Pour une Europe des cultures.

Vous trouverez ci-dessous le texte de la tribune de Mgr Wintzer  publiée ce 2 mai par le quotidien La Croix.

Pour une Europe des cultures

L’Union européenne pour laquelle nous sommes appelés à voter dans quelques jours est fille du charbon et de l’acier, enfant de matières premières qui ne représentent plus grand-chose pour notre continent en 2019 ; elle est surtout fille de ces réalités qui ne conduisent guère à rêver ou à développer des projets qui apporteraient quelque transcendance aux citoyens européens.

Les institutions européennes incarnent, pour beaucoup, une administration abstraite et lointaine, imposant des normes perçues comme technocratiques, contraignantes à l’excès, éloignées des populations. Si ces jugements sont excessifs, ils conduisent à s’interroger au sujet du modèle européen qui correspondrait aux attentes des peuples.

Le péché originel de la construction européenne, c’est l’identification qui est souvent faite entre le système politique européen et l’Europe elle-même. Or, celle-ci déborde infiniment l’organisation politique pour laquelle nous allons voter. Sans cette distinction, on pense que poser des questions au système politique ce serait mettre en cause la civilisation européenne, sa culture, et même, péché suprême, la paix que ce système a permise au sortir de la Deuxième guerre mondiale – il reste à démontrer que sans la CECA la paix n’aurait pu se construire.

L’Europe existait avant la mise en place de la CECA, de la CEE puis de l’UE ; je pense qu’elle demeurera au-delà de ces organisations, si, un jour, elles venaient à disparaître. Cependant, loin de moi la volonté de les voir s’effacer : des peuples, des nations, ont besoin d’une organisation politique pour donner corps au projet qu’ils portent. Cependant, le politique n’est qu’un moyen au service d’une civilisation, ou bien de cultures. Si l’Union européenne, dans ses modalités politiques, ne se fonde pas sur quelque chose de plus solide et de plus permanent que sa seule technocratie, elle va continuer à susciter le rejet de la part des peuples.

C’est vrai, notre époque, parce qu’elle vit dans l’ordinaire des jours, n’est plus dans ces temps exceptionnels qui suscitaient des hommes d’exception, et pourtant la France rêve toujours d’un nouveau De Gaulle ; mais les guerres, mondiales et d’Algérie, sont terminées, et ce sont désormais des hommes et des femmes ordinaires qui nous gouvernent ; lorsqu’on se rend compte qu’ils ne sont que cela, au-delà du storytelling des campagnes électorales, le moment « déceptif », comme on aime à le dire aujourd’hui, est douloureux.

A moins d’un événement exceptionnel, et celui-ci se prévoit rarement, il ne faut pas attendre que l’Europe s’incarnât dans une personnalité d’exception. Il s’agit plutôt de refonder l’Europe dans ce qui sous-tend son existence, son identité : la culture, ou plutôt les cultures. Dans ce domaine nous ne partons pas de rien : Erasmus, les villes capitales européennes de la culture, le tourisme lorsqu’il est bien vécu, l’apprentissage des langues européennes, etc. Toutes ces réalités sont l’Europe et contribuent à la faire vivre dans le concret de la vie de beaucoup. Et j’ajoute même l’Euro, si tant est que nos billets, comme ceci est souvent dit, portent un jour les effigies de Dante, de Voltaire, de Goethe, et même de Shakespeare.

Construite l’Europe sur son histoire – laquelle continue à s’écrire, et sur ses cultures, conduira à s’interroger sur ses frontières. En effet, si la chose pouvait se comprendre à l’époque de l’URSS, comment admettre que la Russie ne soit pas, n’allons pas trop vite, non pas membre de l’UE, mais au moins dans une association privilégiée ? Sans naïveté cependant au sujet du pouvoir politique russe actuel. Dostoïevski et Moussorgski sont autant européens que le sont Molière et Cervantes. Voici les visages qui donnent figure à l’Europe, avec d’autres aujourd’hui, dont le rayonnement s’étend bien au-delà des frontières politiques, ils vont de Michel Houellebecq à Gerhard Richter, de Daft punk à Elena Ferrante ou Pedro Almodovar ; je serais même tenté d’y adjoindre Orhan Pamuk et Zaruya Shalev, l’Europe ne pouvant oublier ses liens avec Constantinople et Jérusalem.

L’invocation des racines chrétiennes de l’Europe porte la trace d’une référence commune au continent, tout au moins sa nostalgie. Ceci ne saurait bien entendu être effacé, l’histoire ne s’écrit pas avec une gomme, surtout elle se poursuit car les Eglises chrétiennes demeurent présentes dans la vie actuelle de nombre d’habitants européens. Cependant, notre présent est celui de la sécularisation et de la laïcité, qui niera que nombre des œuvres d’art inspirées par le christianisme peinent à trouver sens pour ceux qui les regardent et même les admirent, jusqu’à Notre-Dame de Paris, symbole culturel plus que lieu de culte.

Les religions ne sont plus le commun ni des pays ni du continent. De plus, il ne revient pas au pouvoir politique de faire qu’il en soit ainsi ; sans doute aux Eglises de le donner à vivre chez leurs fidèles.

Chacun cependant porte la responsabilité de dire sinon l’Europe, du moins son Europe. Si celle-ci ne se donne pas pour identité et projet la culture, l’éducation, pour elle et pour les autres, elle sera de plus en plus réduite aux montants compensatoires, aux taux directeurs de la BCE et aux prescriptions tatillonnes. Faute de rêve et d’ambition, le système politique qui entend lui donner corps ne fera que susciter son propre rejet. Et puis, mal assurée d’elle-même, l’Europe aura de plus en plus de mal à ouvrir ses portes et ses fenêtres à d’autres qu’aux siens.

+ Pascal Wintzer
Archevêque de Poitiers

Lire l’article sur le site du journal La Croix