Décès du père Pierre Toulat

Pierre TOULAT  nous quitte

Par le père Jacques Lefébvre

Pierre, te voilà pour toujours de retour en terre chauvinoise, berceau de ta famille. Ordonné à 22 ans vers la fin de la guerre en 1944, tu as vécu 74 ans d’un riche ministère sacerdotal. Bien sûr d’abord comme vicaire, à Saint-Martial de Montmorillon, puis en 45 à Montierneuf, et dès 1947 curé à Périgné, en Mellois. Tu y deviens aumônier de l’Action Catholique rurale (ACR) et en 54 aumônier national de la JACF, en même temps que directeur de l’année de stage au grand séminaire. On sentait bien se dessiner une vocation à l’échelle nationale.

En 1961 tu es nommé au secrétariat de la commission sociale de l’épiscopat, jusqu’en 1980. Tu as pu y travailler avec Mgr Rozier qui fut un temps président de cette commission, et tu ne manquais pas de garder des liens particuliers avec le diocèse de Poitiers, notamment dans les rencontres de jeunes prêtres.

En 8O, te voilà au secrétariat de la commission française de Justice et Paix. N’imaginons pas ce service comme une bureaucratie : tu prépares de nombreux documents, sur les droits de l’homme, etc…et tu es appelé à travailler à l’année de formation de la Mission de France, avec de nombreux engagements en corollaire. Il te fallait être au cœur de la vie nationale. De 1990 à 98 tu prends un logement à Fontenay-sous-Bois, toujours disponible, et d’un accueil paisible, où que ce soit.

Mais l’âge marquait des points, notamment sur ta vue, qui baisse rapidement jusqu’à ce que tu deviennes presque aveugle. Est-ce à dire une baisse d’activité ? Non, différents instruments modernes, d’enregistrement, d’écoute, etc….te permettent de garder une information précise et la volonté de servir, avec une mémoire, y compris des personnes, qui a toujours bien fonctionné.

Revenu pour ta retraite à Poitiers en 2009, à la maison Joseph Rozier, puis aux Feuillants, tu continuais à œuvrer selon tes possibilités, par exemple à la Fraternité des personnes malades et handicapées. Mais à 96 ans la santé déclinait et le Seigneur t’a rappelé, bon témoin de la foi et de son intelligence au cœur de notre monde.

Merci Pierre, Dieu t’invite maintenant à sa vive lumière !

Les obsèques auront lieu en l’église Notre-Dame de Chauvigny, le Lundi 15 octobre 2018 à 10 h, suivies de l’inhumation au cimetière des Sables de Chauvigny.

Télécharger l’homélie du père André Talbot

Envoyé en mission dans les années 80, auprès de la Mission de France, celle-ci nous fait parvenir ce message

« Ce qui me rend heureux, c’est d’entendre les appels des hommes, de rechercher avec eux ce qui peut rendre l’humanité plus humaine. Nous ne sommes pas des étrangers les uns pour les autres. Qu’est-ce qui va me rendre proche d’un musulman ? d’un juif ? Quel langage vais-je trouver pour les rejoindre et construire avec eux une fraternité ? »

 

Originaire du diocèse de Poitiers, Pierre Toulat est né à Chauvigny. Entré à 16 ½ ans au séminaire d’Issy-les-Moulineaux, la guerre, l’occupation allemande, les restrictions alimentaires ont passablement bousculé la vie de sa génération de séminaristes. « Ai-je eu une vie de jeune homme ? » s’interroge-t-il, en fin de vie ? C’est le scoutisme qui l’a poussé à devenir prêtre, à goûter au vent de la liberté et de la responsabilité.  « Servir son prochain est l’idéal de la vie scoute. Jeune, je n’en voyais pas encore la sève évangélique, mais servir est resté le principe de toute ma vie. »

Dans les années 40-45 le mot mission était très présent. Son passage au séminaire a été contemporain d’un dynamisme qui s’appelait Mission de Paris, Mission de France, frères missionnaires des campagnes. « On entendait commenter en direct les pages ronéotées du rapport d’Henri Godin, aumônier de la JOC, qui donna naissance à la publication de La France, pays de Mission. On découvrait avec une grande émotion que les mœurs et les pratiques de l’Eglise étaient loin de l’idéal évangélique. H Godin était déjà l’auteur d’un livre à succès, Le levain dans la pâte, qui indiquait une autre voie que la reconquête chrétienne de frères éloignés. »

De 1947 à 1960, il plonge dans l’Action catholique rurale. En 1954, il est nommé aumônier national de la JACF (Jeunesse agricole chrétienne féminine). Pendant la période du Concile, il reçoit mission de promouvoir de nouveaux lieux de formation pour des jeunes prêtres : « Nous vivions les balbutiements de la formation alternée, inspirée par la pratique déjà existante des maisons familiales rurales où l’alternance était érigée en règle. Avec humour, on appelait ces prêtres des clignotants. » Il sera amené à travailler avec Georges Durand et Charles Rousseau dans le cadre du comité national de pastorale rurale.

De 1966 à 1989, Pierre est appelé au service de l’épiscopat, comme secrétaire national adjoint et membre de la commission sociale. Il est particulièrement chargé de mettre sur pied la commission Justice et Paix, fruit d’une volonté des pères conciliaires qui souhaitaient mobiliser l’Eglise sur les questions de paix, du désarmement, des droits de l’homme et du développement des peuples. GS n° 90.

« L’année 1972 représenta un summum dans ce que j’ai pu faire et vivre comme évolution de l’Eglise en France. Parce que cette année 72 se situaient dans la foulée de mai 68 et de toute la réflexion émergente sur chrétiens et politique. Y avait-il une politique chrétienne ou une pratique chrétienne de la politique ?  Si on a la même foi, est-on obligé d’avoir la même position politique ? Un document élaboré avec le père Matagrain, en particulier, donnait une large place à la parole de laïcs, aux questions de pauvreté et misère, au développement du Tiers-Monde, et s’appuyait sur l’encyclique Populorum progressio »

Parallèlement, le 16 juin 1974 est créée l’ACAT, l’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture. Pierre en devint le premier vice-président catholique. Il restera 25 ans à ce poste, reconnaissant combien cette aventure œcuménique a été exceptionnelle. Plus tard, il sera membre du bureau international, et assurera un rôle de sage et de témoin de l’histoire.

A partir de 1969, il commence à connaître l’épreuve d’une baisse progressive de la vue. « L’épreuve capitale de ma vie, déclare-t-il. Cette infirmité a développé en moi le vouloir vivre. Il faut vivre quand même, quand bien même on éprouve cette sensation de perte. »

C’est à cette période qu’il rejoint la Mission de France, dont le siège venait d’être transféré à Fontenay-sous-Bois. Il intègre l’équipe Recherche en 1974, composée de trois femmes et cinq prêtres, dont il apprécie le « consensus sur le bien humain et apostolique ». Il participe également à l’animation de l’année de Fontenay, année de formation pour les prêtres, avec René Salaün, Albert Grimaux, Marcel Massard. Localement, avec tout un réseau et des équipes, on le retrouve sur le terrain de la commune, pour le logement des SDF, l’accueil des ROM, les rencontres interreligieuses, le point Ecoute dans le cadre de la politique de la ville et des jeunes des cités. Il rendra des services à la paroisse jusqu’en 2009.

A partir de 1989, la Mission de France lui demande de participer à la création de nouveaux moyens de communication pour la Mission de France. Avec Noël Choux, Jean-Marie Ploux, Bernard Boudouresques, il coopère au lancement de la « Lettre d’information » (la fameuse LdI qui a duré jusqu’en 2015) et a assuré nombre d’interviews pendant quatorze ans, malgré sa vue déficiente. Il sera également très actif au comité de rédaction de la Lettre aux Communautés.

« De ce long cheminement et compagnonnage avec la Mission de France, témoin de sa transformation en Communauté MdF, et membre d’une équipe, je retiens plusieurs choses : une perspective missionnaire sortie de la préoccupation d’une Eglise rassemblée, pour porter le souci d’une Eglise disséminée et de ceux qui ne la fréquentent pas du tout. La MdF, c’est un certain style de prêtre, engagé professionnellement, disponible aux lieux de rupture et de fragilité. C’est aussi un sens fort de la fraternité, sans crainte de la confrontation. »

Avec l’âge et la déficience visuelle, Pierre regagne le diocèse de Poitiers en 2009.  Les instruments modernes d’enregistrement et d’écoute, lui permettent de garder une information précise et la volonté de servir, avec une mémoire vive des personnes et des souvenirs. Il loge à la maison Joseph Rozier, puis aux Feuillants, et continue à œuvrer selon ses possibilités, par exemple à la Fraternité des personnes malades et handicapées. Il participera chaque mois, pendant des années, au Cercle de silence, devant l’église Notre-Dame.

« A mon ordination, j’ai fait graver sur mon calice ‘Jesus Caritas’, la devise de Charles de Foucauld. Le nom de Jésus est gravé dans mon histoire. Aujourd’hui, si ma prière est devenue plus gratuite, plus contemplative, Jésus demeure le nom qui résume tout. Je n’ai jamais eu d’autre raison définitive, radicale de m’engager que Jésus. Je ne l’exprime pas forcément, mais en vérité, rien d’autre ne me détermine. »