Ce n’est pas « Monsieur plus » qui naît à Noël…

Vous trouverez ci-dessous l’homélie de Mgr Pascal Wintzer prononcée lors de la messe de la nuit de Noël 2018 célébrée aux Trois Moutiers, paroisse Saint Jean-Charles Cornay en Loudunais.

Noël 2018

Toute société pousse ses membres à adopter des comportements identiques.

Bien entendu ces comportements sont différents selon les pays où l’on vit, en fonction des cultures, des religions.

Chez nous, à Noël, ou bien pendant « la période des fêtes », comme on l’entend dire si souvent, on « sait » comment chacun doit faire et se comporter : le saumon, la dinde, la buche, les cadeaux, la joie obligatoire, des rassemblements familiaux quitte à faire des centaines de kilomètres…

En soi, rien de mauvais dans tout cela, mais tout de même, lorsque les comportements deviennent une sorte d’obligation, personne ne pense avoir le droit de faire autre chose.

Surtout, les personnes qui sont empêchées de vivre cela, pour des raisons d’âge, de santé, de solitude de vie, aussi parce qu’ils sont détenus, se voient renvoyés à ce qui leur manque.

Pour certains, Noël est un moment de grande tristesse, surtout parce que la société nous dit comment il faudrait fêter Noël, comment et pas autrement !

Pourquoi donc le mouvement des « gilets jaunes » s’est-il exprimé au mois de décembre ?

Il y a eu, c’est vrai, un déclencheur, l’annonce de nouvelles taxes sur les carburants ; pourtant, novembre et décembre, c’est la préparation de Noël, le moment où l’on achète, où l’on « doit » acheter.

Comme le coût de ces cadeaux ne cesse d’augmenter : une enceinte connectée, on me dit que c’est « le cadeau » de 2017, c’est tout de même plus cher que les oranges d’il y a quelques années.

Alors, les « gilets jaunes » ont réclamé des sous ; mais, comme tout le monde.

Je n’ai pas à dire ici ce qu’est un juste salaire, mais, auprès de la crèche, je peux recevoir de Jésus, de Marie et de Joseph une leçon de liberté et d’amour.

Une leçon de liberté d’abord.

On insiste pour dire qu’il n’y avait pas de place à l’auberge, on insiste sur le manque, or, la naissance a bien eu lieu, l’étable a accueilli l’événement, et les visiteurs, les bergers et les mages, n’ont pas été empêchés de venir.

Ce n’est pas parce que l’on n’a pas tout que l’on n’a rien.

A ne regarder que ce qui manque, on ne voit pas ce que l’on a.

Là encore, notre société nous entretient dans le manque perpétuel, toutes ces publicités pour le nouveau parfum, le nouveau smartphone, le nouveau régime minceur de pleine efficacité.

Tout ceci risque de nous conduire à fêter Noël comme des petits enfants, au mauvais sens de ce terme, c’est-à-dire comme des gamins.

« Ma sœur a plus que moi… » « Mon frère a des cadeaux plus beaux ».

Les adultes diront : « C’est un richard » ; « il devrait payer l’ISF » ; « il a droit à une prime et pas moi ».

La liste des exemples pourrait être très longue.

Et puis, est-ce si grave de préférer des petits pois à la dinde aux marrons ?

Bien entendu, il y a des personnes qui vivent de réelles pauvretés, mais, pour beaucoup d’autres, pour la plupart d’entre nous, on nous fait croire que nous sommes pauvres, en manque, pour nous pousser à désirer, à envier, à jalouser.

Et lorsque l’on aura cette chose, cette prime, sera-t-on plus heureux pour autant ?

Ne nous trompons pas sur ce que produit la foi chrétienne, sur ce qu’est notre religion.

Ce n’est pas « Monsieur plus » qui naît à Noël.

Jésus ne vient pas apporter plus de santé, plus de choses, plus de bonheur, plus d’épanouissement personnel ou plus de bien-être.

A Noël, c’est le Sauveur qui naît.

Voilà son cadeau, le seul cadeau qu’il nous fait : le salut.

Mais, avons-nous conscience que nous avons besoin de salut.

Nous avons besoin de liberté dans ce monde qui nous enferme dans le besoin de choses, et qui nous enferme aussi dans le rêve d’une vie sans ombre ni difficulté, voire sans combat.

Et pourtant, même si c’est cette foi qui anime notre vie, qui lui donne son sens – ce que je souhaite pour nous tous bien entendu – la foi ne fera pas disparaître le manque.

Sur cette terre, nous ne pourrons que désirer Dieu, nous languir d’être totalement avec lui.

Nous le savons, la pleine rencontre ne sera qu’au-delà de cette terre, dans le Royaume.

Alors, tant pour les croyants en Jésus Christ que pour les autres, la vie sera toujours faite d’insatisfactions et de manques.

Ce qui compte alors, ce n’est pas de chercher à nous donner l’illusion de combler ce manque par l’accumulation des choses.

Des choses qui peuvent être des objets, mais aussi des choses religieuses qui donnent l’illusion que Dieu est présent.

Finalement, Karl Marx avait raison, mais pas tout à fait quand même : l’opium du peuple, ce n’est pas la religion, c’est la fausse religion, celle qui endort en ne faisant pas chercher Dieu sans cesse.

J’ajoute que la consommation, la vraie consommation est elle aussi l’opium du peuple : elle endort sous les objets et les choses.

Au contraire, la vraie religion, elle n’endort pas, elle met en route, elle éveille le désir, mais en disant que ce désir ne sera jamais pleinement assouvi sur cette terre, que l’insatisfaction fait partie de chaque existence humaine.

C’est pour cela que, à Karl Marx, je préfère saint Augustin, quand il écrit, au début de ses Confessions :

« Tu nous as fait pour toi Seigneur, et notre cœur est sans repos tant qu’il ne repose en toi ».

Mgr Pascal Wintzer,
Archevêque de Poitiers
Les Trois Moutiers
Paroisse Saint Jean-Charles Cornay
24 décembre 2018

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