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Bénir des couples homosexuels… de quoi parle-t-on ?
Publié le 29 décembre 2023

Bénir des couples homosexuels… de quoi parle-t-on ?

Une réflexion proposée par Pascal Wintzer, archevêque de Poitiers

Il semble que l’actualité dans l’Eglise catholique, en ce tournant d’année, soit marquée par les réactions qui s’expriment au sujet du document du Dicastère pour la Doctrine de la foi, Fiducia supplicans, disant une bénédiction possible pour des personnes vivant en couple, mais de manière irrégulière. Les débats, légitimes, qui surgissent peuvent offrir l’occasion d’apporter quelques précisions permettant de mieux situer ce texte romain, surtout de mieux éclairer les relations entre les personnes.

  • Sommes-nous des « irréguliers » ?

D’abord, arrêtons-nous à ce qualificatif, situations « irrégulières ». Il est estimé infamant par certains, marginalisant des personnes, homosexuelles, ou encore remariées civilement après un divorce. La difficulté vient que ce mot est compris comme posant un jugement moral, or, il faut l’entendre pour ce qu’il exprime, une situation juridique. On peut en effet ne pas satisfaire aux préceptes légaux qui ouvrent au sacrement de mariage dans l’Eglise catholique. A la fois les textes du Nouveau Testament et la pratique subséquente des Eglises comprennent le mariage, qui deviendra un des sept sacrements, comme l’union d’un homme et d’une femme qui se donnent l’un à l’autre pour la vie, de manière indissoluble.

Pendant de nombreux siècles, ceci a correspondu à un lien édifiant la famille, la société, garantissant la transmission d’une lignée, aussi de biens, meubles et immeubles… et en plus, s’ils s’aiment ! Ce n’est que récemment, surtout en Occident, que le mariage est avant tout devenu l’expression d’un lien amoureux, conduisant à en supprimer tous les autres éléments, voire à les considérer de manière négative. Alors, lorsqu’il est question de « régularité », c’est bien de droit dont il est question, non de sentiments, encore moins de bonnes mœurs.

 

  • Aucune remise en cause du sacrement de mariage

Ceci posé, on comprend que l’Eglise catholique ne peut remettre en cause ce qu’elle reçoit au sujet du sacrement de mariage. Cependant, celui-ci ne saurait tout dire des liens qui unissent deux êtres humains. Il ne s’agit pas, en effet, d’ouvrir le sacrement de mariage à des personnes qui, déjà mariées, divorcées ensuite, voudraient contracter un nouveau sacrement de mariage ceci ne se peut. De même, ce sacrement suppose qu’il lie un homme et une femme, et non deux personnes du même sexe. Pour autant, de telles situations sont fréquentes, davantage certes pour les divorces. Faudrait-il alors supposer que leur situation les condamne à être considérés comme en état permanent de péché mortel ? Répondre par l’affirmative conduirait à traduire en terme moral ce qui est d’ordre juridique.

En ouvrant la possibilité de donner une bénédiction aux personnes qui font ces choix humains, l’Eglise catholique estime que Dieu ne les condamne pas, ne les considère pas comme des pécheurs invétérés ; elle fait le choix d’être la messagère de Dieu qui « dit du bien » de ces personnes et accompagne les liens qui sont les leurs. Il y aurait une forme d’hypocrisie à poser une distinction entre les personnes, uniquement regardées comme des individus, et ce qui est décisif pour leur vie, ici un choix de couple, de famille. Nous nous trouvons au croisement de plusieurs dimensions, le juridique, le moral, l’affectif, et il faut ajouter le religieux. On ne peut les séparer ni les isoler, évidemment, mais les confondre n’aide pas à bien poser les choses.

 

  • Respect des cultures ou respect des droits humains ?

Le refus d’accueillir les propositions romaines relève de divers ordres. Il y a, surtout pour les pays du sud, l’Afrique sub-saharienne essentiellement, quelque chose qui heurte des manières de pensée locales, partagées tant par les autorités politiques que religieuses. Il m’est parfois arrivé d’entendre ce propos : « Il n’y a pas de question au sujet du ‘’mariage pour tous’’ en Afrique, tout simplement parce qu’il n’y a pas d’homosexuels chez nous ! » Pourquoi alors ces réactions à ce texte romain ? Trêve d’ironie. L’homosexualité est une réalité qui marque des hommes et des femmes, et non le fruit d’une influence délétère venue de l’Occident. Loin d’être une perversion – la perversion est ou une maladie psychique ou une faute morale – l’homosexualité est un fait. Le rappeler participe à la reconnaissance qu’il y a de l’universel dans l’humanité, et non simplement du culturel. Des chrétiens qui croient au Dieu créateur ne peuvent remettre en cause cet universel qui fonde la dignité de chaque être humain, quel que soit son sexe, sa religion, ses opinions, et même son orientation sexuelle.

Alors que le pape François est tant attaché à une forme de décentralisation de l’Eglise, à la prise en compte du spécifique des histoires et des cultures, des Eglises locales aussi, on pourrait s’étonner qu’un texte universel, romain, soit publié sur ces sujets du mariage, du couple, de la famille, de la sexualité. Ne conviendrait-il pas de mieux respecter les diversités qui s’expriment dans les continents à ce sujet ? Le choix romain manifeste que, pour le Saint-Siège, il s’agit, en l’espèce d’un universel humain. En quelque sorte, la dignité des personnes et le respect de leurs droits ne peut se modifier au gré du bon vouloir des uns et des autres. Distinguer le juridique et le moral n’entend pas relativiser ce dernier mais le situer plus justement, tout particulièrement mesurer que ses enjeux sont aujourd’hui davantage situés dans la défense du respect de chacun, de sa liberté, que dans celle de droits patrimoniaux, voire de transmission familiale. C’est tout ce qui ressort du pouvoir, de l’emprise, de la domination que notre époque, très heureusement, condamne.

 

  • Comprendre l’inquiétude des familles

Un autre motif au refus de la bénédiction de couples homosexuels tient, et certainement davantage en Occident, au « mauvais exemple » que ceci pourrait donner aux enfants et aux jeunes. Je peux comprendre que des parents puissent redouter qu’un enfant ne se découvre homosexuel, mais comment penser qu’une éducation stricte et surtout des préceptes juridiques religieux seraient d’un quelconque poids face à ce que découvre un jeune de lui-même ? De telles attitudes génèrent plutôt des névroses, tant chez ce jeune que chez les parents. Ces derniers peuvent estimer que par mes propos je donne des leçons alors que, évêque, je ne suis ni marié, ni pacsé, ni père… les mêmes jugeant sans doute que l’ordination d’hommes mariés retirerait aux prêtres le caractère de sacré qui leur sied.

Des personnes faisant d’autres choix ont dit se sentir négligées, non soutenues du fait de la publication de Fiducia supplicans. Lorsque l’on a choisi de ne pas se remarier après un divorce, ou bien, se sachant homosexuel, s’abstenir de construire une vie de couple, et lorsque les motifs de ces choix sont inspirés par le respect de l’enseignement de l’Eglise catholique, c’est même une forme de trahison qui est éprouvée. Comment ne pas sentir ces souffrances ? Surtout, comment exprimer que le choix de certains n’est pas une insulte ou un désaveu du choix des autres ? Plus profondément, devant sa conscience et devant Dieu, je crois que nos choix personnels doivent être motivés non par une contrainte extérieure, qui peut certes les soutenir, mais par une décision libre et gratuite. Même des choix héroïques, qui sont vécus parfois dans de vrais combats intérieurs, ne peuvent être posés dans l’attente d’une quelconque récompense. C’est en effet sous la loi de la grâce que nous place l’Evangile.

 

  • Dieu présent à la vie telle qu’elle est

Fiducia supplicans pose des distinctions quant aux formes que pourrait prendre ces bénédictions, mais surtout invite les Eglises locales, tenant compte des précisions apportées par ce texte à faire preuve de créativité. Certainement que les diocèses de France, s’appuyant sur leurs pratiques, concernant ce qui existe au profit des couples remariés, des personnes homosexuelles, mais aussi des obsèques, pourraient souligner que les ministres ordonnés ne sont pas les seuls en capacité d’être les témoins de l’amour du Seigneur pour les personnes. Des laïcs, des consacrés, au nom de leur baptême et d’une mission reçue peuvent être témoins de Dieu et de l’Eglise et porteurs, soit de la bénédiction de Dieu, soit de sa simple présence aimante auprès des personnes dans ce qu’elles vivent de profond dans leur vie. Et parler de « présence » ne minimise en rien ce qui est exprimé, ce mot étant la manière dont Dieu lui-même se révèle à Moïse (cf. Exode 3, 14).

 

  • Un seul mot, une diversité de sens

Enfin, puisqu’il s’agit de distinguer des mots, l’origine des confusions tient au mariage lui-même. Il est en effet une réalité qui s’exprime de diverses manières – on pourrait en dire autant du mot « famille ». Ainsi, avant d’être un sacrement, le mariage est une réalité naturelle, une des expressions les plus fondamentales qui exprime ce qu’est l’humanité, le lien entre deux êtres. Pour les catholiques, il pourrait donc être bénéfique de mieux exprimer cette distinction en manifestant davantage ce qu’a d’original le sacrement. Je m’étais déjà interrogé à ce propos (cf. En chemin vers le Synode. Proposer une espérance aux familles. Bayard, 2015) envisageant que l’expression religieuse à l’occasion d’un mariage puisse ne pas uniquement s’exprimer dans la célébration d’un sacrement, qui suppose une participation consciente à la foi chrétienne, une manière de comprendre et d’en vivre les sacrements fondamentaux que sont le baptême, la confirmation et l’eucharistie. Ce choix est désormais ouvert pour les personnes en « situation irrégulière », j’estime que cette pratique pourrait être étendue. C’est bien ce qui est propre à chacun qui demande à être pris en compte. Il faut rappeler que le droit de l’Eglise en fait sa priorité en mentionnant, en toute fin du Code de droit canonique que : « le salut des âmes doit toujours être dans l’Eglise la loi suprême » (article 1752).

Sans doute que ces distinctions au sujet de mots, de leur sens peuvent sembler secondes au regard des enjeux du débat. J’aimerais penser qu’en saisissant mieux ce que nous disons, faisant preuve de nuance, nous pourrons mieux honorer les personnes.

 

+ Pascal Wintzer

Archevêque de Poitiers

 

 

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