Sélectionner une page

Propositions de lectures de Mgr Pascal Wintzer

Actualités diocésaines, Mise en avant

Vous retrouverez ici les fiches de lectures proposées par Mgr Pascal Wintzer, archevêque de Poitiers.

 

 

Que faire de notre temps de cerveau disponible ?
Pascal Wintzer, archevêque de Poitiers


Au sujet d’Apocalypse cognitive de Gérald Bronner,
Presses universitaires de France, 2021

 

S’il y avait une réserve à apporter au dernier livre de Gérard Bronner, ce serait l’approche trop exclusivement rationnelle de l’auteur. En positif, il met en garde face à la démission de la raison lorsque l’être humain est confronté à ce qui flatte ses émotions, ses appétits ; soulignons qu’il se tient à distance des religions, les posant comme des démarches de crédulité. Elles peuvent justement tomber dans ce travers lorsqu’elles négligent le travail de la raison, versant alors dans la superstition, le fondamentalisme, le piétisme, bref, la crédulité.
Cette limite posée, sans l’oublier en tournant les pages d’Apocalypse cognitive, on aura grand profit à la lecture de ce livre.
Son titre est à comprendre au sens que nous connaissons du mot apocalypse : les phénomènes actuels de la connaissance, en particulier ce à quoi donne accès internet, est une « révélation » de ce qui constitue le cerveau humain. On verra que, même si ces mots ne sont pas employés, le péché originel, surtout la concupiscence qui en résulte et qui marque chacun, pourrait être confrontée à l’approche philosophique et sociologique de G. Bronner, sans pour autant la contredire.

 

  •  Un tournant anthropologique :
    En premier lieu, l’auteur prend acte d’un des bouleversements survenu durant le dernier siècle, de son accélération récente, une période de bien courte durée au regard du temps du cosmos et de l’histoire humaine.
    Les technologies permettent à l’être humain d’être libéré d’un certain nombre de tâches. Ce furent d’abord des tâches corporelles, et désormais cérébrales. Certains s’en inquiètent, y voient une altération de l’humanité, une dépossession. Or, « il n’est pas certain que cette avancée des machines nous dépouille de notre humanité : au contraire, sans doute nous habilitera-t-elle à utiliser ce que nous avons de plus spécifiquement humain en nous libérant de tout ce qui peut être automatisé » p. 61.
    Ceci affecte avant tout le temps utilisé et la nature de ce qui occupe le cerveau. « Les enquêtes d’emploi du temps de l’Insee permettent de constater que le temps de liberté mentale a augmenté de 35 minutes entre 1986 et 2010. Cette émancipation vient confirmer un mouvement de fond qui s’est accéléré depuis le XIXe siècle puis que ce temps libéré de notre esprit a été multiplié par plus de cinq depuis 1900 et par huit depuis 1800 ! Il représente aujourd’hui dix-sept années, soit près d’un tiers de notre temps éveillé. C’est un fait inédit et significatif dans l’histoire de l’humanité » p. 64.

 

  • Où les écrans nous occupent :
    Cette nouvelle liberté inquiète cependant, quant à l’usage fait de ces années disponibles. Il faut constater que, dans la dernière période, « les écrans sont en passe de devenir les principaux attracteurs de notre attention. Ils siphonnent une partie de ce temps de cerveau que l’humanité aura mis des milliers d’années à libérer » p. 77-78.
    « Ce temps est réparti comme suit : 43% pour la télévision, 22% pour les jeux vidéo, 24% pour les médias sociaux et 11% pour parcourir Internet.

     

    La lecture pâtit particulièrement de cette concurrence […], en France, le temps qui lui est consacré (y compris celle des journaux sur Internet) a diminué d’un tiers depuis 1986 » p. 81. On peut évoquer à ce sujet les propos tenus par les rédacteurs de la revue Le Débat lorsqu’ils décidèrent d’arrêter sa publication.
    Il faudra aller plus loin que ce simple constat. « Mettre en accusation les écrans, c’est en définitive lâcher la proie pour l’ombre car ils ne sont que les médiateurs de la rencontre entre l’hypermodernité du marché cognitif et le très ancestral fonctionnement de notre cerveau. Il s’agit d’une fenêtre ouverte sur ce qui ressemble à un champ de bataille où se joue une partie de notre destin collectif, mais selon quelle logique ? » p. 86.
    Soulignons d’abord à quoi chacun a désormais un accès facile : « 90% des informations disponibles dans le monde ont été rédigées dans les deux dernières années.
    Dans une telle cacophonie informationnelle qui nous plonge, bon gré mal gré, dans une situation de cocktail mondial, qu’est-ce qui va retenir notre attention ? Quelles sont les propositions qui vont capter notre précieux temps de cerveau disponible ? » p. 97.

 

  • Des écrans… et leurs contenus :
    L’auteur constate que l’intérêt humain se porte vers des réalités peu nobles. Ainsi, « plus d’un tiers de vidéos regardées chaque jour dans le monde sont des produits pornographiques » p.103. « Dans ce brouhaha informationnel, la sexualité sous toutes ses formes opère facilement une capture de notre temps attentionnel, quoiqu’en puissent dire tous les Tartuffe de la planète » p.106.
    A côté du sexe, c’est « la peur qui s’est emparée de ce précieux trésor qu’est notre disponibilité mentale […]. Elle peut notamment se muer en réclamation d’un pouvoir politique plus autoritaire » p. 123.
    Les consultations des sites internet montrent que « quelles que soient ses formes, la conflictualité nous intéresse » p. 127. Nous y trouvons « des figures métaphoriques du danger. Parce qu’ils sont des êtres profondément sociaux, les humains se sentent toujours obscurément impliqués dans un conflit, même lorsque celui-ci ne nous regarde par directement » p. 128.
    Les scandales suscitent aussi l’attention, ils poussent à s’indigner. Or, « l’indignation est un feu et les réseaux sociaux sont comme de l’essence. Le moindre événement, aussi banal soit-il, se transforme en enjeu moral impératif sur lequel tout le monde doit prendre position. Chacun de ces événements donne l’occasion aux individus d’exhiber leur intransigeance morale et la beauté de leur âme » p. 137-138.

 

« L’utilisation de Facebook peut créer beaucoup de frustration et de jalousie. Parce que sur ce réseau social, comme sur d’autres, chacun a tendance à se mettre en scène pour donner de sa vie un aperçu flatteur. Cette exhibition peut créer chez celui ou celle qui en est le témoin un sentiment d’insatisfaction en donnant l’impression, par comparaison, que sa propre vie est moins intéressante en moyenne que celles de ses amis » p. 171.
Chaque personne se trouve mise en concurrence avec autrui ; le benchmarking est devenu la règle des relations humaines.
« De très nombreuses études montrent que notre bonheur tient moins à ce que nous possédons objectivement qu’aux avantages que nous croyons avoir par rapport aux autres » p. 172.
Tocqueville pouvait ainsi écrire : « Quand l’inégalité est la loi commune d’une société, les plus fortes inégalités ne frappent point l’oeil ; quand tout est à peu près du même niveau, les moindres le blessent […]. C’est à ces causes qu’il faut attribuer la mélancolie singulière que les habitants des sociétés démocratiques font souvent voir au sein de leur abondance » 1992, p. 650-651.

Les addictions s’enracinent le plus souvent dans la promesse d’un bonheur à court terme ; le sucre et le gras des aliments produisent ces effets. « Nombre d’offres et de stimulations de notre environnement social convoquent la recherche de plaisirs à court terme de notre cerveau » p.199.

  • Sommes-nous manipulés ?
    Ce serait cependant une illusion de penser que des « forces obscures » profiteraient de cette disponibilité, de ces propensions aux addictions diverses, plus ou moins dangereuses. « La plupart du temps, ceci ne répond à rien d’autre qu’à un objectif économique : il s’agit pour des entreprises de convertir du temps d’attention en ressources financières » p. 200. L’affirmation de Patrick Le Lay fut éloquente à ce sujet.
    L’auteur évoque aussi la place que prennent les fausses nouvelles, ce que véhicule les populismes. Il mentionne à ce sujet la « loi de Bradolini », un programmateur italien qui affirma, en 2013 : « La quantité d’énergie nécessaire à réfuter des idioties est supérieure à celle qu’il faut pour les produire ». En son temps, Tocqueville soulignait qu’ « une idée fausse, mais claire et précise, aura toujours plus de puissance dans le monde qu’une idée vraie, mais complexe » 1992, p. 185 (cités p. 220-221).

 

Cependant, même si l’on use de la disponibilité du cerveau, qui n’est pas que temporelle, ce qui intéresse n’est pas provoqué de l’extérieur mais exprime des appétits internes à chaque être humain. Plutôt que de chercher des responsables, voire des coupables, dans des forces économiques, dans les technologiques, des pouvoirs qui veulent exercer des manipulations hétérogènes – bien que tout ceci doive être pris en compte, c’est avant tout chacun qui doit examiner ses appétits. « L’affirmation envahissante de la crédulité parachève l’apocalypse cognitive que nous connaissons et qui est, encore une fois, la révélation simple et fondamentale de ce que nous sommes et que nous avons souvent cherché à nier » p. 228.

« Que l’économie de marché, telle qu’elle s’est déployée au XXe siècle, ait agi comme un moteur de stimulation des désirs ne fait pas de doute. En revanche, supposer que ces désirs ont été créés ex nihilo par l’offre est à mon avis une erreur de raisonnement » p. 247-248.
« Il est vrai que la thèse de l’homme dénaturé par le marché rend des services idéologiques, mais elle empêche de penser l’homme révélé par le marché » p. 250.
« Il faut le déplorer pour les démocraties de la connaissance, ce n’est pas la qualité de l’information qui lui assure une bonne diffusion mais plutôt la satisfaction cognitive qu’elle procure. C’est ce qui explique une partie du succès de ce que l’on nomme les infox » p. 261.

  • Choisir une vie exigeante :
    A contrario des « adorateurs d’un Rousseau pris au pied de la lettre, il se trouve que l’idée d’un homme autosuffisant, naturellement bon et perverti par la civilisation, est manifestement fausse » p. 276. « Encore une fois, nous nous imaginons souvent avoir des appétits plus nobles que ceux qui nous animent en réalité […]. En France, les gens affirment adorer Arte mais regardent TF1 » p.293.
    « Il se trouve que le vide et l’ennui sont comme des tortures pour notre esprit. Ainsi, une stupéfiante étude publiée par la revue Science en 2014, a montré que les individus préféraient s’administrer des chocs électriques plutôt que d’être contraints de supporter un moment de silence (de 6 à 15 minutes) qu’ils auraient pu consacrer à simplement réfléchir. Dans ces conditions, on comprend mieux l’attraction qu’exercent ces outils que sont les téléphones, tablettes et ordinateurs, qui offrent à tout moment le sentiment artificieux d’un événement possible » p. 338-339.

     

    « Il ne s’agit pas seulement d’entraîner nos capacités à différer les plaisirs immédiats – même si ce point est important –, mais aussi de domestiquer l’empire immense de nos intuitions erronées. Apprendre à lire, à écrire et à compter devrait s’accompagner de la mission d’apprendre aussi à penser sa propre pensée et de donner à chacun la capacité de ne pas céder trop systématiquement au vorace cognitif avec lequel nous cohabitons » p. 350-351.
    Tout bonnement, il s’agit d’apprendre et de s’exercer à se mettre à distance de soi-même. Le carême peut nous en offrir l’occasion.

 

 

 

+ Pascal Wintzer
Archevêque de Poitiers
Le 21 février 2021

Liberté d’expression, islam, caricatures…
Au sujet de Parole en haut silence en bas de Danièle Sallenave
Tracts, Gallimard, 2021

 

Avec mesure et justesse, sens de l’histoire, Danièle Sallenave revient dans ce texte sur le rapport de la France à l’islam à l’occasion des attentats d’octobre 2020, des caricatures, du discours officiel désignant des « ennemis », et parlant de « guerre ».
Au moment de la discussion de la loi sur les « séparatismes », des débats de peu d’ampleur à quoi elle donne droit, il est bon de prendre le recul de la réflexion.
Le soupçon, la stigmatisation, peuvent rassurer à bon compte, peuvent flatter les sentiments de peur, en fait les entretenir, mais, à terme, et dès maintenant, ils travaillent à l’opposé de ce qui est demandé à tout responsable : aider la communauté qui lui est confiée à grandir dans l’estime réciproque et la concorde.

 

Dans sa suite de ses propos précédents formulé à l’occasion de la crise des « gilets jaunes », Danièle Sallenave redit sa déploration de voir négligée la parole des « gens de peu ».
« La grande majorité des gens, au cours de leur existence, ont constaté, expérimenté avec dépit, avec douleur ou dans l’indifférence, le peu de poids de leur parole et ont fini par s’en accommoder ; plus ou moins, en haussant les épaules » p. 13.
N’ayant pas voix aux chapitres, beaucoup se tournent vers les réseaux sociaux pour s’exprimer, or, comme l’écrit Eric Sadin, ceux-ci « nous encouragent à publier des moments de notre quotidien en vue de recevoir des salves de ravissements. Plus nous vivons une invisibilité sociale, le sentiment de l’inutilité de soi, plus toutes ces interfaces font office de réconfortants instruments compensatoires » Eric Sadin, L’Ère de l’individu tyran. La fin d’un monde commun. Grasset, 2020 (cité p. 16-17).

 

Le propos de Danièle Sallenave, exprimé dans le titre, est de dénoncer le sentiment de supériorité de certains dans la société, et, partant, de notre société occidentale s’estimant seule détentrice de valeurs universelles, à l’opposé des autres cultures, dont la musulmane avant tout, réputée obscurantiste et dangereuse.
C’est selon ce prisme que sont interprétés les attentats perpétrés sur notre sol. Or, sans rien excuser, les choses peuvent ne pas être si simple. Elle reprend un texte publié par Slate en 2015 : « Les djihadistes nous visent-ils pour nos valeurs et notre modèle culturel ou pour notre politique étrangère ? » (Un article de Florian Bardou cité p. 25).

 

Elle qui fut enseignante s’interroge sur le fait de montrer à des collégiens des caricatures de Mahomet, dont l’une a un caractère nettement pornographique. Ceci ne justifie en rien l’assassinat de Samuel Paty mais concerne ce que doit être l’éducation.
« Est-ce que moi-même j’aurais utilisé ce dessin dans un cours à l’Université, avec des étudiants, par nature plus âgés, plus mûrs que des collégiens ? Non, sans doute pas. Mais pourquoi ? Par une prédisposition honteuse à la censure, à l’autocensure ? Par complaisance envers une idéologie délétère, par un penchant veule à la soumission ?
Ou au nom d’une certaine idée de la responsabilité ? » p. 33.

 

Plus gravement encore, est-ce le rôle d’une institution publique de placarder, au vu de tous, ces mêmes caricatures sur les façades de ses édifices ?
« Est-il bon, est-il juste, est-il responsable d’exposer que la façade d’un édifice public, d’une mairie, des caricatures fortement connotées, issues d’un parti pris géopolitique agressif ? Et de leur donner ainsi, qu’on le veuille ou non, et même si les pouvoirs s’en défendent, une caution officielle ?
Nous vivons en société, et il importe que soit assuré bien plus qu’un vague et pieux ‘’vivre ensemble’’, parfois appelé ‘’faire société’’. Il s’agit de faire en sorte que chacun puisse accepter un corps de lois et de règles sans avoir le sentiment, à tort ou à raison, qu’on cherche à l’humilier » p. 41.
Oui, posons ce constat que nul n’est obligé d’acheter Charlie-Hebdo, de rire ou de ne pas rire à son style ; il en va autrement de ce qu’une collectivité publique met en exergue et en valeur. « Comment ne pas voir que l’Occident manifeste ici une fois de plus son arrogant sentiment millénaire de supériorité sur l’islam ? » p. 42.

 

Selon la pensée chrétienne, nous pouvons disposer de plusieurs citoyennetés, sans qu’elles ne se contredisent ni ne s’opposent. Ainsi un chrétien peut observer les lois de son pays – et il doit le faire, excepté si ces lois sont iniques, tout en voulant être fidèle à Dieu. Poser une supériorité de la loi de la République sur la loi de Dieu est infondé et surtout contre-productif, exacerbant des antagonismes fallacieux. L’alternative est à proscrire, il s’agit de rechercher la conciliation de réalités qui ne sont pas des contraires mais peuvent jouer positivement, chacune dans leur ordre ; la conjonction de coordination qui seule aide à construire est le « et », jamais le « ou bien ».
De même, « réduire à leur attachement religieux et enfermer nos concitoyens de religion et/ou de culture musulmane dans des appartenances héritées, c’est leur interdire de construire des solidarités de situation avec d’autres Français, non musulmans, placés dans des conditions similaires. C’est exonérer les pouvoirs de toute réflexion sur les inégalités scolaires, sur la qualité de vie dans les ‘’quartiers’, sur les conséquences du chômage. Mais il est plus facile de fermer une mosquée que de rouvrir une usine » p. 49-50.

 

« La neutralité religieuse voulue par la laïcité ne doit s’appliquer qu’à la sphère publique, et ne peut être un motif pour refuser aux musulmans la libre manifestation dans l’espace public de leur religion, formes du culte ou manière de se vêtir » p. 50.

 

On aimerait que les débats parlementaires, loin des affichages complaisants, acquièrent plus de hauteur de vue.

 

 

+ Pascal Wintzer
Archevêque de Poitiers
Le 14 février 2021

Écrire la douleur Pascal Wintzer, archevêque de Poitiers
A propos de Ces temps-ci de Marc Crépon

 

  • Écrire ou parler Sans en faire une loi générale, soulignons que l’écrit, pour des personnes qui ont été victimes de violences, surtout dans leur enfance, est le moyen qui leur permet d’exprimer le mal commis, les souffrances subies et d’appeler à la justice. En effet, une attaque à caractère sexuel, quelle qu’en soit la forme, réduit la personne à un objet de convoitise et peut l’enfermer dans un sentiment d’humiliation et de dévalorisation de soi. Il est dès lors très difficile d’exprimer que l’on a été considéré comme cela ; combien d’années faut-il pour oser le dire ; le plus souvent, ce sera l’écrit qui en sera le support le plus adéquat car il permet une distance, d’avec autrui, d’avec les faits, d’avec soi-même aussi, ce que n’autorise pas la parole. Parmi d’autres, deux livres en sont l’expression : Le consentement de Vanessa Springora (Grasset) et La familia grande de Camille Kouchner (Editions du Seuil). On pourrait aussi mentionner d’autres livres où il est question de douleurs familiales, ceux de Vanessa Schneider consacré à sa cousine Maria et de Clémentine Autain à sa mère Dominique Laffin.
    Rares sont les auteurs masculins à s’exprimer dans de tels domaines. D’abord parce que l’immense majorité des victimes des abus sexuels sont des enfants et des femmes, aussi parce que l’humiliation subie déroge encore davantage à l’image que l’on veut avoir du courage viril. Cependant, des faits existent. Je sais cet homme qui, dans un train, vit s’assoir à ses côtés un homme feuilletant ostensiblement un album de photos d’hommes nus… si ce n’est pas une forme de harcèlement, aussi une blessure infligée à celui dont on a pu penser qu’il serait une proie possiblement intéressée.Au-delà des témoignages que sont ces livres, existent d’autres écrits, de sociologues, de philosophes, de psychologues, etc., aussi de vraies œuvres littéraires. Sans doute plus ajustés que ne l’est l’image des reportages, voire des fictions, même s’il y en a d’excellentes, mentionnons Les chatouilles d’Andréa Bescond et Eric Métayer.

     

    Je veux ici me faire l’écho du livre du philosophe Marc Crépon, Ces temps-ci. La société à l’épreuve des affaires de mœurs (Rivages, 2020). En voici quelques extraits qui peuvent éclairer le chemin que nous prenons.

    « Ce que la société découvre aujourd’hui, avec stupeur, ce ne sont pas ces dites ‘’affaires’’, mais l’étendue de la complaisance, pour ne pas dire du consentement et de la complicité qui auront, si longtemps, exposé les victimes de ces agissements aux murs du silence » p. 10.
    De telles « affaires » sont dès bien loin d’être du seul domaine de l’intime ; ce sont les institutions qui sont en jeu ; la réparation ne peut dont se passer d’une action dans lesquelles ces institutions s’examinent, reconnaissent le lieu de leur responsabilité, se corrigent.
    L’auteur situe le moment que nous vivons et avons vécu dans le contexte des années 60 et 70 du XXe siècle et son rapport à la loi et à la sexualité. Les conditions sociales de cette époque expliquent pour une part de déni qui a régné. « La société ne reconnaît pas spontanément l’autorité de la loi, quand son action s’apparente à une répression de la sexualité […]. La violence, pensait-on à juste titre, c’est du côté des autorités familiales, religieuses, étatiques et de leur intolérance qu’il fallait la chercher, dès lors qu’elles s’autorisaient à brutaliser, juger, enfermer, et parfois même exécuter, des hommes et des femmes, en raison de leur orientation et de leurs pratiques sexuelles » p. 17.

 

  • La confiance blessée
    Il convient dès lors, face au déni, à la minimisation, de mesurer ce que produisent les violences sexuelles chez ceux qui en sont victimes. Rien ne remplace leur rencontre et leur écoute.
    L’être humain est être de relation, il ne peut se construire que sur la confiance, donnée, reçue, qui autorise et permet la relation. Or, « la violence ronge d’abord, elle brise ensuite cette confiance minimale, sans laquelle la relation est invivable » p.22. « La première brutalité de l’assaut est de pervertir l’ordre dans lequel la relation est comprise » p. 24.
    Ceci atteint la capacité à aimer, l’idée même qu’il est possible d’aimer. « Aimer, au sens propre du terme, c’est être doublement saisi par la certitude aveuglante de l’unicité de l’objet de son amour et par celle de son infinité : son mystère. Rien de tel avec une agression, à caractère sexuel. Elle se moque des mystères de l’amour. Elle n’a que faire de la singularité de celui, dont elle fait l’objet de la satisfaction de sa pulsion, indéfiniment et compulsivement substituable et remplaçable » p. 26.

 

  • Qui peut consentir ?
    Des agresseurs, la société, ont pu arguer du consentement pour désavouer celle, celui, qui se prétend victime.
    Or « qu’un enfant ‘’consente’’ ne signifie pas qu’il n’est pas captif, pris dans les rets d’une rhétorique redoutable qui sait choisir ses mots, ses images, déployer tous les artifices de la séduction pour parvenir à ses fins » p. 32. « Supposée ‘’consentie’’, la relation qui asservit la sexualité d’un enfant ou d’un(e) adolescent(e) aux besoins sexuels d’un adulte hypothèque gravement son avenir » p. 35.
    « S’il est vrai que notre rapport au monde suppose une confiance minimale dans les êtres et les choses qui nous entourent, sans laquelle la vie est invivable, on doit reconnaître que c’est, d’abord et avant tout, cette foi dans le monde, au sens large, que l’abus trahit » p. 36.

 

  • Oser parler
    L’abus touchant le plus intime de l’être, l’image qu’il a de lui-même et d’autrui, en particulier des personnes auxquelles il accordait spontanément sa confiance, rend toute parole difficile et douloureuse. « Ce qui rend la parole si difficile, c’est que l’abus, dans son humiliation même, est fatalement vécu, au plus intime de sa chair, comme une dégradation » p. 42. Parole difficile pour la personne victime, mais aussi pour la société, pour les institutions. Nous ne sommes ici dans la seule responsabilité personnelle, la société est engagée.
    « La première épreuve pour la société, c’est celle de sa complaisance passée. C’est une épreuve, parce qu’elle la contraint à porter sur elle-même un regard qu’elle aurait pu mettre encore des années, sinon des décennies, à assumer, si ces ‘’affaires’’ retentissantes, largement médiatisées, relayées par les réseaux sociaux, le mouvement d’opinion qui s’est ensuivi, ne l’y avaient enfin poussée » p. 44.
    Pourtant, nul ne pourra dire qu’il ne savait, que la culture n’avait pas informé de la gravité de ces questions. Marc Crépon fait alors référence à saint Augustin qui, dans La Cité de Dieu, revient sur le sort fait aux femmes victimes de viol de la part des barbares. « Il est, souligne Augustin, criminel de faire porter la culpabilité sur les victimes de violences sexuelles, avec l’obscure suspicion qu’elles ne se sont pas donné tous les moyens d’y échapper, qu’elles y ont finalement pris du plaisir, en un mot qu’elles étaient plus consentantes qu’elles ne veulent l’avouer » p. 49. « Le corps ayant subi violence […] c’est sur le violeur et non sur la victime que retombe la flétrissure » La Cité de Dieu, I, 19 (cité p. 50).

 

  • Choc en retour
    Les prises de conscience, tardives, conduisent cependant à porter des jugements a posteriori, sur des personnes certes, mais aussi sur des temps et des expressions culturelles, au risque d’une grande « purge ». Tel auteur, certes pédophile, a vu ses livres retirés des rayons, ou bien n’être plus vendus que « sous le manteau », le critère n’étant plus la qualité littéraire, cinématographique d’une œuvre, mais la bonne ou mauvaise moralité de son auteur.
    Pour Crépon, « censurer, c’est entretenir le public dans une minorité, comme on prenait soin jadis de cacher, dans les rayons supérieurs de la bibliothèque, les ouvrages qu’on voulait soustraire à la curiosité des enfants […]. N’avoir d’autre critère pour juger les œuvres que l’intransigeance morale qui traque en elles ce qui pourrait heurter nos convictions et notre engagement revient, en effet, à fausser d’emblée notre perception esthétique, à tronquer notre imagination, à manquer dogmatiquement ce qui en a inscrit la forme autrement dans l’histoire de notre sensibilité » p. 61-62.
    « Le privilège de l’art est de nous faire éprouver le mal à distance, sans que nous ayons besoin d’y prendre part […]. Priver les lecteurs, les spectateurs de la violence que l’art leur donne à éprouver, c’est la meilleure façon d’en faire un objet de fascination morbide. Voilà pourquoi la littérature et plus généralement l’art ont des droits, avec lesquels la société ne doit pas transiger » p.63. « L’ordre de la création esthétique n’est pas celui de la justification morale » p. 64.
    Ceci désigne le chemin de l’éducation : apprendre à lire, à déchiffrer, à mettre en contexte, les mots, mais aussi les images.

 

  • Ne pas succomber à la peur
    Saisie par ses propres aveuglements d’hier, la société peut tomber dans le travers d’une prévention tout azimut et d’un contrôle permanent. « Au nom de l’exigence de sécurité, les gouvernements peuvent imposer des dispositifs de contrôle et de surveillance qui se traduisent par un surcroît d’insécurité » p. 70.
    Un autre risque est de laisser la colère prendre le dessus ouvrant à des mécanismes de chasse aux sorcières et de vengeance collective (cf. p. 80).
    Si les victimes doivent être protégées et les coupables sanctionnés, « il n’est jamais bon qu’une société se fasse d’elle-même la justicière des crimes qu’elle soupçonne les institutions de ne pas vouloir poursuivre, à la hauteur de ses attentes. Dans la part des fausses certitudes qui nous gouvernent, on ne saurait ignorer, en effet, la possibilité que notre sentiment d’injustice soit dominé, sinon aveuglé par des passions négatives qui faussent la perception et le jugement, faisant de la parole libérée une arme pour détruire, davantage que le moyen de demander et d’obtenir réparation » p. 85-86.
    Le livre se termine par une question, qui, loin de dénoncer, appelle à l’engagement. « Qui portera secours aux enfants, alors même qu’ils n’osent pas ou ne peuvent pas le demander ? Qui pour adresser enfin à leur fragilité mutique un signe de solidarité qui restaure, à l’âge majeur, un peu de la confiance qu’ils perdirent, quand l’enfance leur fut volée ? » p. 101.

Appels
et recrutements
→  Consulter 

Eglise verte
Initiatives
Consulter

 

Formations
diocésaines
→  Grandir dans la foi

 

Donner
à l'Eglise
→  Participer

Lutter
contre la pédophilie
→  En savoir plus

Horaires
de messes
Trouver 

Le 27 Fév 2021