Pauvreté en milieu rural

Commission Diocésaine Justice et Paix

Introduction
1- Une approche géographique
2- Choses entendues
3- Eléments de réflexions

Introduction

Quand elle a décidé d’étudier la pauvreté en milieu rural, la Commission “Justice & Paix” du diocèse de Poitiers n’imaginait pas les difficultés qu’elle allait rencontrer. Les statistiques existent, de nombreux témoignages convergent, les cartes soulignent les espaces moins nantis… Les instruments d’approche sont à la disposition de tous. Il était donc aisé de penser que la rencontre de la pauvreté ne demanderait qu’une attention un peu précise. En fait, il n’en est rien. La découverte de cette réalité fut beaucoup plus difficile que prévu. Pourquoi ?
D’abord, ont surgi des questions “théoriques” :

• Qu’est-ce que le rural ? Bonne question. Les géographes hésitent. La Commission s’en est tenu à une solution pragmatique : l’espace qui, moins directement relié à une ville, n’en subit pas l’attraction immédiate.

• Ensuite, fallait-il envisager les deux départements du Diocèse (Deux-Sèvres et Vienne) ou s’en tenir aux quelques îlots (ou “poches”) répertoriés comme plus pauvres ? La réponse garde les deux aspects : l’analyse générale et la cartographie concernent le territoire diocésain, mais des rencontres sur le terrain apportent des exemples tirés d’endroits réputés pauvres.

• Troisième question : des analyses globales montreraient que les résultats de l’agriculture sont en progression ; le rural va-t-il mal ? Question complexe : la croissance économique d’un nombre de plus en plus restreint d’agriculteurs produit à la fois une augmentation des revenus sur le territoire mais une aggravation de la situation de ceux que cette croissance n’entraîne pas. Derrière les études quantitatives des courbes, se cache une nécessaire approche qualitative des conditions de vie d’une part significative de la population. Un double facteur intervient ici : une histoire longue de familles qui ont toujours connu la misère et l’aggravation récente de cette précarité chez des gens qui jusqu’ici s’en tiraient en “bricolant”. L’agriculture ne bricole plus.

• Enfin, ultime question : y a-t-il une spécificité de la pauvreté rurale, différente de celle de la ville ? Il faut répondre oui, pour deux raisons : l’isolement des personnes et, par conséquent, la difficulté à faire valoir ses droits. Il a fallu une longue patience pour percer une sorte de “mur du silence”. Les cas individuels signalés, étaient-ils représentatifs ? Pour se faire une idée, les membres de la Commission se sont rendus sur le terrain.

Car il s’agit de comprendre le paradoxe suivant :

En rural, la pauvreté se cache, comme une honte. Pourtant, comme tout le monde se connaît, l’isolement de la précarité saute aux yeux de tous. La commune entière connaît qui l’assistante sociale visite ; elle sait ce que contient le panier de la ménagère et même qui touche le RMI. C’est un secret visible mais dont on ne parle pas. De ce fait, la personne en précarité intègre l’image que les autres ont d’elle (c’est moins vrai en ville). Elle se perçoit comme enfermée dans une cruelle exception. Cette visibilité l’enferme encore plus dans son isolement. Le cercle se referme, infranchissable.
Infranchissable ? Si nous l’acceptons comme une fatalité à laquelle ne répondrait qu’une assistance privée ou publique. L’étude de la Commission Justice & Paix conclut tout au contraire. Si la société le veut, donc si nous le voulons, cette précarité et cet isolement peuvent être vaincus. Une condition de vie humaine est possible pour ces personnes. Le savoir crie une exigence : celle de notre engagement citoyen.

1- Une approche géographique

La première partie du dossier tente de cerner la pauvreté en rural à travers quelques indicateurs statistiques présentés sous la forme de cartes. Ces statistiques élaborées au niveau des communes sont tirées du Recensement de la Population de 1999. C’est aujourd’hui la seule source exhaustive disponible. A quelques nuances près, l’image qui se dégage de ces documents reste encore largement valable en ce début d’année 2003.

Quatre thèmes ont été retenus pour caractériser les espaces ruraux sur lesquels portent nos interrogations :

1- Population et peuplement.
2- Niveau des revenus.
3- Emploi et chômage.
4- Nature et caractère des emplois.
La combinaison de ces différents facteurs peut à la fois nous aider à préciser l’objet de ce dossier, déterminer des espaces pour réaliser nos enquêtes et avancer quelques pistes d’explications.

1- Population et peuplement

(carte 1 : “Densité de population” et carte 2 : “Evolution de la population” entre 1992 et 1999)

A un moment où les concepts de rural et d’urbain deviennent flous, où les seuils statistiques sont remis en cause, la comparaison des deux cartes permet de définir les espaces ruraux du diocèse comme des espaces peu densément peuplés, avec une évolution démographique négative. Le vieillissement fort et croissant est lié au départ des jeunes depuis plusieurs générations. Les décès l’emportent sur les naissances.
Si ce faible peuplement et ce vieillissement ne sont pas en eux-mêmes des facteurs de pauvreté (la pauvreté est largement présente dans les quartiers jeunes et denses des villes), ils pèsent lourd sur le dynamisme des espaces ruraux. Ainsi le maintien d’un appareil commercial et de services devient difficile lorsque les densités sont faibles. De plus il engendre des sentiments de morosité et d’abandon peu favorables à un réveil de ces espaces.

2- Niveau des revenus

(carte 3 : “Revenus moyen en 1998” et carte 4 : “Part des foyers imposés en 1998”)

L’image donnée par ces deux cartes, des villes “riches” et des campagnes “pauvres” est à la fois exacte et fausse. Exacte en ce sens que les revenus moyens ou la part des foyers imposés sont nettement plus faibles dans les communes rurales. Les causes en sont diverses : part élevée de retraités (en particulier issus des métiers de l’agriculture), part élevée d’exploitants agricoles, de petits commerçants et artisans, rareté des cadres supérieurs et professions libérales.
La pauvreté est donc bien présente dans l’espace rural. Certes la pauvreté est tout aussi largement présente dans les villes, mais elle y est “noyée” au plan statistique du fait de la forte présence de foyers à revenus élevés.
Enfin, on peut repérer un espace particulièrement défavorisé qui couvre le sud du département de la Vienne, le sud-est de celui des Deux-Sèvres, ainsi qu’un espace frontalier méridien entre les deux départements.

3- Emploi et chômage

(carte 5 : “Rapport entre actifs et inactifs en 1999”, carte 6 : “Taux d’emploi des 15-64 ans en 1999” et carte 7 : “Taux de chômage des 15-24 ans en 1999”)

Ces trois cartes confirment la forte opposition entre les espaces urbains (en y incluant les espaces ruraux intégrés à leur zone d’attraction immédiate ou plus large) et les espaces ruraux “profonds”. Le sud des deux départements apparaît dans tous les cas comme souffrant d’un fort sous-emploi, d’un fort chômage des jeunes, dans un marché de l’emploi très réduit. Il en est de même pour une partie des marges entre les deux départements. L’exception favorable de la Gâtine risque fort de pâtir de l’évolution récente négative de son tissu industriel.
L’absence d’un marché de l’emploi diversifié est la première cause de ces douloureuses situations. Cela tient, à la fois, à la faiblesse économique d’espaces peu peuplés, enclavés et marginalisés, à une main d’œuvre peu qualifiée (la jeunesse qualifiée part ou est déjà partie) et à une faible mobilité des demandeurs d’emploi. Cette faible mobilité est elle-même en partie liée aux caractéristiques propres de ces espaces ruraux : distances importantes, absence de moyens de transport collectifs, main d’œuvre peu formée et potentiellement peu mobile.
Quel avenir professionnel pour un jeune peu qualifié sans moyen de transport et habitant dans un espace plus riche en moutons qu’en hommes ? Le cumul entre la rareté de l’emploi et la faible accessibilité à l’emploi contribue très largement à la pauvreté dans le monde rural.

4- Nature et caractère des emplois

(carte 8 : “Part des salariés en temps partiel en 1999”, carte 9 : “Part des contrats à durée déterminée en 1999” et carte 10 : “Part de l’intérim en 1999”)

La précarité de l’emploi est une des causes de la précarité sociale et de la pauvreté. Identifier la précarité de l’emploi n’est pas chose aisée. Trois indicateurs ont été retenus. Si nous avons choisi des seuils et des couleurs pour rendre plus perceptibles les différences, il faut cependant noter que les valeurs extrêmes sont souvent peu écartées. Néanmoins, l’image est nette : les espaces ruraux sont à la fois des espaces d’emploi précaire, d’emploi à temps partiel et un réservoir pour des emplois peu qualifiés disponibles à la demande.
La combinaison entre l’emploi à temps partiel (plus de 25% de l’emploi dans les espaces ruraux éloignés des villes) et des CDD (au delà des 10% dans les mêmes espaces) installe une partie importante de la population active rurale, en particulier les femmes et les jeunes, dans une situation où il est difficile de se projeter vers l’avenir. Le contrat court et à temps partiel devient ainsi la règle. Il s’imprime fortement dans le vécu tant des demandeurs d’emploi que des employeurs. On est dans le domaine du court terme. sauf là où existent de grosses entreprises, l’intérim que l’on peut ici considérer comme une forme organisée et durable de l’emploi précaire, est très peu développé dans le monde rural.
A la présence d’un marché de l’emploi saisonnier pour partie lié à l’agriculture, s’ajoutent de nombreuses activités commerciales ou de services qui ne génèrent pas des emplois à temps complet ou dont la fragilité conduit à recourir à des CDD. Les services publics ne sont pas les derniers à pratiquer cette politique.
Donc en sus du chômage, les espaces ruraux recèlent un potentiel d’emploi important qui n’est aujourd’hui que très partiellement mobilisé et sous des formes précaires. On a là un autre facteur de pauvreté, mais aussi un élément qui creuse les différences avec les espaces urbains. Si les CDD et les temps partiels y sont aussi largement développés, ils permettent de donner de l’emploi à une part bien plus importante des actifs potentiels.

En conclusion, le croisement des différents indicateurs cartographiés nous a permis :

1- De caractériser les espaces ruraux comme des espaces, peu peuplés, vieillis et en déclin, avec une population aux revenus faibles ou médiocres, un marché de l’emploi réduit qui génère à la fois la précarité de l’emploi, le chômage et la mise “hors emploi” d’une partie importante de la population active, en particulier féminine. Ces caractères négatifs conduisent non seulement à opposer très fortement les espaces urbains ou périurbains aux “campagnes profondes” mais aussi à développer chez les habitants de ces dernières un “mal vivre”, à tout le moins un sentiment d’abandon.
2- A l’intérieur de ces espaces ruraux, se détache un ensemble pratiquement continu qui couvre les sud des deux départements et la bande méridienne au contact des deux départements. Il n’est pas surprenant que ces espaces soient aussi matérialisés par des indicateurs de santé publique qui expriment le “mal être” de leurs habitants.

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2- Choses entendues

La commission avait décidé “d’aller voir” “sur le terrain dans quelques communes dont on savait bien qu’elles n’étaient pas parmi les plus riches du diocèse, entre Vienne et Deux-Sèvres, sur une ligne Limalonges, Montalembert, Pliboux, Sainte Soline, Chey, La Mothe Saint Heray, Lusignan, Jazeneuil… “On n’a rien vu”. La misère se cache; elle est cachée. Et, de toutes façons, ce n’est pas un spectacle . Certains de nos interlocuteurs (équipes des communautés locales, médecins, travailleurs sociaux…), eux, savaient. Nous les avons écoutés. Cette deuxième partie reprend, autour de quelques points forts, la synthèse de ce qu’ils nous ont dit.

Lorsque ce fut possible, dans le respect des personnes et de leur parole, quelques témoignages directs ont également été recueillis.

Le travail

L’agriculture a considérablement évolué. Les représentants de la profession disent qu’il n’y a plus guère de grande pauvreté en son sein. Mais c’est encore un monde assez hétérogène ; des différences apparaissent entre les céréaliers, qui s’en sortent plutôt bien, et les éleveurs. Mais il y a des agriculteurs en difficulté, après la crise du marché de la viande (vache “folle”), après le passage de l’autoroute (il a fallu retrouver des terres ou se reconvertir)… des descendants d’agriculteurs aussi, qui n’ont pas été en mesure d’accéder aux formations aujourd’hui nécessaires. Quelques témoignages font état de grandes détresses, sans doute difficilement repérables : oser dire que l’on n’a pas à manger lorsque l’on est exploitant ?!
Il y a de moins en moins de travail. L’agriculture n’emploie plus beaucoup de monde : nombre de plus en plus restreint d’exploitations, de plus en plus grandes et mécanisées. Plein de petits boulots, d’emplois peu qualifiés (salariés agricoles, employés de maison…) ont disparu. D’autres ne sont plus possibles parce que la réglementation du travail les interdit.
Certes, ces emplois n’étaient pas bien payés, mais ils assuraient le minimum, matériellement et en relations sociales. Par ailleurs beaucoup de P.M.E., laiteries, secteur para-agricole, petite industrie, activités saisonnières… disparaissent également. Il arrive parfois que la seule entreprise d’une certaine importance soit… la maison de retraite.

Comment retrouver du travail ? Niort ou Poitiers, “c’est loin”. “J’ai peur d’y aller en voiture”. J’en suis “incapable”. De toutes façons, sans diplôme, “personne ne m’embauchera”.

Le travail, il est forcément ailleurs : il faut une voiture. Les emplois d’insertion, souvent à temps partiel, ne permettent pas de s’en acheter une. S’il en faut deux, c’est la catastrophe pour le ménage.
Un jeune, qui ne pouvait pas payer les réparations imposées suite au contrôle technique de sa voiture d’occasion, a dû abandonner son travail.
D’autres sont tributaires de la panne qui va bloquer la voiture plusieurs jours ou, faute d’argent, plusieurs semaines.

Le jardin

Reste quand même, dira-t-on, le jardin. Oui, bien sûr, encore, un peu. Mais c’est en grande partie une imagerie – aujourd’hui dépassée – de citadins.
Il y a de moins en moins de jardins en campagne.
Ceux qui savaient faire n’ont plus la force.
Ceux qui savent faire n’ont plus le temps.
Ceux qui auraient le temps, les nouveaux arrivants de la ville, ne savent pas faire.
Pour les lapins et les poules non plus. Il faut savoir les nourrir, les tuer… et pouvoir acheter un congélateur.

Les nouveaux arrivants

Avec le dépeuplement des zones les plus éloignées des grandes villes et des principaux axes de communication, la population a vieilli. Les agriculteurs sont devenus minoritaires.
Heureusement, pour les écoles en tout cas, il y a quelques nouveaux arrivants. Pas de problème avec les cadres supérieurs qui utilisent le télé-travail une partie de la semaine. Mais plus on s’éloigne de la gare TGV, moins ils sont nombreux.
Pas de problèmes non plus avec “les Anglais” séduits par le climat et le prix des maisons à retaper; bien que certains, au départ, rencontrent beaucoup plus d’obstacles que prévu. En tout cas, ils ont fait monter les prix.
Les difficultés sont pour ceux qui ont quitté la ville, venus de l’Est ou de la région parisienne, pour des maisons à rénover, des locations pas chères ou des logements sociaux de la commune.
Certains sont partis parce qu’ils n’avaient plus de travail et sont venus dans la région qu’ils avaient aimée pendant les vacances, l’été.
D’autres ont fui la violence grandissante de leur quartier, devenue intenable pour leurs enfants. Parfois ils ont démissionné de leur emploi et ils arrivent sans ASSEDIC, en ayant idéalisé la vie à la campagne : moins de charges…
Quelques-uns, encore en état de se battre en arrivant, ne regrettent pas. Après plusieurs années très difficiles, ils s’en sortent. Cependant la plupart ne s’en sortent pas : très mal préparés à ce qu’ils allaient trouver, il n’y a pas eu de véritable politique d’accompagnement de leur “atterrissage”.

Il y a aussi ceux qui, originaires du secteur, reviennent après des ruptures ou des événements douloureux.
Sans travail, comment refaire sa vie ?
Il y a encore quelques jeunes avec le RMI, une bicoque et leurs chiens. Ceux-là ne demandent rien. Par leurs parents, ils ont vu que les aides proposées ne permettaient pas d’en sortir…

La misère

Médecin, né dans le pays, il déclare qu’il n’avait jamais soupçonné une telle pauvreté avant d’exercer son travail. Et il parle de logements qui sont des taudis, évoque les descriptions de Victor Hugo ou Dickens, avec… la télé en plus, couleur, grand écran et qui marche jour et nuit. Des anciens, et d’autres, en arrivent à jalouser ces familles assistées qui ne travaillent pas et qui dépensent comme si.
Des dossiers de surendettement en masse, beaucoup de taxes (eau, assainissement) non payées.

De très gros problèmes d’alcool (femmes et personnes âgées aussi) que l’on a encore plus de mal à aborder en milieu rural qu’en ville, même avec les jeunes.
Des “familles sans espérance” depuis plusieurs générations, avec une proportion assez forte de personnes qui ont été ou sont pris en charge par l’éducation spécialisée.
Une grande pauvreté culturelle aussi; ni eux ni leurs enfants n’accèdent, bien sûr, à l’informatique.

Et toux ceux qui ne demandent rien, parce qu’ils ne savent pas qu’ils ont des droits ou ne prennent plus soin d’eux-mêmes. Certains ne savent plus faire de chèques… C’est comme en ville, pourrait-on dire. Pas exactement. Deux particularités rurales nous ont particulièrement frappés, que nous abordons maintenant.

Le pesant regard des autres

C’est tout le contraire de l’anonymat des villes. Il y a des familles, plutôt des noms de familles, connues, en bien ou en mal, à quinze kilomètres à la ronde. Ces gens qui arrivent de la ville, on ne connaît pas leur père et leur mère. Tout se sait de ce qui sort de l’ordinaire.
Il arrive que l’assistante sociale tienne sa permanence dans une pièce à côté du secrétariat de mairie, sans isolation particulière. Il est arrivé que les services sociaux soient dotés de véhicules de service avec le logo du département… Les travailleurs sociaux prennent alors leur véhicule personnel – mais, de toutes façon, un véhicule étranger ne passe pas inaperçu…
“Je travaillais à la cantine”, j’étais connue, et je devais demander de la nourriture à la banque alimentaire. “C’était très dur, mais je l’ai fait pour mes enfants, pour qu’on s’en sorte”.
D’autres préfèrent ne pas demander. Les travailleurs sociaux font des offres, sans retour. Une personne, qui n’avait plus de bois pour se chauffer, n’a pas voulu qu’on s’adresse au C.C.A.S.
Pour les cours de lutte contre l’illettrisme, on préfère la ville… à condition d’avoir une voiture : au village, on serait vite repéré avec la honte d’afficher qu’on ne sait plus lire.

Eloignement, isolement, enclavement

Plus personne ne passe. Il n’y a plus ou peu de transports en commun ou de commerces ambulants. Dans certains endroits le boulanger passe encore, à trois ou quatre heures de l’après-midi, mais pas tous les jours.

Dans d’autres, seul passe le garde champêtre, et on a parfois du mal à y faire venir une ambulance. Le facteur s’arrête au carrefour. Se déplacer – pour travailler, pour un stage, une formation, une visite au spécialiste… – coûte cher.

Les principales victimes de cette situation sont les jeunes et les plus âgés ou les personnes à faibles ressources.

De nombreux retraités ont sous-estimé l’obstacle et se retrouvent en grande difficulté lorsqu’ils ne peuvent plus conduire.

Pour les aînés, il y a souvent une fille, une nièce ou la mairie qui interpelle l’assistante sociale.
Mais pour les autres…

Le problème du déplacement est central et permanent. “C’est nous qui allons sur place parce qu’ils ne peuvent pas se déplacer. Et comme ils ne peuvent plus se déplacer ils n’ont pas de travail”. “Quel sens ça peut avoir de prescrire un médicament à quelqu’un qui ne peut pas se déplacer ?”

Il ne se passe plus rien. L’isolement conduit à une perte de sens. Sans relations comment retrouver du sens ? Plus d’instituteur, plus de curé, plus de café… Le sentiment d’abandon : loin du lieu où se prennent les décisions, on ne compte plus. Un désert. “Nous sommes dans un non-pays”.

Restent tout de même quelques marchés traditionnels, auxquels certains viennent à pied, et le rendez-vous du dimanche matin à l’Inter marché – Unico – Super U.
Le foot également qui intègre peut-être encore un peu les populations en marge.
Les foyers ruraux qui accompagnent encore un certain nombre d’activités pour ceux qui peuvent se déplacer.
Des animations dans les maisons de retraite. Les Restos du cœur. Des personnes qui donnent du temps pour créer du lien…

Un témoignage

Je pense que l’on peut dire que je suis en situation de précarité.
En effet, je me sens exclu de la société dans laquelle je vis, et mal accepté dans mon environnement de vie.

Je suis célibataire, sans enfants. Je suis aujourd’hui à la recherche d’un emploi.

Ma famille habite depuis de nombreuses années dans la région. Nous sommes quatre frères et une sœur nés dans la maison familiale.
Ma mère s’est retrouvée seule à nous élever, après le départ de notre père. Il était considéré comme un “fait-néant” et un “bon à rien”. Il buvait, peut-être pas tant que ça et nous avons toujours vu ma mère cacher les bouteilles de rouge.

Quand nous avons grandi, nous étions quatre garçons à six ans d’intervalle et nous faisions des bêtises comme les jeunes de notre âge, mais bien sûr en groupe.

Ma mère nous attrapait en nous disant que les voisins, le maire, les “braves gens” se plaignaient et pensaient qu’on tournerait mal.

Seule notre sœur pouvait s’en sortir. Elle s’est marié rapidement et est partie à la ville. Quant à nous, nous ne pouvions partir trop longtemps de la maison, notamment pour aller à l’école.

Notre mère a été malade très tôt (45 ans) et a dû être placée dans une institution où un tuteur s’occupait d’elle.

Nous sommes restés soudés comme avant dans la maison de famille. Les quatre garçons face au monde extérieur.

C’est à ce moment-là que je me suis senti complètement exclu car je m’imaginais que l’extérieur me considérait comme un “marginal”.

J’avais du mal à aller vers les employeurs pour trouver un travail, et même quand j’en trouvais, je supportais mal le regard des supérieurs sur moi.

Je ne pouvais que m’investir dans des travaux saisonniers loin de mon entourage (géographique). Je faisais les vendanges, ramassais les légumes… Mais je revenais bien vite “chez moi” comme mes frères.

Notre nom est devenu bien vite un handicap pour trouver un emploi ou même demander un service dans notre secteur d’habitation (15 Km à la ronde.)

Notre réseau de relations était restreint et se composait de personnes aussi marginales que nous.

Je ne peux pas dire que j’ai eu de relations intimes suivies car ce n’était que des personnes de passage. Mais est-ce que je voulais les garder ???

Je pense que le fait de vivre en milieu rural est d’un côté un handicap. En effet, tout le monde connaît tout le monde, ou croit le connaître et les jugements sont vite faits.

Est-ce qu’on peut changer son image quand on ne quitte pas son clocher ? Je finis par croire que non !!

J’ai réussi à décrocher un Contrat Emploi Solidarité dans un collège du secteur. Le projet que nous avions fait avec l’aide de l’assistance sociale et la conseillère A.N.P.E. était de montrer aux autres que je pouvais travailler, que je n’étais pas le “vaut-rien” qu’ils pensaient.

L’idéal serait que des personnes me fassent confiance pour que je trouve par la suite un emploi à mi-temps car je ne peux pas me sentir dépendant d’un employeur 8 heures par jour mais un mi-temps pourrait me permettre de souffler.

Je pense aussi que si je n’avais pas le même nom, ou bien si j’étais parti d’ici comme ont pu le faire deux de mes frères, je n’aurais pas les mêmes difficultés d’insertion.
Mais je ne peux pas partir…

L’équilibre que j’avais trouvé avec le C.E.S. était très fragile.
Ma mère est décédée brutalement l’année dernière et ma sœur est morte en septembre dernier suite à une longue maladie.
Je me sens encore plus isolé.
J’ai passé une période sans pouvoir assumer mon emploi. Comme ça, j’ai donné raison aux mauvaises langues… et maintenant le C.E.S. est terminé. Il faut que je me fasse aider mais je suis encore loin de pouvoir trouver cette force d’avancer.

Je pense que pour sortir de cette spirale, il faut trouver des personnes qui croient en vous et en qui vous avez confiance.
Pour moi l’assistance sociale et la conseillère de l’A.N.P.E. ont été présentes et je pense seront prêtes à me soutenir quand je me sentirais prêt.

En campagne, tout le monde s’imagine tout savoir sur tout le monde…
…mais la vie c’est bien plus compliqué que cela.

Témoignage recueilli le 3 février 2003

3- Eléments de réflexions

Le Poitou-Charentes présente un curieux paradoxe : il est une des régions de France où l’on vit le plus vieux et une des trois plus pauvres en revenu par habitant. On peut être pauvre et en bonne santé.
Encore faut-il noter que sur les quatre départements qui composent la région, les Deux-Sèvres et la Vienne connaissent moins de pauvreté que les deux départements charentais. Il reste que, toutes formes de pauvreté confondues, c’est environ 10 % de la population totale de la région qui souffre de pauvreté.
Il peut être utile de rappeler ici une définition. Parmi tous les critères pour définir la pauvreté, celui des ressources est le plus simple. Ainsi sont qualifiées de ‘pauvres’ par les services de la Direction Régionale des Affaires Sanitaires et Sociales, les personnes dont les ressources sont comprises entre 450 € et 800 € (environ le SMIC). Les “très pauvres” ont des ressources inférieures à ces chiffres, soit à peu près le revenu minimum d’insertion (RMI) : autour de 380 € par mois.
Tels sont les chiffres.

Au-delà de ces chiffres, il s’agit surtout de comprendre ce que signifie de vivre avec si peu d’argent. Quoi qu’on pense des grandes idées sur une vie simple et frugale ou sur la beauté de vivre à la campagne, il faut savoir aussi que le montant des ressources induit un style de vie et façonne des mentalités et des comportements. La pauvreté commande un style de vie obligatoire et pas du tout volontaire.

Pauvreté et conditions sociales

C’est pourquoi, d’entrée de jeu, il faut s’entendre sur une distinction capitale. La “pauvreté” est un terme ambigu, car il désigne aussi bien un état de vie volontaire, librement choisi ou accepté, qu’il définit la pénurie imposée et subie.
Le premier sens est joyeux et désigne un détachement des choses.
Le second est accablant et mutile la liberté : il décrit la misère. Sans romantisme aucun, l’évangile exalte la pauvreté du cœur. Mais il n’accepte pas la misère.
Autant la pauvreté représente un choix de vie légitime et beau, autant la misère définit une condition de vie oppressive et injuste (1).

A ces remarques essentielles, s’ajoutent d’autres considérations sur la situation de la misère. Elle n’occupe pas partout la même situation sociale. Elle n’est pas ressentie de la même manière par chaque personne concernée. Il est simple de comprendre ces faits.
Dans une société, par exemple, il convient de prendre en compte le niveau de vie des membres : plus elle dispose de moyens importants, plus la misère apparaît comme un facteur d’exclusion, comme une exception, une anomalie. On parle ici de “pauvreté relative” : le fait de ne pouvoir bénéficier des biens et des avantages accessibles à la moyenne de la population.
Egalement, le lieu d’habitation importe : habiter au milieu d’une population ayant les mêmes revenus donne une image d’égalité des conditions sociales. Résider démuni au sein d’un quartier cossu conduit à se cacher, à taire ses besoins. Ce voisinage rend la misère honteuse. Reléguer en périphérie des villes des îlots de pauvreté souligne la disparité sociale.

Subjectivement, la personne pauvre (au sens financier) réagit différemment si elle peut accéder facilement aux secours sociaux ou non, profiter des propositions publiques ou non, trouver d’autres personnes dans sa situation ou non…
Là se manifeste un point important : à la misère économique s’ajoute un autre facteur décisif, celui des liens sociaux, les relations. La misère devient un isolement en plus d’une situation de manque, une absence de fraternité, un enfermement. L’isolement est de fait imposé. La personne n’est plus maître de la relation, c’est l’exclusion.

A ces constats généraux, il faut ajouter deux considérations nécessaires pour bien interpréter le sujet de la misère.

1- On parle beaucoup de “retisser LE lien social”. L’intention est généreuse : qui accepterait d’exiler un homme, un proche, hors de la communauté humaine ? Pourtant son expression cache un grave danger, rarement perçu.
Spontanément, une société est envisagée comme un ensemble harmonieux, une “grande famille”. On suppose qu’hier une charmante commune rurale entretenait sans heurt, entre tous ses habitants, une entente globale, une harmonie communautaire.

Pour certains, ces mots au singulier recouvrent un pluriel, comme on s’attache à une lanière tissée de plusieurs fils.
Pourtant ces images véhiculent l’idée implicite d’un tissu social identique, commun et homogène. On parle donc – au singulier – DU lien social. Face à la misère, il faudrait restaurer LE lien social et intensifier sa force. Beaucoup d’institutions y travaillent. En réalité, il n’en est rien. Les choses ne se passent pas ainsi.

Dans une société, les relations sont multiples. Chaque famille, un quartier, un groupe se relient à l’ensemble d’une manière spécifique. Chacun défend ses intérêts, ses conceptions, ses buts. Les rapports sociaux naissent de cette multiplicité. Elle est leur vitalité, parfois leurs affrontements, en tout cas leur richesse : car une société avance par les relations entre ces divers facteurs. Elle progresse ou régresse sous leur influence.

Le singulier (“LE” tissu social) nivelle au contraire, il uniformise selon des conceptions moyennes. Sous la gentillesse de l’expression, il impose un cadre, un modèle d’insertion souvent présenté par ceux qui dirigent cette société. Les pauvres sont alors ceux dont on s’occupe ; leur point de vue n’apporte rien de neuf à une société qui peut fort bien continuer sans eux.

Entrer dans une unanimité ainsi contrainte signifie que leur voix ne change rien. Elle ne compte pas. La misère n’est pas prise en compte pour ce qu’elle est, puisque cette conception globalisante tente d’insérer dans la société ceux que l’organisation sociale a déjà placés à ses marges. Les liens sociaux se font de groupe à groupe et non d’une personne à un ensemble. Il faut toujours une médiation pour bâtir des relations. Les petits groupes servent de médiation. Les démunis manquent de cette médiation.
Malheureusement, on préfère prendre la personne isolée face à une société tenue pour normative. Plus on règlemente et plus on désigne, on isole en fixant dans un état. Réglementer fige hors du droit commun.

2- Seconde considération : à la misère économique, à la honte, se superpose souvent un fort sentiment de culpabilité. Car il faut bien s’expliquer à soi-même pourquoi on est pauvre, hors des rapports sociaux ; pourquoi on s’estime incapable de participer à la vie commune et pour quelles raisons on ne peut vivre comme les autres, isolé des relations ordinaires.

Il en résulte le sentiment d’être victime, au double sens du mot : soit victime à cause d’une incapacité personnelle intérieure, soit victime à cause d’un sort injustement subi. D’où les extrêmes de l’abattement (fuite des autres, plongée dans l’alcool…) ou des explosions de violence. La culpabilité naît de ne pas être aimé pour ce qu’on est. Mais en guérir, demande plus que recevoir un sentiment d’amour, il faut rencontrer beaucoup de compétence pour resituer dans la vie sociale une personne marginalisée.

Pauvreté en milieu rural

On pourrait penser qu’à la campagne la pauvreté est plus supportable qu’en ville. A l’anonymat des agglomérations, s’opposeraient l’espace où marcher, le jardin à faire, les voisins pour parler. Laissons de côté ces images d’un autre temps.
La misère n’est pas plus supportable en rural qu’en cité. Seulement, elle prend un autre visage.
Les plus démunis ne font plus de jardin : où ils n’en ont pas, ou ils ne savent pas le faire. Certains n’ont pas appris à cuisiner ; loin de mitonner les légumes de leur récolte, ils vivent de surgelés qui les ruinent. Ils ne se promènent pas dans les forêts ni sur des sentiers ombragés ; ils usent jusqu’au bout des mobylettes antiques ou des voitures expirantes. Les réfrigérateurs sont vides, mais les armoires à pharmacie remplies. Certains ne parlent à personne, et il arrive que nul ne connaisse les nouveaux arrivants venus de la ville vivre leur RMI dans une bâtisse isolée… La réalité actuelle est moins poétique et remplie d’une horrible banalité.

Les services sociaux prennent surtout en charge les jeunes et les personnes âgées : avant 24 ans et après 65 ans. Entre ces extrémités, une population nouvelle s’est installée dans l’espace rural, soit parce qu’elle tombe peu à peu dans la précarité (cette évolution vers le pire de la pauvreté), soit parce qu’elle s’y réfugie, parce que la vie y est réputée moins chère. En campagne, la pauvreté est émiettée et cachée. Le maire, l’assistante sociale, le Bureau communal d’aide sociale en savent l’existence et font de leur mieux pour entrer en contact avec elle. Seulement cette aide suppose un contact préalable pour être offerte.

Dans le langage habituel aux services sociaux, la précarité est distinguée de la pauvreté. La pauvreté définit une situation. Une personne peut arriver à s’organiser dans la pauvreté. La précarité évoque une fragilité, une instabilité. Une personne ne peut plus s’y organiser. Elle se sent entraînée dans une spirale de misère qu’elle ne contrôle plus. La précarité représente ainsi une pauvreté qui évolue et s’intensifie. Prend-elle une forme particulière en rural ? Oui, par l’augmentation du sentiment de distance, par un isolement croissant.

Or la première difficulté à laquelle on se heurte pour rencontrer la misère en rural, consiste précisément à établir ce contact. La Commission Justice et Paix, pourtant convaincue de son existence et attachée à découvrir les faits, s’est trouvée non pas devant un mur du silence ni même devant des dénis de la réalité, mais devant un objet insaisissable, une sorte de brouillard social. Comment expliquer ce fait ?
Bien sûr, il n’existe pas de “quartier difficile”, mais une dispersion extrême de la misère : au Bourg, dans des hameaux, dans une maison isolée… Et les intéressés se taisent et se terrent. Beaucoup ne font pas valoir leurs droits. L’espace agit comme un isolant. Mais un isolant “troué” – en rural, l’anonymat est parfois difficile à préserver. Dès que l’assistante sociale visite quelqu’un, les voisins s’en aperçoivent. Savoir que les autres sont au courant augmente la gêne ressentie.

Ensuite, comment estimer la pauvreté ? Tel vieillard se débrouille tant bien que mal, un autre se laisse couler. La pauvreté économique, malgré les aides, s’accroît au fil des distances, l’état sanitaire vacille. Un maire confiait : “Si je resitue les indicateurs habituels de la pauvreté à ma commune, ils n’ont plus de sens”. Car s’il ne s’agit plus de répondre à des indicateurs.
Autre chose se passe, comme en ces familles qui n’envoient plus leurs enfants à l’école. Celle-ci ne fonctionne plus comme un ascenseur social. Au fond, il n’y a plus d’espoir. La vie s’est arrêtée autour d’îlots de misère, frontière plus hermétique que les approches quantitatives. Il y a autre chose.

Nous touchons là, il semble bien, la principale raison de la misère : l’isolement. A la fois au sens objectif : les distances, l’impossibilité de se déplacer ; et au sens subjectif : le manque de participation à la vie commune. La vie sociale a perdu sa cohésion ; la vie personnelle perd sa cohérence. L’absence d’échanges déshumanise.
Telle est la principale forme de la misère en rural : la personne ne sait plus à quel groupe de relations sociales elle pourrait appartenir. Ni attendue ni entendue, elle reste seule. La solitude constitue la pire pauvreté. Tout est loin, seule la misère est proche.

L’humanité comme échange

Comprenons bien ce fait : l’éloignement est combattu. Les chemins sont goudronnés, le facteur et le médecin passent. On peut aller voir les personnes seules. Mais elles ne peuvent pas rendre la pareille. Aux distances géographiques s’ajoute un isolement intériorisé, la distance ressentie de soi aux autres. L’espace géographique des relations habituelles s’est évanoui. Les eaux de la solitude ont recouvert le paysage. Nul bateau ne part vers les autres.

Que quelques-uns viennent encore pour des visites professionnelles, dernier lien social, apporte la preuve visible que c’est bien le dernier puisqu’il est obligé. Très rapidement, les relations se sont distendues. Aux fêtes de fin de la moisson (le “berlot”) ou aux vendanges faites en commun, a succédé la moissonneuse-batteuse qui rentre à deux heures du matin.
Il existe, dira-t-on, davantage d’associations. C’est vrai. Mais elles regroupent des personnes dont l’appartenance sociale est déjà établie. Il ne reste alors que la télévision qui parle mais à qui on ne parle pas. Certaines personnes isolées tremblent devant des émeutes qui se produisent à l’autre bout du monde ou devant des violences urbaines qui jaillissent à des centaines de kilomètres de chez elles. Elles ignorent les événements du canton ou les interprètent à travers la vision transmise par ces duretés. Violences lointaines, mais lecture rapprochée.

L’accès au travail dépend de la possibilité de se déplacer. Il ne subsiste que trop peu de transports en commun et ils sont trop rares et chers. Les commerçants effectuent de moins en moins de tournées : ne va-t-on pas maintenant à la grande surface ? Accès aux commerces, accès aux services publics, accès aux soins sont aussi problématiques.

Recevons ce témoignage : “Le problème du déplacement est permanent et il nous heurte. La plupart des activités sont gênées ou facilitées selon qu’il y a des possibilités de déplacement ou non”. Les empêchements s’ajoutent à la misère. Ainsi, beaucoup d’emplois d’insertion sont à temps partiels. Ils ne permettent donc pas d’entretenir une voiture pour s’y rendre.

Il en résulte l’impression d’être inutile, de trop : “on ne compte plus”, “on n’existe plus”. Les décisions qui concernent ces personnes sont prises au loin : “on ne pèse plus”. L’isolement : autre nom de l’exclusion.

Arrivé en ce point d’analyse, il convient de rappeler deux exigences de la vie sociale :

1- Le partage offre une approche insuffisante. Certes, il est généreux : il distribue et répartit avec le plus d’équité possible. Mais il ne “partage pas”. Celui qui reçoit peut fort bien recevoir sans rien donner. L’exemple le plus net est celui de l’héritage : le legs est partagé entre les héritiers. Ceux-ci ne rendent rien et ne se donnent rien l’un à l’autre (sauf aux impôts !). Si, dans le partage, il n’y a que le don à recevoir, il enferme et renforce le sentiment d’appartenir à ceux “dont on s’occupe”. Et ceux-là reçoivent sans donner, ils ne partagent rien.

Allant plus loin, l’échange travaille dans la réciprocité. Chaque personne possède quelque chose à donner : sa parole, son histoire, son expérience unique de la vie… Elle détient une fécondité sociale par ce qu’elle apporte d’irremplaçable. Une société s’humanise par l’échange. La misère isole de l’échange : c’est son pire visage. Dans l’échange intervient certes une part utilitaire (un objet, un service…). Interviennent tout autant la confiance et l’égalité radicale des hommes. Aucun n’est plus homme qu’un autre, face à la vie, face à la mort.

2- L’échange révèle ce que chacun possède d’unique, ce qui est non échangeable en lui : sa personnalité. Car une personne ne dévoile ce qui l’habite, ce qu’elle est en elle-même, que dans la confiance d’un dialogue. Ainsi, elle est reconnue dans sa singularité. Le meilleur traitement administratif ou de bienfaisance ne va pas aussi loin. Chacun apporte aux autres une part unique d’humanité. L’isolement rend cette relation impossible ou superficielle. Ce manque de qualité blesse l’humanité. Une société qui exclut se mutile elle-même, quelles que soient ses performances techniques.

On sait en revanche que fournir un emploi aidé à un parent équilibre cet adulte et ses enfants. Ceux-ci échappent au soutien apporté par l’aide sociale grâce à la solidarité familiale. Au total, cette solution coûte moins à la collectivité.

En ce sens, on peut dire que, par l’isolement qui le caractérise, le type de misère rencontrée dans l’espace rural manifeste les fractures sociales les plus profondes. Pour les plus jeunes, ce type de pauvreté met en cause le modèle libéral de réussite individuelle : quand la société promet la réussite par l’emploi, que proposer quand les emplois sont rares ou inaccessibles ? Pour les aînés, il montre les dangers d’un désengagement de services publics lointains et anonymes. Car la solidarité sociale ne surgit pas par génération spontanée. Elle naît et dure grâce à des structures qui la soutiennent. La pauvreté en rural, en-deçà des efforts individuels ou des remèdes associatifs, appelle des structures qui rétablissent des rapports sociaux adaptés aux diverses situations.

Que proposer ?

“Que faire ?” est évidemment la question qui vient immédiatement à l’esprit. On peut toujours attendre davantage des associations. Mais leur action ne saurait camoufler un désinvestissement de l’Etat dont une des responsabilités consiste à établir une égalité de fait, réelle et non seulement de principe, entre tous les habitants. Parmi les suggestions possibles, en voici quelques-unes, d’importance diverse et qui ne coûteraient pas nécessairement très cher.

1- D’abord apprendre à voir et à analyser cette misère dispersée et cachée. Les statistiques sont utiles pour éveiller l’attention. Elles ne remplacent pas la saisie réaliste et existentielle de misères qui s’accumulent au point de créer une spirale de la pauvreté. Les cas sont traités de manière spécifique par des services spécialisés : santé, enfance, logement, personnes âgées, scolarité… Il faudrait promouvoir des prises en compte transversales qui établissent des contacts entre ces spécialisations, afin que soit considérée la personne dans sa totalité.

2- Soutenir les actions qui rompent l’isolement : taxis collectifs, transports en commun, bureaux ou commerces multi services (poste, travailleurs sociaux…) au plus près des habitants. Les maires sont de plus en plus sollicités pour l’aide sociale : quels sont leurs moyens d’action ? Des plans cantonaux ou par pays de lutte contre la précarité s’avèrent indispensables, ainsi que la formation des élus et des personnels municipaux.

3- Trouver des formules souples de protection sociale : beaucoup de professions bénéficient de modulations fiscales. Mais un homme qui “bricole” à la campagne peut arriver à survivre. Cependant il ne bénéficie pas de protection sociale. Pour les tâches de proximité, il existe un “chèque-emploi-service”, avec un système de défiscalisation. Mais si l’employeur n’est pas imposable, il n’a aucun crédit d’impôt pour employer l’aide de quelqu’un. De plus cet avantage n’est pas valable pour les activités habituelles en campagne (comme faire du bois), qui permettaient d’employer des personnes en situation précaire. Ou il faudrait déclencher des procédures trop lourdes et trop onéreuses. Pour obtenir une protection sociale, il faut créer une association-support, ce que les distances et l’isolement des précarités actuelles rendent plus qu’aléatoire.

4- Outre les objectifs de rentabilité et d’hygiène qui leur sont imposés, les maisons de retraite pourraient devenir des lieux de rencontre, de dialogue, de convivialité même pour des non-résidents. Il existe, par exemple, des liens heureux entre école et maison de retraite. Sinon ces maisons créent une autre forme d’isolement : la solitude à plusieurs.

5- Maintenir ou susciter de nouvelles formes d’emplois liés à un type de travail, à des services proches et à la qualité de l’environnement, à la sauvegarde de la nature…
Cette proposition demande une souplesse et une adaptation aux aptitudes de ceux auxquels ces métiers seraient proposés. Il est vain de chercher à les inclure dans des régimes de travail pour lesquels ils ne sont pas faits. L’insertion sociale devrait diversifier davantage ses modalités.
Certaines personnes n’accèderont jamais à des emplois qualifiés. Il est nécessaire de trouver des nouveaux types d’emplois aidés – avec les tuteurs indispensables. Car l’inscription dans une société suppose toujours un encadrement qualifié. Elle suppose avant tout des conditions de travail décentes et respectueuses de l’homme.

6- Multiplier en proximité les lieux de dialogue, d’écoute, d’échange. Des hommes et des femmes en précarité qui se réunissent, forment un pôle d’humanité. Des exemples montrent qu’il est possible de sortir des gens de chez eux pour en rencontrer d’autres. Autrefois, les cafés ont joué ce rôle de point de rencontre – mais il fallait y consommer. Ces lieux ont en partie disparu sans être remplacés…

Pauvreté secrète, souvent honteuse, culpabilité depuis parfois plusieurs générations, la misère en milieu rural possède des spécificités qui blessent les personnes. Elle les blesse d’autant plus profondément que la rapide mutation du monde rural accentue leur inadaptation, donc leur isolement. Si on n’y prend garde, il se constitue une catégorie de précaires dont l’évolution ne laisse aucun doute sur son aggravation.
Ce déclin ne sera une fatalité que si nous l’abandonnons à sa pente.

Toute l’ambition de cet opuscule veut montrer que nous pouvons réagir. Les uns avec les autres.

(1) Pourtant, nous cèderons au langage courant, en parlant également de pauvreté équivalent à la misère.

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