« Mon Père, je m’abandonne à toi, fais de moi ce qu’il te plaira ».

Pyrale du buis

Homélie de Mgr Wintzer pour le dimanche des Rameaux et de la Passion.

Rameaux 2019

Je me demandais si, cette année, nous allions trouver du buis pour la procession des rameaux : vous savez les ravages qu’opère la pyrale sur nos buis, la plupart sont décimés. On dit que cet insecte, un lépidoptère, a été introduit en France en 2005 ; nous voyons ce que cela a produit en très peu d’années.
L’insecte vient d’Extrême-Orient, c’est accidentellement qu’il a été introduit en Europe.

Je perçois dans ce fait une image de notre temps : la planète est devenue un village, et nous percevons que nous sommes tous interdépendants.
En évoquant la pyrale du buis, je souligne que notre interdépendance est source de dangers : des maladies, des micro-organismes, des insectes, inconnus dans telle région, peuvent s’y développer parce qu’ils n’y rencontrent pas les prédateurs qui s’y opposeraient. La chose n’est pas nouvelle : les incas sont morts davantage du fait de la variole venue d’Europe que des armes des conquistadors.

C’est un fait, les migrations, les mouvements de population, mais aussi les échanges de biens sur toute la planète, sont la cause de nouveaux dérèglements. On peut dès lors penser qu’il revient à chacun de protéger sa chambre, son jardin, son pays, s’il veut se mettre à l’abri des dangers qu’il court du fait de l’extérieur. On peut dès lors penser qu’il faut que rien ne vienne de l’extérieur, une manière de se protéger d’ennemis qui, toujours, viendraient d’ailleurs.

On peut cependant regarder les choses autrement.

L’extérieur, autrement dit l’étranger, peut être perçu comme un danger, il peut aussi être regardé comme un bienfait. C’est vrai que la mode est au « locavore », faut-il dès lors s’interdire de manger des bananes, des avocats et des ananas ? Faute de buis, faut-il s’interdire d’utiliser des palmes ? Des maladies sont venues d’ailleurs, mais aussi des traitements et des méthodes de soin, sont aussi venus d’ailleurs. Le réel résiste toujours à un regard unique.

Ce n’est pas à moi d’apporter ici des réponses à ces questions qui sont parmi les plus importantes de notre époque. Vous allez me dire, avec raison, que même si je suis parti des branches de buis des Rameaux, je suis assez loin de la fête chrétienne qui nous rassemble. Oui, sans doute…

Pourtant, cette fête porte en elle une dualité, dualité de l’événement, et dualité du regard porté sur cet événement. En quelques instants, nous sommes passés des acclamations joyeuses des foules de Jérusalem au serviteur bafoué du prophète Isaïe.
J’y perçois un appel à nous garder des solutions rapides, comme si la simplicité d’une réponse garantissait sa vérité et son efficacité. En Jésus Christ, nous reconnaissons l’un et l’autre, le souffrant et le glorieux, et nous allons le suivre toute cette semaine sur ce chemin. Nous reconnaissons le Seigneur et le Maître devant lequel on s’agenouille, et nous regardons l’homme humilié et moqué qui nous saisit d’angoisse et de tristesse. C’est là tout le mystère de Pâques dans lequel nous conjuguons et la mort du vendredi saint et la vie du matin de Pâques.

Ceci est comme une parabole de la richesse et de la complexité, et du monde, et de chacune de nos vies. Aucune réalité ne peut être amputée de sa richesse et de sa complexité ; elle ne peut être réduite dans la manière dont la regardons.

De manière étonnante, les textes bibliques de ce dimanche font alterner les sentiments et les attitudes qui semblent les plus contradictoires. Ainsi, nous passons des cris au silence le plus complet, nous passons de la joie à la sidération. Lors de l’entrée à Jérusalem, le Seigneur appelle à chanter, à crier : « Je vous le dis, si mes disciples se taisent, les pierres crieront ». Peu de temps après, lors de son procès, Jésus se tait, il ne cherche pas à démentir ce qui est dit de lui.

Étonnante contraction du temps ; étonnante contradiction des événements et de leur sens. Et pourtant, n’est-ce pas notre vie même, avec ces sentiments mêlés, ces contradictions, ses joies et ses souffrances ? Durant la semaine qui s’ouvre aujourd’hui, c’est avec tout cela que nous allons au Seigneur, avec ce qui habite notre cœur et nos pensées, avec nos questions et nos doutes, et aussi avec nos réponses et nos certitudes. Oui, c’est sans far que nous allons vers Dieu, pour nous laisser à lui, à l’action de son Esprit.

Ce dimanche et les jours qui viennent sont par excellence ceux où l’on peut redire la prière de Charles de Foucault :

« Mon Père, je m’abandonne à toi, 
fais de moi ce qu’il te plaira.
Quoi que tu fasses de moi,
je te remercie.
Je suis prêt à tout, j’accepte tout.
Pourvu que ta volonté se fasse en moi,
en toutes tes créatures,
je ne désire rien d’autre, mon Dieu. »

 +Pascal Wintzer
Archevêque de Poitiers
Cathédrale de Poitiers
14 avril 2019

Version imprimable en cliquant sur ce lien : Rameaux et Passion 2019 (3)