« Le Seigneur les envoya deux par deux ».

Pôle communication.

Le 15 août 1217, St Dominique envoie ses 16 frères de l’ordre des prêcheurs (créé 3 ans auparavant sur Toulouse) dans de grandes villes universitaires (Bologne, Paris, Oxford et  Cologne) fonder des communautés. Très vite elles essaimerons encore et dès 1219 une communauté dominicaine s’installe à Poitiers dans l’Enclos des Jacobins.
Aujourd’hui encore, Poitiers compte un couvent de frères dominicains (rue Paschal Le Coq), un autre (rue de la Tranchée) de sœurs dominicaines et une large fraternité laïque qui se réunit chaque mois.

Pour fêter ce VIIIe centenaire, de l’arrivée des Dominicains sur Poitiers, ont été proposées du 22 au 24 mai plusieurs manifestations qui ont été clôturées, vendredi 24 mai, par les vêpres solennelles et la messe à St-Porchaire, présidées par Mgr Wintzer.

Vous trouverez ci-dessous le texte de l’homélie de Mgr Wintzer.

8ème centenaire de la fondation du couvent des frères dominicains de Poitiers.

Envoyant les soixante-douze, le Seigneur les envoie deux par deux.

Ce chiffre c’est en effet celui de l’humanité, je veux dire par là qu’aucun être humain ne peut prétendre incarner l’humanité à lui tout seul.

Il ne peut non plus espérer tout connaître et tout vivre de l’humanité.

Mais, le grand péché, plus sûrement le grand drame, consiste à penser que l’on pourrait être tout, que l’on pourrait vivre tout.

Hubris d’une humanité qui n’accepte aucune limite ; souffrance d’une personne qui se désole de ne pouvoir tout vivre durant les pourtant quatre-vingts années d’une existence.

Comme Dieu a créé l’humanité homme et femme, quand Jésus suscite l’Eglise, elle est toujours incarnée dans au moins deux personnes.

La fraternité n’est pas accessoire ou optionnelle, elle exprime la nature de l’humanité, « il les envoya deux par deux devant lui ».

La fraternité demeure cependant un horizon, un projet ; le récit de la Genèse montre les déchirements d’un couple qui renvoie sur l’autre responsabilité et culpabilité.

De même, l’histoire du monde, et de l’Eglise, montrent trop d’exemples où les dissensions prennent le pas sur la fraternité.

L’anniversaire de la fondation qui nous rassemble, est celui d’une maison, d’un lieu, mais, plus qu’un lieu, il exprime un appel, celui d’accueillir des frères, les frères dominicains, dont la première mission sera et demeure de vivre et d’appeler à la fraternité.

La fraternité, c’est aussi le cœur et l’appel du texte et du spectacle Pierre et Mohamed.

Loin de moi la volonté de présenter un monde incapable de fraternité ou réduit au spectacle de ses propres déchirements.

C’est vrai, comme l’a récemment écrit Jérôme Fourquet, la France peut se présenter, se vivre, tel un archipel composé d’îles éloignées les unes des autres et incapables de toute rencontre ou rapprochement.

L’Eglise pourrait pareillement être regardée et décrite de manière semblable ; plutôt que de parler d’archipel, on parlera de « chapelles », mais tout aussi éloignées les unes des autres que le sont des îles.

Sans irénisme cependant, regarder et dire le monde et l’Eglise de cette manière empêche d’accéder à un regard de foi, ce regard sans lequel on ne peut comprendre ni le projet de Dieu, ni les aspirations des êtres humains.

Alors que le Seigneur envoie ses disciples deux par deux, il précise pareillement le contenu de leur mission : « Dites d’abord : ‘’Paix à cette maison’’ ».

C’est là où s’incarne votre devise chers Frères : « Veritas » ; oui  telle est la « vérité » que nous confessons et annonçons : la fraternité et la paix.

Votre mission est en effet de prêcher la vérité. Celle-ci ne peut se comprendre ou se réduire à des propositions, à des définitions.

La vérité est une personne, c’est Jésus Christ ; et la vérité c’est ce que nous discernons de la présence de Dieu dans la vie de chacun et dans la vie du monde.

Pour cette raison, qui naît de la foi vécue et annoncée, la prédication chrétienne ne peut s’exprimer que dans les mots du Seigneur, « paix », comme dans ceux du prophète Isaïe. Vous l’avez entendu, quelques mots reviennent comme des leitmotive dans ces quelques versets reçus en première lecture : beauté, paix, joie, consolation.

Et le psaume qui suivait de chanter : « Racontez à tous les peuples sa gloire, à toutes les nations ses merveilles ».

J’aime souvent citer cette parole de l’écrivain britannique Chesterton.

Une société devient aride, non « par manque de merveilles, mais par manque d’émerveillement »

Plus près de nous, c’est Belinda Cannone, dans un de ses beaux livres qui appelle à la même attitude ; le titre de ce livre est son programme : S’émerveiller. (Stock, 2017).

« Le réel est beaucoup plus généreux que ne l’imagine la personne pressée et il exige de la perception le même travail qu’accomplit l’écrivain avec la langue » p. 15-16.

« On accède à l’émerveillement non en raison de la nature merveilleuse du spectacle mais grâce à un état d’être favorable, ou, autrement dit, s’émerveiller résulte d’une procédure alchimique dont le principe se trouve dans le regardeur et qui permet de révéler une dimension secrète des choses » p. 18.

« Une forme de résistance au malheur et à son long ruban de peines consiste à cultiver la capacité de s’émerveiller car c’est elle qui donne son prix à l’existence » p. 175.

Trèves de citations.

Il me semble qu’aujourd’hui, le service de la vérité, je souligne, la vérité profonde de l’être humain et du monde, consiste à aider à contempler les beautés qui nous entourent et desquelles nous nous détournons trop souvent, préférant nous complaire dans la tristesse et le manque d’espérance.

Pour vivre cette mission, sans doute pouvez-vous recevoir encore aujourd’hui du lieu que vous confia mon prédécesseur, je veux dire cette église, qui deviendra ensuite le couvent Saint Christophe.

Plus qu’un Atlas portant le monde sur ses épaules, Christophe, également figuré tel un colosse, porte, lui, un petit enfant.

Certes, cet enfant est Jésus, mais il est comme un appel à développer le souci de porter ce qui est faible et fragile ou bien qui s’estime tel, réprouvé, non aimé, sans capacité.

Mesurons la richesse que nous portons : pour vous, à Poitiers, une fidélité de 800 ans.

Pour nous tous, la force de la foi.

Cessons de nous lamenter sur nous-mêmes, déplorant de ne plus être aujourd’hui ce que nous étions hier, un hier souvent objet de bien de fantasmes et d’illusions.

Acceptons de répondre à notre vocation : soutenir les petits et les pauvres, ceux qui souffrent d’un quelconque manque.

Nous avons tant de richesses, celles de la foi et de l’espérance ; mesurons-les, c’est de cela dont nous sommes redevables et que nous avons la mission de partager.

Pascal Wintzer
Archevêque de Poitiers
Eglise Saint Porchaire
24 mai 2019

24 05 2019 8ème centenaire de la fondation du couvent dominicain de Poitiers