locales ; tel est ce que veulent servir nos communautés, justement qualifiées de « locales ».

Identité de la France

Le projet de grandes régions a différents motifs, pas toujours exprimés par ses promoteurs. Tel que je les saisis, il s’agit de faire des économies dans les finances publiques, de doter la France de régions plus fortes et douées de capacités d’initiatives renforcées, et d’axer le pays autour de ses métropoles. Or, sur ce dernier point, la France n’est pas l’Allemagne, ce pays avant tout composé d’un réseau de très grandes villes ; l’essentiel de la population française réside, pour un quart d’entre-elle, dans cet espace que l’on qualifie de périurbain, ni vraiment la ville ni vraiment la campagne, et pour la majorité dans des villes moyennes et petites. Il en est ainsi pour le diocèse de Poitiers. S’il est vrai que l’axe qui suit l’autoroute A 10 concentre une part notable de la population, avec Châtellerault, Poitiers et Niort, un ensemble qui peut compter environ 250.000 habitants ; le diocèse, c’est-à-dire les deux départements des Deux-Sèvres et de la Vienne, en compte 750.000.

Le lendemain, Jésus décida de partir pour la Galilée. Il trouve Philippe et lui dit : « Suis-moi. » Philippe était de Bethsaïde, le village d’André et de Pierre. Philippe trouve Nathanaël et lui dit : « Celui dont il est écrit dans la loi de Moïse et chez les Prophètes, nous l’avons trouvé, c’est Jésus fils de Joseph, de Nazareth. » Nathanaël répliqua : « De Nazareth ! Peut-il sortir quelque chose de bon ? » Philippe répond : « Viens et vois. »  Jean 1, 43-46

Dans un discours politique qui valorise les métropoles, la majorité de la population, qui vit en dehors d’elles, a le sentiment de ne pas exister, de ne plus compter. Comment regarde-t-on cette France des petites villes et des campagnes ? Elle semble déclassée parce qu’elle ne s’inscrit pas dans le dogme de la mobilité que prône la mondialisation. En effet, nombre d’habitants de ces lieux restent attachés à leur terroir ; on m’a rapporté que certains préfèrent ne pas évoluer professionnellement, malgré leurs diplômes, pour demeurer sur la terre de leurs origines. Un tel attachement demeure aussi chez des personnes qui, pour des raisons professionnelles, s’éloignent pour rejoindre une grande ville, l’Ile de France, ou encore un pays étranger.

Bien sûr qu’il faut encourager l’ouverture à d’autres modes de vie, à d’autres cultures, mais pour celui qui n’a pas de racines, l’ouverture à l’universel devient une perte et il développe le sentiment de vivre dans des espaces où tout repère a disparu.
Alors que d’aucuns soulignent que les Français perdent leur mémoire historique, je constate qu’ils conservent le sens de la géographie, spécialement de cette géographie de proximité que symbolise le clocher. Il est dès lors dangereux de jouer avec les symboles – les départements et les régions sont de ceux-ci – sans tenir compte de la mémoire affective qui lie les personnes à leur terroir.
La réalité de la France, c’est-à-dire le rapport particulier que le peuple entretient à sa géographie, mais aussi les fragilités sociales, avant tout familiales et affectives, et aussi économiques, exacerbe le refus de voir s’ajouter ce qui est perçu comme de nouvelles fragilités, par la redéfinition du cadre territorial en particulier.

Les analyses de Christophe Guilluy sont ici pertinentes : « Si elle se définit par la surreprésentation des catégories populaires, la sociologie de la France périphérique se construit aussi sur un sentiment de plus en plus marqué d’une relégation sociale et culturelle. Cette perception tend à rapprocher culturellement des catégories hier opposées. L’ouvrier en milieu rural, l’employé du lotissement bas de gamme, le chômeur des régions industrielles, le petit paysan, partagent la même insécurité et la conviction que le processus de mondialisation n’a pas contribué à améliorer leur condition d’existence » (Christophe Guilluy, Fractures françaises, François Bourin, 2010, p. 112).

« La pauvreté dans l’espace rural, déjà plus élevée qu’en ville, a été renforcée par l’arrivée de populations en difficulté. Aux populations pauvres déjà présentes (agriculteurs, ouvriers, personnes âgées, chômeurs, jeunes sans qualification) sont venus s’ajouter des néo-ruraux qui se sont installés à la campagne tout au long des années 1990 et 2000 essentiellement pour des raisons de coût de logement »  (o.c., p. 118).

De la géographie physique à la géographie humaine et chrétienne

–    Vers une France des autoroutes ?

Si, dans l’aménagement des territoires, comptent les métropoles, les axes de circulation sont aussi déterminants. A Paris ou dans les grandes villes, il faut habiter près d’une station de métro ; dans l’espace rural ce sont les routes qui comptent.
Je prends l’exemple du Mellois, j’invite les habitants des autres parties du diocèse à s’interroger sur ce qu’ils observent chez eux. Il est structuré par deux axes principaux, celui qui relie Niort à Limoges et celui qui relie Poitiers à Saintes, deux axes qui empruntent ceux d’anciennes voies romaines.

Aujourd’hui, le développement économique se fait le long de ces routes, en particulier dans l’espace qui est le plus en proximité de Niort. Ce sont les lieux éloignés de ces deux axes qui connaissent le plus de difficultés, en particulier Chef-Boutonne et les communes environnantes.

L’identité de notre pays et les réactions qui s’expriment à l’occasion de la réorganisation des territoires rappellent que nous restons un pays rural, un pays de villes moyennes et de bourgs. On ne peut se résigner à ce que ces réalités et les personnes qui y vivent ne soient pas prises en compte, ou bien que certaines zones de l’espace national deviennent, à terme, des réserves protégées de faune et de flore, voire de quelques paysans typiques.
L’avenir du pays ne peut seulement se jouer dans les métropoles, même s’il ne peut s’en désintéresser, les flux doivent l’emporter sur le centralisme.

Bien entendu, la vie chrétienne s’inscrit sur cet horizon géographique. Les paroisses qui commencent à exister seront vastes et peuplées ; certaines compteront plus de vingt communautés locales, et combien d’églises !
Les paroisses nouvelles ne peuvent pourtant être comprises et vécues comme des centres dans lesquels seulement existeraient la proposition de l’Evangile et la célébration des liturgies.

–    Continuons à prendre des initiatives

Dans un diocèse rural comme le nôtre, à l’habitat dispersé, c’est donc bien localement que doivent être entretenues et développées des initiatives chrétiennes ; les communautés locales en sont l’expression et les équipes locales d’animation les ferments.
L’attachement à la terre et à l’histoire que je mentionnais plus haut peut être pour elles un point d’appui, il soutient leur vitalité et signifie que leur mission première est de dire l’Evangile, d’organiser la vie chrétienne et la mission au plus près de la vie des gens.
Lorsque l’on aime sa terre, on se bat pour elle, on lui veut le meilleur ; les chrétiens sont donc confortés pour y annoncer l’Evangile.

Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants comme la poule rassemble ses poussins sous ses ailes, et vous n’avez pas voulu. Voici que votre temple vous est laissé : il est désert/ En effet, je vous le déclare : vous ne me verrez plus désormais jusqu’à ce que vous disiez : « Bienheureux celui qui vient au nom du Seigneur. »  Matthieu 23, 37-39.

–    Grâce au ministère des prêtres

Certes, cela suppose que l’on n’identifie pas la vie et la mission chrétiennes à la présence permanente du prêtre et à la messe dominicale : là où se trouve un chrétien, là est l’Evangile et là il doit être vécu, célébré et annoncé.
Nous avons appris cela, nous savons que les prêtres ne sont pas les seuls par lesquels l’Eglise est rendue visible. Nous savons aussi leur présence plus rare. Ceci s’accentuera encore, au moins pour plusieurs dizaines d’années, personne ne peut parler au-delà, les prêtres sont et seront peu nombreux pour de vastes territoires et des populations nombreuses.
Cependant, il ne suffit pas de constater ce fait ; rien ne serait pire que la résignation : ne plus avoir le désir de prêtres pour notre Eglise serait la plus triste des choses. Tout comme l’appel à écouter le Seigneur et à être son disciple nous concerne tous, l’appel à être prêtre s’inscrit dans cette attitude plus générale. Puissé-je toujours y prendre toute ma part.

Au sujet des prêtres, leur nombre n’est pas le seul paramètre à prendre en compte. Pour des raisons de santé, mais aussi d’environnement et d’économie, ils ne pourront être sans cesse sur les routes pour aller d’une commune à une autre, d’une église à une autre. Alors que certains des prêtres, plus âgés, seront attachés à tel lieu, d’autres exerceront un ministère plus itinérant.
Sans doute pourront-ils choisir de résider, c’est-à-dire d’être accueillis, pendant plusieurs jours de suite, dans une communauté locale, pour rencontrer les habitants, soutenir et former les acteurs chrétiens, aider au discernement des choix pastoraux et les articuler au projet pastoral de la paroisse. Une telle « visite pastorale » peut être le fait du seul prêtre, mais celui-ci peut aussi être accompagné d’un des membres de l’équipe pastorale de la paroisse ; je ne suis jamais seul durant mes visites pastorales mais accompagné de prêtres et de fidèles laïcs, excepté pour telle ou telle rencontre qui nécessite une certaine confidentialité.

Jésus parcourait les villages d’alentour et enseignant. Il appela les Douze ; alors il commença à les envoyer en mission deux par deux. Il leur donnait autorité sur les esprits impurs, et il leur prescrivit de ne rien emporter pour la route, mais seulement un bâton ; pas de pain, pas de sac, pas de pièces de monnaie dans leur ceinture. « Mettez des sandales, ne prenez pas de tunique de rechange. » Il leur disait encore : « Quand vous avez trouvé l’hospitalité dans une maison, restez-y jusqu’à votre départ. Si dans une localité, on refuse de vous accueillir et de vous écouter, partez et secouez la poussière de vos pieds : ce sera pour eux un témoignage. » Ils partirent, et proclamèrent qu’il fallait se convertir.  Marc 6, 6-12.

–    Ne soyons pas aveugles sur notre vitalité

Le Seigneur nous avertit : le moyen de l’Evangile, c’est de nous faire perdre nos moyens.
« Au lieu de nous armer, le Seigneur nous désarme. Au lieu de nous équiper, il nous prive de tout équipement, et, pour comble, pour que nous soyons encore plus démunis, il nous donne un équipier, un autre type libre et incompréhensible, qui nous interdit d’être maître de l’entreprise, et avec qui il va falloir essayer de s’entendre »  Fabrice Hadjadj, Puisque tout est en voie de destruction, Réflexions sur la fin de la culture et de la modernité. Le Passeur, 2014, p. 168.
Je ne sais si je mets en pratique l’ensemble de ces consignes de l’Evangile, en tout cas, lors de mes visites pastorales, je n’ai eu à emporter aucune nourriture en réserve, je suis même reparti avec bien des choses en surplus.
A Poitiers comme ailleurs dans le diocèse j’ai constaté la vitalité de la vie associative, en particulier dans les domaines de la solidarité, du sport et de la culture. C’est là un état d’esprit heureux et un point d’appui pour nos communautés locales et nos paroisses.
Je veux aussi souligner que la vitalité n’a pas d’abord sa source en dehors de nous. La force de l’Esprit Saint de Dieu est un dynamisme pour nous et nos communautés. Bien des structures civiles, politiques, associatives le reconnaissent et appellent des chrétiens à y prendre des responsabilités ; nombre de celles et de ceux qui ont participé à une équipe locale d’animation y ont développé des compétences, ont gagné une notoriété, et ont par la suite été sollicités pour la vie locale, voire communale.

La création des paroisses nouvelles n’est pas un découpage administratif, elle est une adaptation de nos moyens, de notre organisation, à nos réalités actuelles. Ce qu’elles vivent déjà et ce qu’elles développeront doit faire encore fructifier la vitalité chrétienne et humaine qui y existe. Je souhaite toujours encourager les capacités d’initiatives et de propositions ; le diocèse, par ses services, n’est pas le seul à penser et à imaginer.
N’ayez pas peur de prendre des initiatives, d’aller à la rencontre de ceux qui vous sont tout proches, je puis témoigner de la qualité d’accueil de chacun. Surtout, découvrez que l’Evangile est attendu, lorsque l’on sait le proposer simplement, et le vivre en vérité.

La nouvelle répartition des finances entre paroisses et archevêché est au service de cela : les paroisses conserveront désormais l’essentiel de leurs ressources, elles pourront mieux maîtriser leurs initiatives et soutenir leur développement ; elles prendront aussi à leur charge les acteurs de la mission qui travaillent à leur service.

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3)    Il n’y a pas que les paroisses qui doivent bouger

La création des vingt-huit paroisses, la nouvelle répartition des finances dans le diocèse, conduisent à réfléchir à l’évolution des structures diocésaines et des services diocésains.
Aussi, il convient de renouveler les critères de composition des trois grands conseils qui structurent la vie diocésaine : le conseil presbytéral, le conseil pastoral et le conseil pour les affaires économiques. Il faut aussi renouveler les orientations et l’organisation des services diocésains de telle manière qu’ils évoluent en fonction de la nouvelle donne : l’Eglise pour aujourd’hui et pour les années à venir.

La création des pôles qui coordonnent les services diocésains et leur travail, décidée il y a deux ans, est une première étape de cela ; ceci doit conduire à dépasser le cloisonnement.
Je rappelle que ces pôles sont ceux de la communication, de la formation, des jeunes et de la solidarité.
Pour aller plus loin, j’invite les services qui organisent des formations à réfléchir à une proposition qui coordonne l’ensemble de celles-ci ; il n’est ni possible ni souhaitable que chaque service propose sa propre formation.
Je demande donc que, sous la conduite du Centre théologique, un parcours global de formation soit proposé, embrassant tous les domaines de la mission chrétienne.
Appelées ou de leur propre initiative, les personnes seront dotées d’une sorte de « carnet de bord » sur lequel sera mentionnée la diversité des modules proposés, au regard desquels une validation sera formulée.
La province ecclésiastique ou une coordination entre quelques diocèses pourra être le lieu de conférences ou de sessions plus approfondies. Quant aux formations à long terme, les Instituts catholiques en sont le lieu naturel.

Je n’entends pas aller plus loin sur ce point ; ce sera le travail des mois à venir, il devra être porté par tous, il ne concerne pas que le seul pôle de la formation.
J’ajoute cependant que ce travail et ce qu’il produira sera l’outil principal qui nous permettra de préciser les moyens dont nous avons besoin pour répondre à notre mission.
Parmi ces moyens se trouve la Maison de la Trinité. Le groupe de travail qui s’est investi ces derniers mois, mettant en œuvre énergies et compétences, a rendu ses conclusions en juin 2014. Il s’avère que nous recevons un immobilier qui semble désormais surdimensionné par rapport aux besoins de la mission – 9000 m² bâtis – avec les charges financières afférentes.
Des choix rapides sont à faire ; ils ne le seront qu’en fonction de la manière dont nous définirons notre mission et celle des services du diocèse.

A la lecture de ces propos on peut avoir le sentiment que tout bouge. La chose n’est ni inédite ni récente, même s’il est vrai que la société occidentale et contemporaine a accentué fortement les changements et leur rythme. Le rôle de l’évêque est de porter la vie de tout son diocèse, il doit guider sa route pour qu’il discerne les appels de l’Esprit, les attentes des hommes ; l’évêque doit aussi être attentif au bien des acteurs et des actrices de la mission.
Je précise aussi qu’un évêque ne fait pas ses choix en fonction de ses options ou goûts personnels. Il reçoit une Eglise et il la transmet. Il la reçoit avec une histoire et une identité. Il écoute ce que les diocésains lui disent être important pour la mission et l’identité de ce diocèse, et il en tient compte, même si, à titre personnel, il peut estimer qu’une réalité n’est pas essentielle.

Ainsi que l’écrit le pape François dans l’exhortation apostolique Evangelii gaudium : « Parfois l’évêque se mettra devant pour indiquer la route et soutenir l’espérance du peuple, d’autres fois il sera simplement au milieu de tous dans une proximité simple et miséricordieuse, et en certaines circonstances il devra marcher derrière le peuple, pour aider ceux qui sont restés en arrière et – surtout – parce que le troupeau lui-même possède un odorat pour trouver de nouveaux chemins »  (n° 31).

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4)    La « deuxième première annonce »

Les propos de cette lettre pastorale se risquent à un regard sur les conditions dans lesquelles nous vivons en 2014, il y est question d’histoire et de géographie.
Annoncer l’Evangile et faire retentir l’appel du Seigneur afin qu’il suscite la réponse de foi de ceux qui le perçoivent, demande à ce que nous menions ce travail de discernement des temps dans lesquels nous sommes.
Mes propos n’entendent pas tout dire de la réalité. Celle-ci est diverse, et surtout l’évêque ne dispose d’aucun savoir absolu. Mes paroles ne visent qu’à susciter chez vous tous ce même travail de discernement, il est indispensable pour notre mission.

Prenez garde, restez éveillés : car vous ne savez pas quand ce sera le moment.
C’est comme un homme parti en voyage : en quittant sa maison, il a donné tout pouvoir à ses serviteurs, fixé à chacun son travail, et demandé au portier de veiller. Veillez donc, car vous ne savez pas quand vient le maître de la maison, le soir ou à minuit, au chant du coq ou le matin ; s’il arrive à l’improviste, il ne faudrait pas qu’il vous trouve endormis. Ce que je vous dis là, je le dis à tous : veillez !  Marc, 13, 33-37.

Afin de stimuler la réflexion et d’orienter nos comportements, je choisis de vous donner ici des extraits substantiels d’une conférence que fit le Frère Enzo Biemmi, à Liège, le 16 avril 2013.
Menant un travail sur l’évangélisation et la catéchèse, il propose des attitudes diverses de la part des communautés chrétiennes, sans jamais opposer l’une ou l’autre de ces attitudes.
Annoncer l’Evangile c’est avant tout connaître le Seigneur et sa Parole, mais c’est aussi discerner ce qui, dans le cœur de ceux à qui on s’adresse, est obstacle et ouverture ; sur ce point également le Frère Biemmi apporte des éclairages judicieux.
Ce texte n’est pas un mode d’emploi, il aide à comprendre et par là à agir.
Si l’on veut développer la réflexion, on lira avec intérêt un livre du même auteur, Enzo Biemmi, La seconde annonce, La grâce de recommencer. Pédagogie catéchétique 29, Lumen vitae, 2014.

« La première annonce est l’annonce de l’Évangile à ceux et celles qui ne l’ont jamais entendu ; la deuxième annonce est l’annonce de l’Évangile à ceux et celles qui l’ont mal reçu. De fait, les deux défis sont devant nous. Pour la plupart des enfants qui suivent nos catéchèses, mais aussi pour une partie des adultes, il s’agit d’une véritable « première annonce ». Mais chez nous, le défi le plus difficile est celui de la deuxième annonce. Cette expression a été utilisée la première fois par le Pape Jean-Paul II en Pologne, en 1979, quand il a aussi introduit la notion de « nouvelle évangélisation ». « Le temps est arrivé – dit-il – d’une nouvelle évangélisation, d’une seconde annonce, même si l’Évangile est toujours le même ».

L’expression « seconde annonce » était et demeure l’expression plus adéquate pour parler de la proposition de la foi aux personnes qui ont été baptisées et qui continuent à se dire chrétiennes par leur baptême ou tout simplement par l’habitude, sans plus.
Mais je crois qu’en Europe il s’agit d’une deuxième annonce aussi pour les non croyants, car la deuxième annonce doit prendre en compte toute une série de représentations négatives de la foi, de l’Église, de Dieu, de la morale chrétienne, qui habitent la culture européenne, toute personne, même les enfants, et qui sont le résultat de dix-sept siècles de chrétienté. J’ose dire qu’il n’y a pas en Europe une véritable première annonce, mais plutôt une « deuxième première annonce » !

La « deuxième première annonce » est bien plus compliquée que la première. Elle demande une action d’assainissement du terrain, une aide pour désapprendre avant d’apprendre, pour quitter les résistances qui viennent de fausses représentations de l’Eglise, des visions déformées de Dieu et de tout ce qui concerne la foi chrétienne, perçue comme non humanisante, non adulte.
Je crois que la direction est claire : il s’agit d’une conversion missionnaire de la communauté et d’une inversion de la logique de la catéchèse.
Comment faire ? Tout ce qui favorise une communauté missionnaire est bien fait. Tout ce qui opère le passage de l’initiation des enfants réduite à la préparation aux sacrements à une initiation à la vie chrétienne par les sacrements, pour les adultes et leurs enfants est bien fait. Tout ce qui en catéchèse poursuit la « voie inverse », c’est-à-dire le passage de la logique de l’exposition à la logique de la découverte, est bien fait.

Beaucoup de pratiques sont en train d’opérer ces conversions. Il n’y a pas pour le moment des recettes : nous sommes dans le laboratoire d’un nouveau modèle de communication de la foi. Il est probable et même certain que nous nous ne verrons pas les résultats : nous avons mangé les fruits des arbres plantés par nos grands-pères dans la foi sans qu’ils en puissent goûter eux-mêmes ; nos enfants et nos petits-enfants dans la foi mangeront les fruits des arbres que nous planterons sans en goûter nous-mêmes. C’est bien la logique de l’engendrement.

Comment gérer la transition ? J’aime beaucoup le proverbe africain qui dit : « Un arbre qui tombe fait plus de bruit qu’une forêt qui pousse » .
Je crois qu’il s’agit de soutenir d’une main l’arbre qui tombe, c’est-à-dire de continuer à entretenir la foi de ceux et celles qui l’ont reçue par héritage et qui la vivent par tradition. Mais il ne faut pas soutenir cet arbre des deux mains. L’autre main doit s’occuper de la forêt qui pousse, de cette multitude de chercheurs et chercheuses de Dieu qui, aujourd’hui comme toujours, sont plus dehors que dedans des circuits de l’Église. La transition nous demande d’entretenir et en même temps d’engendrer, c’est-à-dire d’avoir dans notre pastorale une sagesse audacieuse.

Mais il y a une condition préalable : la « deuxième première annonce » ne concerne pas d’abord les autres croyants par tradition ou les non croyants. Elle nous concerne nous-mêmes. Toutes nos analyses, aussi lucides qu’elles soient, ne peuvent pas se réduire à une stratégie. La nouvelle évangélisation n’est pas question d’une nouvelle stratégie, mais d’une nouvelle découverte de la foi de la part de l’Église elle-même. Elle doit être formulée comme « une question de l’Église sur elle-même » (Instrumentum laboris, Synode sur la nouvelle évangélisation). La deuxième annonce renvoie l’Eglise à une deuxième écoute : « Je la conduirai au désert et je parlerai à son cœur » (Os 2,16).
Nous vivons un temps de transition. C’est un temps difficile mais favorable, pour nos contemporains, pour le christianisme, pour l’Église et surtout pour nous-mêmes.

C’est à chacun de nous qu’il revient de vivre, et aussi de dire, le Christ et l’Evangile ; si nous ne le faisons pas la connaissance que de plus en plus de nos contemporains, à commencer par les membres mêmes de nos familles, sera hétéroclite et déformée. Le christianisme sera perçu davantage encore soit comme  un danger pour la liberté, soir comme une survivance un peu folklorique d’une chose du passé. Si vous savez écouter, vous avez remarqué que les signes de la foi, nos églises, et jusqu’à la croix elle-même, ne parlent pas plus que la statue du Bouddha.
J’en ai perçu un indice dans une très belle exposition qui était donnée au Musée des Beaux-Arts de Rouen durant le printemps et l’été : Cathédrales 1789-1914, Un mythe moderne.

Une exposition est surtout un programme, le titre de celle de Rouen l’annonce justement. D’abord il s’agit d’une période bien déterminée, on peut dire qu’elle recouvre le XIXe siècle, celui-ci étant davantage perçu par son destin que par des dates, un destin qui dépasse les cent années qui vont de 1800 à 1900. Nous sommes entre deux ruptures, la Révolution française et la Première guerre mondiale. La cathédrale présentée au Musée de Rouen est peut-être un lieu de culte – ceci n’est jamais montré, on choisira de le supposer – mais elle est d’abord un temple déserté de Dieu et des hommes au profit de la simple Raison et plus tard une ruine, ainsi que le montre un film sur Reims et sa cathédrale en 1917. Entre ces deux dates déterminantes, la cathédrale est, pour les artistes et les œuvres retenues, un support à des digressions, certes splendides, sur la lumière et la couleur ; c’est alors l’édifice lui-même qui est retenu, ses façades, des blocs de pierre traités tels des falaises travaillées par des ciels changeants.
Les scénographies de nos musées ne sont certes pas des lieux de catéchèse, peuvent-elles cependant demeurer muettes sur la nature des édifices chrétiens exposés et sur leur destination première, laquelle, me semble-t-il, demeure encore ? La période choisie par l’exposition rouennaise est éloquente, tout comme l’est l’autre partie de son titre : Cathédrales, Un mythe moderne.
Ce propos de Maurice Bellet résonne dès lors d’une juste acuité. « Le christianisme disparaît, et avec lui, le Christ de la foi . Il en reste, évidemment, les monuments, les œuvres d’art, ce que disent les travaux des historiens. Comme pour Isis et Osiris ou les dieux de Babylone ? Peut-être même quelque chose du côté de l’inconscient collectif. Mais la foi, la foi chrétienne ? Ce n’est même plus à combattre »  Le quatrième hypothèse. Sur l’avenir du christianisme. DDB, 2001, p. 15.

Loin de condamner les commissaires de telles magnifiques expositions, dont je recommande la visite, je ne peux cependant risquer ces réflexions sans inquiétude ni y percevoir ce qu’il est courant de désigner comme un défi pour les chrétiens.

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5)    Une Eglise sous la Parole

Si les nouvelles dimensions des paroisses nous semblent bénéfiques et correspondre à notre réalité, elles ne sont bien entendu qu’un moyen au service de notre mission commune d’annoncer l’Evangile.
Il ne s’agit pourtant pas de minimiser la dimension institutionnelle de l’Eglise catholique. En elle comme dans les autres domaines de la vie sociale, les institutions permettent qu’une réalité demeure au-delà des personnes qui s’y expriment, et elles préservent du risque de voir une personne abuser de son éventuel charisme pour, non pas servir l’Eglise et les fidèles, mais les utiliser pour se mettre en scène et en valeur.

Alors, même si cette année verra la mise en place des paroisses, j’ai souhaité, comme le pratiquent plusieurs diocèses, vous inviter à lire, pendant l’année liturgique, l’Evangile selon saint Marc.
Il s’agit d’une lecture continue du texte, personnelle, mais surtout communautaire.
Je demande donc que, dans chaque paroisse, dans les communautés locales, dans les groupes divers, dans les écoles catholiques, que sais-je encore, de petites équipes se constituent, se retrouvent régulièrement et lisent le texte évangélique.

Pour ce faire, il convient que tous disposent de la même version du texte. Je souhaite que celle-ci soit la nouvelle traduction liturgique qui entre en vigueur à compter du Premier dimanche de l’Avent de cette année.

Dans chacun des groupes qui se constitueront, chaque personne acquerra le Nouveau Testament, ou simplement les quatre évangiles, dans la nouvelle traduction liturgique. Ceci a été édité en version de poche, à prix modique. Pour cet achat, on préférera les librairies, qu’elles soient religieuses ou générales.
Pour aider à la lecture, le diocèse vous proposera un découpage du texte. A la suite de chacun des passages, quelques simples questions sont aussi formulées.
Ceci se trouve sur un document à télécharger sur internet ; les paroisses pourront aider ceux qui le leur demanderont à se le procurer.
Quand nous nous référons au Mystère et qu’une miette de pain tombe, nous nous sentons perdus. Et quand nous écoutons la Parole de Dieu, c’est la Parole de Dieu et le Corps et le Sang du Christ qui tombent dans nos oreilles et nous, nous pensons à autre chose. Pouvons-nous imaginer le grand danger que nous courons ? (Saint Jérôme, in Psalmum 147).

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Conclusion

Les paroisses nouvelles ne doivent pas effacer l’identité des personnes, des espaces, des communautés locales, des autres réalités de la vie chrétienne : aumôneries, mouvements, écoles, etc. Je ne reviens pas sur ce que j’ai écrit à ce propos dans les lettres pastorales de 2012 et de 2013, je vous y renvoie.

Ces paroisses sont bien sûr des réalités nouvelles, elles appellent de nouvelles organisations, de nouvelles manières de travailler.
Elles sont surtout ancrées dans l’histoire chrétienne, les noms qu’elles reçoivent en sont une belle expression.
Ce nom est double, il est d’abord géographique, il exprime un territoire, une commune, une réalité, qui doit pouvoir être identifiée, même par ceux qui ne résident pas sur son espace ; pour cette raison, des noms comme « paroisse des deux rivières » ont été évités. Et le nom adopté est historique, il s’agit du saint patron ou de la sainte patronne de chacune d’entre-elles.
Quelques paroisses seront sous la protection des colonnes de l’Eglise, des apôtres ou encore de Jean-Baptiste, mais la plupart d’entre elles ont un patron inscrit dans l’histoire locale, même si certains d’entre eux ont eu un rayonnement bien plus large.
C’est vrai que tous ces saints ne sont pas connus de tous, y compris dans la paroisse qui portent leur nom, mais je vois ici une belle occasion de mieux connaître ces belles figures qui, s’ils sont des hommes et des femmes du passé, sont des vivants auxquels nous nous confions dans la prière.

Souvenez-vous de ceux qui vous ont dirigés : ils vous ont annoncé la parole de Dieu. Méditez sur l’aboutissement de la vie qu’ils ont mené, et imitez leur foi.  Hébreux 13, 7.

Une des paroisses de la ville de Poitiers est placée sous le vocable de la Trinité. C’est une manière de rappeler le premier évêque connu de Poitiers, saint Hilaire, théologien qui défendit la foi de Nicée au péril de sa liberté et exposa la théologie du mystère de la Trinité, avant tout en puisant ses arguments dans l’Ecriture.
La Trinité est le cœur de la foi chrétienne, elle n’est pas un mot qui désigne un aspect de Dieu, elle dit Dieu lui-même, il est et il n’est que Trinité.
Nommer ainsi la paroisse qui compte dans ses églises la cathédrale, c’est aussi désigner notre source et le fondement de notre unité. La cathédrale en est le signe et elle nous le fait vivre à chaque fois que tous s’y retrouvent pour les grands moments de notre vie diocésaine.

Jésus se manifesta aux Onze pendant qu’ils étaient à table : il leur reprocha leur manque de foi et la dureté de leurs cœurs parce qu’ils n’avaient pas cru ceux qui l’avaient contemplé ressuscité.
Puis il leur dit : « Allez dans le monde entier. Proclamez l’Evangile à toute la création. Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé ; celui qui refusera de croire sera condamné . »
Le Seigneur Jésus, après leur avoir parlé, fut enlevé au ciel et s’assit à la droite de Dieu.
Quant à eux, ils s’en allèrent proclamer partout l’Evangile. Le Seigneur travaillait avec eux et confirmait la Parole par les signes qui l’accompagnaient.  Marc 16, 14-16 ; 19-20.

+ Pascal Wintzer
Archevêque de Poitiers
Juillet 2014

Sommaire

Note

« Les profondes mutations du capitalisme ont sapé les fondements du compromis social des Trente Glorieuses. La certitude d’un avenir meilleur a laissé place à la peur du déclassement et, bien souvent, à sa réalité. Dans ce contexte, l’origine sociale redevient déterminante dans les parcours de vie. Plus encore, la dualisation de la structure sociale entre  »gagnants » et  »perdants » de la mondialisation, polarise à nouveau les destins sociaux et rend encore plus étroites les voies de la mobilité sociale » (Camille Peugny, Le destin au berceau, Inégalités et reproduction sociale, La République des idées, Seuil, 2013, p. 17-18).

« La mondialisation construit de nouvelles polarisations sociales : d’un côté, les manipulateurs de symboles, des professions hautement qualifiées qui œuvrent dans le secteur juridique ou dans la finance, toujours prêts à déplacer leurs maisons, leurs laboratoires et leurs bureaux ; de l’autre, les non-qualifiés, les travailleurs routiniers de plus en plus concurrencés par les travailleurs des pays pauvres » (o.c., p. 34).

« Cette coexistence entre gagnants et perdants de la mondialisation, dans les  »villes globales » est présente également dans les théories du care : les  »pourvoyeurs de soin » sont des assistantes maternelles, des femmes de ménage, des aides à domicile, embauchées directement par les particuliers et qui finissent par composer une  »armée de l’ombre reléguée dans les coulisses d’un monde de la performance » où triomphent précisément ceux qui achètent leur temps de travail » (o.c.,  p. 35).

Une enquête réalisée en 2010 montre que « 36% des 18-30 ans interrogés affirment n’avoir que ‘’peu de pouvoir réel sur ce qui arrive, proportion qui atteint 52% pour les jeunes habitant une zone urbaine sensible. Sans surprise, plus les ressources culturelles et économiques dont ils disposent sont limitées, plus ce sentiment est fort (il concerne par exemple 52 des jeunes au mieux titulaires du BEPC ou d’un BEP » (o.c., p. 102-103).

« Le sentiment d’être sans maitrise sur sa propre vie n’est pas anodin et a des conséquences cruciales sur la manière dont les jeunes assument leur rôle de citoyens . L’immobilité sociale et la fixation précoce des destins expliquent en partie ces attitudes de pessimisme, de retrait ou de désintérêt pour la chose publique » (o.c., p. 103).

« La défiance, particulièrement forte en France, tout comme le pessimisme des Français, doivent se lire au prisme de la massive reproduction des inégalités. Comment se projeter dans l’avenir lorsque le destin semble fixé dès le plus jeune âge ? Comment se sentir citoyen lorsque les trajectoires exceptionnelles de quelques individus ne parviennent plus à dissimuler la condamnation sociale de millions d’autres ? » (o.c., p. 109).

Texte paru dans Eglise en Poitou N°223 – Pages 10-25

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Des paroisses pour rassembler l’Eglise et l’envoyer annoncer l’Evangile

1) Etablis dans l’action de grâce
2) Les paroisses dans la diversité du champ de la mission
3) Des paroisses lieux de vie et de communion
4) Des paroisses pour l’évangélisation
5) Des paroisses, communions de communautés locales
6) Des acteurs pour la mission
7) Exercer un discernement pour la mission
8) Des repères pour les paroisses
 Ouvrir et faire vivre les églises…
 …Dans la diversité des situations
 Nommer et désigner les paroisses
9) Donner toute sa place au sacrement de confirmation
10) Evangéliser dans le souffle de l’Esprit Saint

Quelques questions pour aider la lecture de la Lettre pastorale et pour favoriser l’échange

 

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Compléments :

« Regard sur… »Vers de nouvelles paroisses-EEP192(EEP N°192 pages 23-24)

« Regard sur… » « Les communautés locales dans la nouvelle paroisse » (EEP N°193 page 24)

« Regard sur… » « Repères en vue des nouvelles paroisses(EEP N° 194 pages 23-24)

« Regard sur… » « Les équipes locales d’animation dans la nouvelle paroisse »(EEP N°201 pages 25-26)

1) Etablis dans l’action de grâce

« Je rends toujours grâce à mon Dieu quand je fais mention de vous : chaque fois que je prie pour vous tous, c’est toujours avec joie, à cause de ce que vous avez fait pour l’Evangile en communion avec moi, depuis le premier jour jusqu’à maintenant. Et puisque Dieu a si bien commencé chez vous son travail, je suis persuadé qu’il le continuera jusqu’à son achèvement au jour où viendra le Christ Jésus.» (Philippiens 1, 3-6).

Chacune des lettres que l’apôtre Paul adresse aux Eglises qu’il a fondées commence par une action de grâce.
Au début de cette année pastorale, la première que je vivrai avec vous et pour vous comme votre archevêque, ce sont les mêmes mots et les mêmes sentiments qui habitent mon esprit et mon cœur.
Tout comme vous m’avez reçu le 18 mars dernier, je continue à recevoir l’Eglise de Poitiers telle qu’avec d’autres vous la construisez et l’animez. Ceci ne peut se faire que dans l’action de grâce et la gratitude. C’est à partir du lieu et du temps où nous sommes que nous continuons à avancer ensemble sur des routes d’Evangile. Les regrets entretenus et l’insatisfaction pour le présent n’édifient rien.

Pourtant, aucun d’entre nous ne peut oublier les difficultés qui habitent le temps : le travail devient précaire pour beaucoup, la cherté de la vie freine bien des projets, des familles connaissent la fragilité et des santés sont atteintes en profondeur.
Mais, à la fin de ce mois de septembre, je pense aussi à celles et ceux d’entre vous qui commencez une étape nouvelle dans votre vie : études, travail, projet de vie familiale; et je pense bien entendu à celles et ceux qui inaugurent une nouvelle mission et une nouvelle charge dans la vie de l’Eglise. Je souhaite que les paroles de l’Apôtre habitent aussi leur cœur : l’action de grâce pour ceux qui nous sont envoyés, l’action de grâce pour les lieux et les personnes qui sont confiés.

2) Les paroisses dans la diversité du champ de la mission

Eglise en Poitou du mois de juillet 2012 a publié le décret précisant de quelle manière seront érigées de nouvelles paroisses dans notre diocèse.
La chose est d’importance, la paroisse est le lieu le plus ordinaire de la vie ecclésiale pour la plupart des fidèles du Christ. Je parle du « lieu le plus ordinaire », car il faudrait prendre garde d’oublier que la vie de disciple trouve aussi à s’exprimer de bien d’autres manières : mouvements apostoliques, groupes spirituels, pèlerinages, institutions diverses tels les établissements catholiques d’enseignement, et la liste est loin d’être exhaustive.

« Jésus convoqua les Douze, et il leur donna pouvoir et autorité pour dominer tous les esprits mauvais et guérir les maladies ; il les envoya proclamer le règne de Dieu et faire des guérisons. Il leur dit : « N’emportez rien pour la route, ni bâton, ni sac, ni pain, ni argent ; n’ayez pas chacun une tunique de rechange. Si vous trouvez l’hospitalité dans une maison, restez-y ; c’est de là que vous repartirez. Et si les gens refusent de vous accueillir, sortez de la ville en secouant la poussière de vos pieds : ce sera pour eux un témoignage. » Ils partirent, et ils allaient de village en village, annonçant la Bonne Nouvelle et faisant partout des guérisons.» (Luc 9, 1-6).

C’est aussi dans les paroisses que la plupart des prêtres diocésains exercent leur ministère, mais, cela ne résume ni ne limite leur ministère. Il faut y prendre garde, sinon un prêtre qui cesserait le ministère paroissial pour répondre à un autre appel de son évêque pourrait être perçu comme déchu de toute vraie responsabilité.
Il est vrai que le nombre plus limité des prêtres, dès aujourd’hui, mais surtout demain – pour l’après-demain, ceci dépend de la foi de tous et de la disponibilité de quelques-uns – conduit à confier essentiellement un ministère paroissial à la plupart des prêtres.
J’estime que c’est une des pauvretés de l’Eglise en France aujourd’hui ; pauvreté imposée par les circonstances, mais pauvreté quand même. Elle l’est pour les prêtres bien sûr, mais aussi pour bien des champs de la mission où la présence et l’action de prêtres seraient utiles. Si un tel constat est juste, il ne suffit pas de le dire. Il faudra réfléchir afin qu’en fonction de telle ou telle mission, un prêtre puisse être appelé et envoyé. La diversité des ministères doit s’exprimer dans la diversité des champs de l’apostolat (cf. Serviteurs d’Evangile n° 33.201).

3) Des paroisses lieux de vie et de communion

Dès le livre des Actes des Apôtres, les premiers chrétiens se rassemblent dans la joie et la simplicité de cœur, pour écouter les écrits des apôtres et partager le repas du Seigneur.
Même dans les temps de persécution, ils y demeurent fidèles. Dans le diocèse, nous en conservons la mémoire vive, beaucoup connaissent la grange des Marsillys, là où la jeune Jeanne-Elisabeth Bichier des Âges se rendait, de nuit, à pied, pour assister à la messe qu’y célébrait clandestinement André-Hubert Fournet, durant la Révolution française.

« Ils étaient fidèles à écouter l’enseignement des Apôtres et à vivre en communion fraternelle, à rompre le pain et à participer aux prières.
La crainte de Dieu était dans tous les cœurs ; beaucoup de prodiges et de signes s’accomplissaient par les Apôtres.
Tous ceux qui étaient devenus croyants vivaient ensemble, et ils mettaient tout en commun ; ils vendaient leurs propriétés et leurs biens, pour en partager le prix entre tous selon les besoins de chacun.
Chaque jour, d’un seul cœur, ils allaient fidèlement au Temple, ils rompaient le pain dans leurs maisons, ils prenaient leurs repas avec allégresse et simplicité.
Ils louaient Dieu et trouvaient un bon accueil auprès de tout le peuple.
Tous les jours, le Seigneur faisait entrer dans la communauté ceux qui étaient appelés au salut.» (Actes 2, 42-47).

La communauté paroissiale rassemble les disciples chaque dimanche pour les établir dans la communion avec le Seigneur, et par sa grâce, entre eux.
Elle est aussi le lieu où nous sommes nourris de la Parole, proclamée et commentée dans l’homélie. Même si celle-ci n’est pas le seul moment de l’éducation de la foi, elle en est l’expression la plus régulière pour la plupart des catholiques.
Alors que la société nous demande de la compétence et de la réflexion, quel poids aura une foi qui ne se sera jamais laissée édifier par une catéchèse et une formation solides et argumentées ?
Signe de l’Eglise rassemblée au cœur de la société, la liturgie dominicale paroissiale est le moment où est constituée la communauté des chrétiens, là où elle est envoyée en mission pour annoncer à tous l’amour du Père.

4) Des paroisses pour l’évangélisation

Mener le travail que je viens de préciser, de même que celui de définir les limites territoriales des paroisses, prendra du temps et de l’énergie ; c’est bien sûr nécessaire, et pourtant, ceci demeure second ; une paroisse n’existe que parce qu’elle reçoit la vocation d’annoncer l’Evangile, de témoigner de l’amour de Dieu auprès des personnes qui vivent sur son aire géographique.
Dire ceci doit conduire à éviter ce piège qui ferait penser que l’Eglise est totalement fidèle à sa mission lorsqu’elle œuvre à son organisation, ou adapte ses structures. Certes, ceci doit se faire, mais structures et organisation ne sont que des moyens au service de la mission. Les quelques éléments d’attention et de discernement proposés plus loin (repères stables, clarté, etc.) appartiennent à cette logique.

Ce mois d’octobre, nous célébrons les cinquante ans de l’ouverture du concile Vatican II, nous entrons dans l’année de la foi, et la XIIIe assemblée du synode des évêques se réunit à Rome, synode qui a pour thème : « La nouvelle évangélisation pour la transmission de la foi chrétienne ».

C’est bien pour annoncer l’Evangile que les chrétiens sont appelés et envoyés. L’Evangile, c’est la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ, c’est la découverte qu’il est une personne vivante qui vient accomplir les aspirations les plus profondes qui habitent le cœur de l’homme et de la femme. Jésus-Christ est aussi une Bonne Nouvelle parce qu’il fait œuvre de libération, il remet aussi en cause les tentations qui mènent à s’arrêter en chemin, à se satisfaire d’expédients qui emplissent, sinon les citernes, du moins les greniers et les esprits. Ce n’est alors plus vers de l’eau vive que l’on se tourne, mais vers des réserves uniquement accumulées pour tromper la peur du manque, qui pourtant maintient le cœur disponible et accueillant.
Jésus-Christ est une Bonne Nouvelle au profit de ceux qui acceptent de se tourner vers lui, à travers eux, lorsqu’ils s’assemblent en Eglise, il l’est aussi pour la société. Les chrétiens manifestent, par leur communion et leur unité, le projet de Dieu qui est de faire de chacun un fils et une fille, un frère et une sœur dans le Christ.

La foi se dit et se vit avant tout en terme de relation de personne à personne, et de communauté à communauté. Les paroisses, communautés missionnaires, sont donc des lieux de communion entre les personnes, de relations avec les groupes, les institutions et les associations qui existent sur le même territoire. Les paroisses sont avant tout nourries de la communion au Seigneur Jésus, expérimentée dans l’Eucharistie et dans les Saintes Ecritures.

L’Instrumentum laboris (l’instrument de travail) du synode à venir souligne le rôle essentiel des paroisses dans l’évangélisation, dans la «nouvelle évangélisation».
Les paroisses « sont engagées à devenir de véritables centres de rayonnement et de témoignage de l’expérience chrétienne, des sentinelles capables d’écouter les personnes et leurs besoins. Elles sont des lieux où l’on éduque à la recherche de la vérité, où la foi de chacun est nourrie et renforcée, des points de communication du message chrétien, du dessein de Dieu sur l’homme et sur le monde, les premières communautés où l’on expérimente la joie d’être réunis par l’Esprit et préparés à vivre son propre mandat missionnaire.» (n° 81).

Un peu plus loin, il est souligné que « les réponses demandent de mettre au centre de la nouvelle évangélisation la paroisse, communauté de communautés (c’est moi qui souligne), pas seulement administratrice de services religieux, mais espace de rencontre pour les familles, promotrice de groupes de lecture de la Parole et d’engagement laïc renouvelé, un lieu où est vécue la véritable expérience d’Eglise grâce à une action sacramentelle vécue dans sa signification la plus authentique. Les Pères synodaux devraient approfondir cette vocation de la paroisse, point de référence et de coordination d’une vaste gamme de réalités et d’initiatives pastorales.» (n° 107).

5) Des paroisses, communions de communautés locales

Marchant vers la création de nouvelles paroisses nous devons mesurer le bienfait que représentent les communautés locales. Elles sont perçues, chez nous et ailleurs, comme une des caractéristiques de notre diocèse et un des engagements principaux de Mgr Rouet. Elles sont la garantie de la présence de l’Eglise en proximité des personnes et des lieux du diocèse. Parler de paroisses et parler de communautés locales ne s’oppose pas, tout au contraire. La vie chrétienne doit s’incarner à la fois dans le plus général et le plus particulier. Et puis, au-delà de la dimension de la géographie, paroisses et communautés locales expriment deux manières d’être de l’Eglise qui s’appellent l’une l’autre au lieu de s’exclure.

« S’il est vrai que, dans le Christ, on se réconforte les uns les autres, si l’on s’encourage dans l’amour, si l’on est en communion dans l’Esprit, si l’on a de la tendresse et de la pitié, alors, pour que ma joie soit complète, ayez les mêmes dispositions, le même amour, les mêmes sentiments ; recherchez l’unité.
Ne soyez jamais intrigants ni vantards, mais ayez assez d’humilité pour estimer les autres supérieurs à vous-mêmes. Que chacun de vous ne soit pas préoccupé de lui-même, mais aussi des autres.»
 (Philippiens 2, 1-4).

Les équipes locales d’animation, qui structurent la vie des communautés locales, sont une manière, pour l’Eglise, dans la proximité des personnes, de s’instituer, de s’édifier. Lorsqu’il m’arrive de présider la liturgie de renouvellement des équipes locales d’animation de communautés locales, j’aime à dire que je « reçois » les personnes que l’Eglise (la communauté locale) se donne pour l’animer et la faire vivre.
Différemment, lorsque je préside la liturgie d’installation d’un prêtre responsable du secteur pastoral, ou l’envoi de l’équipe pastorale, je souligne que le secteur reçoit les personnes qui lui sont envoyées, soit pour être signe du Christ Pasteur de son Eglise, c’est la mission du curé, soit pour participer à l’exercice de la charge pastorale que reçoit le prêtre, c’est la mission de l’équipe pastorale.

Oui, à la fois l’Eglise se reçoit, se laisse édifier, et en même temps, elle se structure et développe les charismes reçus par les uns et les autres. «Le fait que le curé vienne de l’extérieur de la communauté à laquelle il est envoyé a plus d’impact que ce que l’on pense communément ; c’est un moyen par lequel les gens intuitionnent que l’Eglise est une institution plus grande qu’eux-mêmes, véritablement universelle. Un prêtre extérieur à la communauté, préparé par le diocèse, amène avec lui tout un schéma, une autorité, une manière de raisonner, des valeurs, qui constituent certainement un enrichissement pour la communauté.» (p. 11-12 Luca Bressan, Une Eglise à la recherche de son avenir. Unités pastorales, paroisses et présence de l’Eglise dans la société, p. 7-18. In Les regroupements paroissiaux – Bilan et perspectives, Lumen vitae, janvier, février, mars 2012, n° 1).

Conjuguant cette double manière d’être Eglise et de faire Eglise, comprenons que l’évangélisation, qui est notre raison de vivre et d’agir, se réalise par des personnes, par nous et par d’autres, qui acceptent et accepteront de répondre aux appels du Seigneur et de l’Eglise ; qui reçoivent et recevront avec gratitude les personnes qui lui sont envoyées.
« Qui enverrai-je ? » L’interrogation du Maître résonne toujours aujourd’hui ; nous avons à l’entendre et à la faire résonner. La percevoir comme un présent nous donne de demeurer des hommes et des femmes disponibles pour la mission.

6) Des acteurs pour la mission

Lorsqu’il est question des paroisses, on souligne d’abord la vocation commune de l’ensemble des baptisés : c’est nous tous qui sommes bénéficiaires et porteurs de l’Evangile.
C’est un des fruits de Vatican II, décliné à Poitiers par les deux synodes célébrés en 1993 et 2003 : la mission est l’affaire de tous, elle est notre responsabilité commune. Je sais combien cette prise de conscience est profonde dans le diocèse.

«Jean, l’un des Douze, disait à Jésus : ‘’Maître, nous avons vu quelqu’un chasser des esprits mauvais en ton nom ; nous avons voulu l’en empêcher, car il n’est pas de ceux qui nous suivent.’’ Jésus répondit : ‘’Ne l’empêchez pas, car celui qui fait un miracle en mon nom ne peut pas, aussitôt après, mal parler de moi ; celui qui n’est pas contre nous est pour nous.’’ » (Marc 9, 38-40).

Etant donné les dimensions du champ qui nous est confié, nous ne serons jamais de trop pour y travailler ; je regrette alors que, parfois, ici ou là, des barrières soient édifiées, des propriétés soient déclarées privées, et le fait que tel ou tel, qui n’était pas des nôtres jusqu’ici, se mette à y travailler et soit perçu comme une atteinte à notre bon droit. Il faut toujours en être persuadé, ce n’est pas parce que tel se met à agir davantage que cela nous retire quelque chose. Je serai toujours à encourager tant les prêtres à être présents et actifs dans tous les domaines de la pastorale, catéchèse, liturgies, jeunes, etc., que les fidèles à l’être de même. Bien sûr, ceci rend absolument nécessaire une bonne organisation de nos paroisses et de nos réalités pastorales – je ne pense pas que le diocèse soit en manque de textes sur ces questions – au contraire, lorsque l’on est seul, il n’y a pas à s’organiser, mais nous sommes alors loin de l’Eglise voulue par le Seigneur Jésus-Christ.

Il est alors plus que nécessaire de nous référer aux pratiques et aux textes diocésains qui les organisent. Vous connaissez les deux Guides de travail (Guide de travail N°1  Guide de travail N°2) ainsi que les numéros spéciaux d’Eglise en Poitou où il est question des Secteurs pastoraux, des Equipes pastorales et des Communautés locales; ne manquez jamais de vous y référer, dans bien des situations ils donnent des repères fiables.

7) Exercer un discernement pour la mission

L’attitude spirituelle et intellectuelle que nous devons privilégier pour bien prendre le tournant devant lequel se trouve notre Eglise, dans le diocèse, mais de manière bien plus générale, est celle du discernement.
« Le discernement apparaît sur un fond gris. En cas de vive clarté, on s’en passe ; dans l’obscurité, on prend patience. En bref, le discernement est une pratique pour saison ordinaire dans les climats tempérés : brumes, nuages, éclaircies et averses d’une météo variable. Pour le reste, mieux vaut ne pas précipiter les décisions.» (Patrick Goujon, Discerner pour s’affermir dans la liberté, Etudes, juillet-août 2012, p. 63-74 p.64).

Ce discernement s’exerce dans plusieurs domaines :

– En premier lieu, il s’agit de scruter les appels de Dieu : il est à l’origine de toute chose et de nos vies ; c’est lui qui guide l’Eglise et oriente sa marche ; c’est de lui que nous devons recevoir les appels à aller de l’avant ainsi que la désignation des lieux où il nous envoie.

– Ensuite, il faut exercer notre discernement au sujet de la société dont à la fois nous sommes les produits et les acteurs. C’est en elle que nous avons à être des missionnaires de l’Evangile. Pas plus qu’à quelque autre époque, la nôtre n’est ni plus ni moins accordée à l’Evangile. Elle est le temps qui nous est donné, un temps aimé de Dieu, et dans lequel nous croyons que l’Evangile est attendu, parce qu’il est une Bonne nouvelle, et refusé, parce qu’il bouleverse et remet en cause.

Deux attitudes sont alors à refuser. La première selon laquelle nous estimons qu’il a existé un temps et un lieu en adéquation au christianisme – temps et lieu bien sûr défini diversement en fonction des options et préférences des uns et des autres –, l’évangélisation consistant alors à recréer cette période idéale. La seconde attitude, que je refuse identiquement, consiste à penser que, puisque le monde sera toujours en refus de l’Evangile, celui-ci ne peut être vécu authentiquement qu’en quelque îlot qui protège des influences mauvaises de la société.
Cependant, chaque époque présente des difficultés spécifiques pour la vie et l’annonce de l’Evangile. Aujourd’hui, le primat donné à l’individu et à son épanouissement conduit à regarder en mauvaise part tout cadre social ou collectif. L’engagement dans la vie politique, syndicale, associative, pâtit de cet état d’esprit. Les débats qui animent notre pays autour de l’accès au mariage civil pour les personnes homosexuelles, de l’adoption d’enfants par les couples ainsi formés, de la théorie du genre et de la remise en cause de l’identité que confère le corps biologique sexué, etc. : tout ceci qui conduit à ne plus voir dans la loi civile que ce qui entérine les comportements individuels, plutôt que de dire le projet de société qui s’impose à tout, conduit bon nombre de nos concitoyens à entendre toute question et toute mise en cause, lorsqu’elles viennent de la part de l’Eglise catholique, soit comme rétrograde, soit comme non respectueuse des libertés, ou de la laïcité.

– Enfin, le discernement doit s’exprimer en terme de réalisme. En France, à tout le moins à Poitiers, l’Eglise doit apprendre à vivre avec des moyens qui sont autres et le seront encore. Est-il interdit de dire que, tant pour les personnes que pour les moyens matériels (locaux, finances, outils divers), nous disposons et disposerons de moyens plus limités ? S’il ne s’agit pas de se compter, il faut compter. On peut chercher à tout conserver et à être partout, mais ceci conduira (conduit déjà ?) à l’épuisement et au sentiment d’échec.

Le discernement nous conduira à dire oui à telle ou telle initiative pastorale, alors que nous disons non à telle autre. Ne rien faire maintenant, nous conduira, soyez-en certains, à ne plus être en capacité de poser des choix ; ceux-ci nous seront imposés par les contraintes, et elles seront essentiellement financières. C’est donc dès aujourd’hui qu’il faut, ensemble (l’évêque ne veut pas en être le seul auteur) opérer ce discernement des priorités pastorales, qu’elles soient celles du diocèse, des paroisses, ou des autres lieux de la présence des chrétiens.
Choisir nous permet de sortir de l’attitude mortifère par laquelle nous ne voyons que ce qui disparaît, au lieu d’appeler, de créer, de répondre. Mais ceci, nous le faisons déjà de bien des manières ; ce n’est en rien de l’orgueil de le reconnaître, de le souligner, d’encourager ceux qui vont de l’avant.

«Soyez fidèles à la prière ; qu’elle vous tienne éveillés dans l’action de grâce.
Priez en même temps pour nous, afin que Dieu ouvre la voie à notre parole et que nous annoncions le mystère du Christ, pour lequel je suis en prison : que je le publie comme je me dois d’en parler.
Conduisez-vous avec sagesse devant ceux du dehors, en tirant parti du temps présent.
Que votre parole soit toujours bienveillante, pleine de force et de sel, sachant répondre à chacun comme il faut.» (Colossiens 4, 2-6).

8) Des repères pour les paroisses

Eriger de nouvelles paroisses est important donc, puisqu’elles sont le lieu d’exercice ordinaire de la vie ecclésiale. Mais, entendons-nous bien, la création de paroisses dont il est ici question verra la suppression des anciennes paroisses. Certes, il n’est pas question de détruire les églises – elles ne sont pas, pour la plupart d’entre elles, notre propriété – mais chacune des nouvelles paroisses recevra un nom nouveau, qui devra aider à la situer dans la géographie, et sera confiée au patronage d’un saint ou d’une sainte.

Je développe les points exprimés dans la phrase précédente, ils disent qu’il est essentiel de proposer des repères clairs et stables, non pas tant pour les « habitués », mais bien parce que la mission de la paroisse, et c’est pour cela qu’elle existe, est de proposer l’Evangile à tous.

– Ouvrir et faire vivre les églises…

Permettez un exemple, même s’il risque de froisser tel ou tel. La France aime l’égalité et la promeut. Les catholiques de notre pays partagent cet idéal, et alors, parce que l’égalité doit être préférée à tout, en certains lieux, la pratique a été choisie de ne privilégier aucune église pour la messe dominicale, y compris l’église de la commune la plus importante. Dans ces situations, lorsque l’on s’enquiert de savoir où la messe dominicale est célébrée, il faut se munir d’un calendrier complexe et changer chaque dimanche de lieu et d’heure. Les habitués s’en trouvent peut-être bien, l’égalité stricte entre les clochers est respectée, mais pensons que l’Eglise n’est pas un club d’habitués, sinon, dans quelques décennies, les habitués en question seront tous au cimetière.
D’autre part, on remarque que la pratique qui conduit, pour la messe dominicale, à ne privilégier aucune église du secteur pastoral, ou de la paroisse, conduit des personnes à ne participer à la liturgie que lorsque celle-ci est célébrée dans l’église de leur commune. Il faut donc des repères simples et stables, lisibles par une population qui ne maîtrise pas nos organisations.

« Jésus les instruisait en disant : ‘’Le Fils de l’homme est livré aux mains des hommes ; ils le tueront et, trois jours après sa mort, il ressuscitera.’’
Mais les disciples ne comprenaient pas ces paroles et ils avaient peur de l’interroger.
Ils arrivèrent à Capharnaüm, et, une fois à la maison, Jésus leur demandait : ‘’De quoi discutiez-vous en chemin ?’’
Ils se taisaient, car, sur la route, ils avaient discuté entre eux pour savoir qui était le plus grand.
S’étant assis, Jésus appela les Douze et leur dit : ‘’Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous.’’» (Marc 9, 31-35).

Si ce n’est déjà la pratique, au sein de chacune des nouvelles paroisses, il faudra déterminer quelle est l’église où est célébrée, de manière fixe et régulière, la messe dominicale, l’église qui est en quelque sorte le lieu-source de la vie chrétienne, en particulier parce que c’est dans cette église que seront célébrés les moments les plus décisifs de l’année chrétienne. Pour ce faire, le bon sens n’est pas interdit : l’église de la commune la plus peuplée, la plus centrale, celle où les personnes peuvent le plus facilement accéder, sera à privilégier.
Mais alors, que deviendront les autres églises ? La question est essentielle. Une église fermée et vide de chrétiens perd sa signification de lieu de prière ; on comprendra alors que les communes souhaitent leur donner un autre usage. Tel n’est le souhait, ni de l’Eglise catholique, ni je crois, d’une grande majorité de la population.

Nous sommes donc face au grand défi de faire vivre les églises de nos campagnes, et certainement, de quelques-uns des quartiers de nos villes. Des obsèques et des mariages seront célébrés et aussi des baptêmes, à moins que, lorsque cela est possible, on privilégie l’église « mère » de la paroisse, celle où la messe est célébrée chaque dimanche. Parfois, on célébrera une messe le dimanche en début de matinée, ou bien le samedi soir.
Il y a déjà et il y aura des assemblées de prière, le dimanche et en semaine. Sans que ces assemblées soient une copie de la messe ou une alternative à celle-ci ; elles permettent aux catholiques de prier ensemble et de signifier que l’église continue à accueillir une assemblée qui exprime sa louange au Seigneur, même si cette assemblée est de petit nombre.
Ces assemblées sont la prière des chrétiens dans un village ou un quartier ; elles sont au bénéfice de toute la population, et pourquoi pas – ne serait-ce qu’en sonnant les cloches – un signe qu’ici, vivent et prient des chrétiens.
Les messes en semaine peuvent aussi être célébrées dans ces églises. Mais, ouvrir chaque jour l’église, sonner les cloches, proposer un temps de prière, même pour deux ou trois… Mesurons bien l’enjeu de cette question.

Les communautés locales jouent ici pleinement leur rôle ; elles réalisent leur vocation qui, loin de se concentrer autour des églises et de la célébration dominicale, si décisives soient-elles pour la vie des chrétiens, développent toutes les dimensions et les appels reçus des sacrements du baptême et de la confirmation : célébrer certes, mais aussi annoncer et servir.

« Les fidèles exercent leur sacerdoce baptismal à travers leur participation, chacun selon sa vocation propre, à la mission du Christ, Prêtre, Prophète et Roi. C’est par les sacrements du baptême et de la confirmation que les fidèles sont ‘consacrés pour être un sacerdoce saint » (Constitution dogmatique sur l’Eglise, n° 10) (Catéchisme de l’Eglise catholique n° 1546).

« L’apostolat des laïcs est une participation à la mission salutaire de l’Eglise : à cet apostolat, tous sont députés par le Seigneur lui-même en vertu du baptême et de la confirmation » (Concile Vatican II, Constitution dogmatique sur l’Eglise, n° 33).

– …dans la diversité des situations

La question ne se pose pas de la même manière à la campagne, dans les périphéries des villes et dans les centres-villes. De ce fait, les réponses devront aussi être diverses.
Pour les trois villes plus importantes du diocèse, Châtellerault, Niort et Poitiers, il me semble qu’il faut développer une diversité de propositions chrétiennes. Si j’en reste aux édifices, c’est-à-dire aux églises, une erreur serait de vouloir vivre la même chose dans chacune de ces églises. Les propositions étant identiques (sacrements, messe dominicale, catéchèse, etc.) en des lieux géographiquement très proches, comment la diversité va-t-elle trouver à s’exprimer, sinon dans une sorte de concurrence néfaste à chacun, même si elle se revêt du nom d’émulation ? Bien sûr, on peut supposer que le nombre des fidèles rende nécessaire que chacune des églises du centre de la ville célèbre une messe à 11h ; est-ce notre réalité ?
Certainement conviendra-t-il que telle ou telle église du centre de la ville soit un lieu destiné à la prière personnelle et communautaire, animé par une petite fraternité, religieuse ou autre.
Vingt siècles de christianisme nous transmettent la multiplicité des formes de prières, d’engagements, de vocations, etc. Et puis, nous savons que les chemins qui conduisent à la rencontre du Seigneur sont eux aussi multiples.
Ne craignons pas d’accueillir des choses qui ne nous ressemblent pas, de nous réjouir de chemins de foi qui ne sont pas les nôtres.
S’il est vrai que la paroisse rurale est le modèle selon lequel la vie paroissiale s’est partout construite, la ville et les modes de vie urbains sont d’un autre ordre ; la vie chrétienne doit aussi l’exprimer.

Les communautés locales qui composent les futures paroisses des centres des villes n’auront sans doute pas à être tout et à faire tout. Elles aussi, ces communautés locales, sont parfois comprises sur le modèle des anciennes paroisses rurales qui, en quelque sorte, se suffisaient à elles-mêmes ; plutôt que de l’apaiser, elles ont pu entretenir l’esprit de clocher. Or, c’est la paroisse qui a la mission de proposer à tous l’essentiel des richesses de la vie chrétienne. On peut donc imaginer qu’en ville, et peut-être ailleurs, telle communauté locale portera davantage la préoccupation de la charité, telle autre celui de l’enseignement et de la formation, ailleurs encore le soin de la prière, ou encore une expression liturgique plus particulière, l’attention à une catégorie de population davantage présente dans le quartier. Les communautés locales ne sont pas uniquement des communautés territoriales ; déjà existent, à Poitiers, des communautés ethniques. Tout ceci ne sera pas au bénéfice de la seule communauté locale qui en portera la mission mais bien de la totalité de la paroisse dont elle est un des éléments constitutifs.

« Les nouvelles paroisses ne sont pas simplement des paroisses regroupées ou remembrées. Elles sont de nouveaux espaces où peuvent se déployer de nouvelles formes de présence ecclésiale et s’inventer de nouvelles pratiques pastorales.
Le remodelage paroissial doit devenir autre chose que la maîtrise de l’art d’apprêter les restes pour nous ouvrir aux possibilités nouvelles que nous offre la nouvelle situation. Pour cela, le remodelage doit être bien autre chose qu’un regroupement administratif d’anciennes paroisses, et les nouvelles paroisses ne devraient être créées que lorsqu’on a eu l’opportunité de débattre du projet pastoral qui sera en mesure de les animer» (Gilles ROUTHIER, Nouvelles paroisses. Chances ou impasses pour l’évangélisation ? La paroisse peut-elle évangéliser ? Lumen Vitae, revue internationale de catéchèse et de pastorale, janvier-mars 2004, p. 105).

– Nommer et désigner les paroisses

Autre repère qui doit être pris en compte, c’est le nom qui sera donné à chacune des nouvelles paroisses. Si nous voulons que celles-ci soient identifiées, là encore, au-delà des seuls habitués, il faut éviter des noms tels que « paroisse des deux collines », ou encore « paroisse des quatre routes ». Ici également, le principe de l’égalité absolue sera un piège : ne vouloir ne mentionner aucun nom d’une des communes composant la nouvelle paroisse conduira à ces dénominations abstraites qui n’ancrent pas la vie chrétienne dans un lieu et un terroir. Dans une société mondialisée, ils sont de moins en moins nombreux, celles et ceux qui n’ont jamais quitté leur canton et pour lesquels la rivière, la colline ou le vallon mentionné dans le nom de la paroisse est immédiatement identifié.

« Jésus était né à Bethléem en Judée, au temps du roi Hérode le Grand. Or, voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem et demandèrent : ‘’Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu se lever son étoile et nous sommes venus nous prosterner devant lui.’’
En apprenant cela, le roi Hérode fut pris d’inquiétude, et tout Jérusalem avec lui.
Il réunit tous les chefs des prêtres et tous les scribes d’Israël, pour leur demander en quel lieu devait naître le Messie.
Ils lui répondirent : ‘’A Bethléem en Judée, car voici ce qui est écrit par le prophète : Et toi, Bethléem en Judée, tu n’es certes pas le dernier parmi les chefs-lieux de Judée ; car de toi sortira un chef, qui sera le berger d’Israël mon peuple’’.» (Matthieu 2, 1-6).

C’est une question pratique avant tout, mais elle a aussi un fondement théologique : l’Eglise catholique ne cherche pas à se superposer aux réalités de la société, elle veut y être présente et s’y incarne. Les noms par lesquels nous nous identifions, sont les noms inscrits dans l’histoire et la géographie de la société française.
Enfin, chacune des paroisses devra se placer sous le patronage d’un saint ou d’une sainte. Même si la Mère de Dieu doit être honorée, il serait regrettable que vingt des nouvelles paroisses l’aient pour patronne et qu’aucune ne se revendique de sainte Radegonde ou de saint Hilaire. Sans prendre grand risque, j’envisage déjà les paroisses qui pourraient se placer sous le patronage de saint Jean-Charles Cornay et de saint Théophane Vénard. Ici encore, il s’agit de s’inscrire dans l’histoire chrétienne de nos communes et de notre diocèse.

9) Donner toute sa place au sacrement de confirmation

Je souhaite que la proposition et la célébration du sacrement de la confirmation continuent à être une priorité pour le diocèse, tant pour les jeunes que pour les adultes.
La confirmation n’est pas le sacrement qui vient sceller un brevet de bonne vie chrétienne ; ce n’est d’ailleurs le cas pour aucun des sacrements : ils produisent en nous infiniment plus et au-delà des bonnes dispositions, pourtant nécessaires, qui sont les nôtres lorsque nous nous disposons à les célébrer et les recevoir. La confirmation ouvre le cœur et toute la vie, donne le zèle et la force, établit dans la joie de croire. La confirmation, lorsqu’elle est aussi accompagnée, comme pour les autres sacrements, d’un chemin mystagogique permet d’en accueillir tous les fruits.

Baptême et confirmation conduisent à une vie de disciple, nourrie dans l’assemblée dominicale, là où les chrétiens sont constitués en corps du Christ, par la prière communautaire, la vie fraternelle, l’écoute de la Parole et le sacrement de l’Eucharistie.
Soyons certains que, si nous désertons nos assemblées, à la fois celles-ci nous manquent, blessent notre vie chrétienne et la fragilisent, et à ces assemblées, nous manquons pareillement.

«Les dons de la grâce sont variés, mais c’est toujours le même Esprit.
Les fonctions dans l’Église sont variées, mais c’est toujours le même Seigneur.
Les activités sont variées, mais c’est toujours le même Dieu qui agit en tous.
Chacun reçoit le don de manifester l’Esprit en vue du bien de tous.
A celui-ci est donné, grâce à l’Esprit, le langage de la sagesse de Dieu ; à un autre, toujours par l’Esprit, le langage de la connaissance de Dieu ; un autre reçoit, dans l’Esprit, le don de la foi ; un autre encore, des pouvoirs de guérison dans l’unique Esprit ; un autre peut faire des miracles, un autre est un prophète, un autre sait reconnaître ce qui vient vraiment de l’Esprit ; l’un reçoit le don de dire toutes sortes de paroles mystérieuses, l’autre le don de les interpréter.
Mais celui qui agit en tout cela, c’est le même et unique Esprit : il distribue ses dons à chacun, selon sa volonté.» (1 Corinthiens 12, 4-11).

Alors, le moment n’est-il pas venu de nous interroger sur l’âge le plus opportun pour recevoir ce sacrement ?
Même s’il existe de bonnes habitudes, la perception plus affinée que nous avons du chemin que chaque personne accomplit dans la foi, la pratique ancienne quant à l’ordre des sacrements de l’initiation chrétienne, la mémoire conservée d’un sacrement célébré avant l’âge de 10 ans, tout ceci invite à prendre le temps de travailler l’histoire et la pratique des sacrements, nous interroge sur ce que des jeunes et des enfants vivent dans leur foi. Mais, ce faisant, il faudra se garder d’édicter des règles qui oublieraient la grande fluidité de notre société et les situations extrêmement diverses vécues par les enfants et par les familles.

10) Evangéliser dans le souffle de l’Esprit Saint

Puisque l’évangélisation est au cœur de notre vie et est notre mission, je cite, à nouveau, quelques lignes de l’Instrument de travail du synode des évêques d’octobre 2012, lignes qui donnent sens à ce mot :
«Evangéliser, c’est offrir l’Evangile qui transfigure l’homme, son monde et son histoire. L’Eglise évangélise lorsque, grâce à la puissance de l’Evangile qu’elle annonce (cf. Rm 1, 16), elle fait renaître – à travers l’expérience de la mort et de la résurrection de Jésus – chaque expérience humaine (cf. Rm 6, 4), en la replongeant dans la nouveauté du baptême et de la vie selon l’Evangile, dans le rapport du Fils avec son Père, pour percevoir la force de l’Esprit.» (n° 31).

Evangéliser est notre mission, pourtant ce n’est pas notre œuvre. C’est le Christ Jésus lui-même qui est le premier évangélisateur, c’est lui qui conduit à Dieu son Père. Nous évangéliserons, et ce de manière chrétienne, dans la mesure où nous nous laissons et laisserons évangéliser. Tout comme les apôtres le firent, il nous faut donc nous laisser à l’Esprit Saint.

Mes amis, avant tout, c’est un « oui » que la foi nous appelle à dire et à vivre. Oui au Seigneur qui nous appelle ; oui au monde que nous attend ainsi que nous le dit la foi ; oui pour oser proposer l’Evangile qui est force et joie offertes à toutes les femmes et tous les hommes de notre temps. Alors, discernons, choisissons, avançons, heureux de nous savoir aimés et appelés, heureux de croire, heureux de dire et de vivre notre foi.

«Priez aussi pour nous, frères, afin que la parole du Seigneur poursuive sa course, et qu’on lui rende gloire partout comme chez vous.
Priez pour que nous échappions à la méchanceté des gens qui nous veulent du mal, car tout le monde n’a pas la foi.
Le Seigneur, lui, est fidèle : il vous affermira et vous protégera du Mal.
Et, dans le Seigneur, nous avons pleine confiance en vous : vous faites et vous continuerez à faire ce que nous vous ordonnons.
Que le Seigneur vous conduise à l’amour de Dieu et à la persévérance pour attendre le Christ.» (2 Thessaloniciens 3, 1-5).

A Poitiers, le 14 septembre 2012, fête de la Croix glorieuse.

+ Pascal Wintzer
Archevêque de Poitiers

Quelques questions pour aider la lecture de la Lettre pastorale et pour favoriser l’échange

1- Qu’est-ce que nous retenons de cette lettre ?

2- A quels approfondissements sommes-nous appelés ?

3- A quelles mises en œuvre sommes-nous invités ?

4- Avons-nous des suggestions à faire et des questions à poser, au Secteur pastoral, au Territoire ?

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