Gens du voyage et Gadjé

décembre 1996

Commission Diocésaine Justice et Paix

1- Eléments d’informations
2- Pistes d’actions
Quelques adresses
Eléments de bibliographie

Remarqués dans leurs caravanes, entrevus sur leurs terrains, redoutés dans le quartier, admirés pour leur musique, rencontrés sur le marché… les «gens» qui «voyagent» sont sources d’interrogations et de peurs pour les sédentaires que nous sommes et qu’on appelle «gadgés» (1). Ils nous déroutent. Mais nous sommes aussi invités à nous «bouger» dans nos mentalités.

Le chemin qu’il nous faut prendre conduit de l’ignorance à l’accueil.

Peureux et méfiants

C’est une population étrange qui débarque et qui repart : familles avec de nombreux enfants, vie en plein air, métiers et mobilité étrangers à notre culture.

La première réaction est souvent la suspicion. De vieux schémas reviennent à l’esprit : vol, rapine, mensonge, saleté, mendicité, harcèlement. Leur présence peut d’ailleurs donner à d’autres l’idée d’en profiter. Les «Gitans» ont bon dos.

De la suspicion à la répulsion et à l’exclusion le chemin est court. Notre société le vit quotidiennement. Dans certains pays, les gens du voyage sont la cible des néo-fascistes. De l’exclusion à l’extermination, le pas a été franchi par les nazis et leurs complices, actifs ou passifs. Comme pour les juifs, on en est venu à nier l’humanité des «Tziganes» et à organiser systématiquement leur élimination.

Cette peur et cette méfiance sont aussi les leurs à notre égard. Et l’exclusion, comme souvent, fonctionne dans les deux sens.

Surpris et déroutés

Cette première impression passée, si nous sommes quelque peu attentifs, nous constatons que les gens du voyage vivent des situations extrêmement difficiles.

Et nous découvrons cette culture différente de la nôtre, avec un autre rapport à l’espace, au temps et aux biens. Les valeurs ne sont pas toutes les mêmes. La solidarité familiale est extrêmement importante. Les enfants sont difficilement scolarisés.

Les adultes se marient rarement à la mairie, mais selon des coutumes qui varient d’un groupe à l’autre. La religion tient une place très importante dans la vie des voyageurs. Volontiers, ils parleront des «Saintes» ou de la «Petite Sainte»(2). Leurs rassemblements sont chaleureux ; le merveilleux s’y mêle à la réalité de la foi. La sensibilité et l’affectivité prédominent.

Ils nous rappellent ce que nos ancêtres ont été : un peuple oral, de traditions et de légendes.

Curieux et séduits

La différence devient questionnement.

De quoi vivent-ils ? Ces voitures, ces caravanes qui sont pour nous signe de richesse… Ils ont, comme tous ceux qui y ont droit, les allocations et le RMI. Ils font des saisons ou de l’artisanat, vivent de la chine, de la brocante. D’autres sont ferrailleurs ou font de la récupération. Souvent ils survivent de nos rejets et de nos déchets.

Que vivent-ils ? Ce temps de vivre, ces enfants si joyeux, cette musique… Ils ont, même dans la misère, un art de vivre, un sens de l’accueil et du partage, une liberté qui nous interpellent.

«Viens voir les comédiens, voir les musiciens, voir les magiciens…»
La bohême, partir en caravane, se balader…

Mais leur monde est gravement fragilisé par notre culture contemporaine et le système économique actuel.

Dans l’ordre du religieux aussi, misère et crédulité les rendent vulnérables. La superstition se développe.

Accueillants

C’est l’affaire des pouvoirs publics. Depuis 1990, la loi «Besson» impose l’aménagement d’aires d’accueil, de terrains de stationnement dans toutes les communes de plus de 5 000 habitants. elle est encore loin d’être respectée. D’une manière générale les dispositions légales existantes sont d’ailleurs interprétées restrictivement, la lettre l’emportant sur l’esprit du texte.

C’est l’affaire de tous, propriétaires de parcelles de terre à vendre ou à louer, parents d’élèves, riverains des aires de stationnement, clients des gens du voyage… Des associations se développent pour jeter des ponts, exiger le respect des droits et associer les gens du voyage à la gestion collective de leurs difficultés.

C’est l’affaire de l’Eglise. Quelle place dans nos célébrations ? Quelle place dans nos écoles ? Si nous prenions le chemin de la confiance, celle que l’on doit a priori à tout homme ! Si nous prenions le chemin de leur culture ! L’Aumônerie des gens du voyage s’y emploie. Elle ne peut le faire seule.

C’est notre affaire : militer pour le droit à la différence et découvrir que ce n’est pas antinomique avec la citoyenneté, le partage, la rencontre, l’amitié.

(1) Gadje : pluriel de gadjo pour les hommes et de gadji pour les femmes, signifie «paysans», les gens du pays, ceux qui sont attachés à leur terre. Historiquement, les gens du voyage se considéraient de la race des seigneurs, ceux qui sont libres de leurs déplacements.

(2) Ces «Saintes» sont vénérées au pèlerinage des Saintes Maries de la Mer. Il s’agit de Marie-Salomé, de Marie Jacobé et de Sarah la Noire, particulièrement chère aux Tziganes. La «Petite Sainte» désigne Marie, que l’on célèbre à Lourdes.

1- Eléments d’informations

Tziganes est le terme le plus général, qui englobe plusieurs ethnies originaires de l’Inde et venus en Europe depuis cinq à six siècles :

* Les Roms sont de loin les plus nombreux (Rom signifie «Homme» en sanscrit). Présents dans toute l’Europe ils sont bien représentes en France, notamment en région parisienne.

* Les Manouches (le mot signifie «Homme véritable») sont encore appelés Sinti (du nom d’un fleuve indien, le Sind). De nombreuses familles se trouvent dans le nord de la France, à la frontière allemande, dans l’est et le sud-ouest.

* Les Gitans (du mont Gype d’où vient la dénomination petite Egypte ; on les a appelés les Egyptiens, puis les égyptans, puis les gitans) sont Présents en Espagne et dans le midi méditerranéen.

* Les Yéniches eux, ne sont pas d’origine indienne. De souche européenne, ils ont, depuis plusieurs générations, adopté le mode de vie et les coutumes des tziganes. Ils sont très nombreux en France, notamment dans le centre et la région lyonnaise.

En tout, ils sont près de 10 millions dans le monde. entre 250 000 et 300 000 vivent en France et ont la nationalité française. 100 000 seraient sédentaires, les autres se répartissant à peu près également entre semi-sédentaires, selon les périodes de l’année, et itinérants. Mais les passages d’une catégorie à l’autre sont fréquents.

Les familles sont nombreuses (4 à 5 personnes par foyer en moyenne) et la population est jeune (45 % de moins de 16 ans, 4 % seulement de plus de 65 ans, pour 21 % et 15 % dans la population globale française).

A- Une culture spécifique

Parler de la CULTURE d’un groupe est toujours très risqué : risque d’erreur, d’approximation, voire de caricature.

Le Voyage dans la tête

Le premier aspect, le plus évident, c’est précisement le «voyage». Ils ont, de fait, le voyage dans la peau, même lorsqu’ils ne peuvent se déplacer. Ce goût pour le voyage est révélateur de la liberté à laquelle ils sont très attachés ; liberté que, par ailleurs, ils paient très cher.

Primauté du groupe et de la famille

Le voyage ne se vit pas de manière individuelle et personnelle, c’est toute la famille qui se déplace et va de campement en campement. En effet, la famille, au sens large du terme, passe avant tout, et cela crée des solidarités très fortes : on ne touche pas à quelqu’un de son clan. Cette solidarité a ses propres limites, car elle peut à son tour engendrer des rivalités profondes et durables, des haines insurmontables. Cette société familiale est un monde hiérarchisé avec une place tout à fait prépondérante accordée au chef de famille.

Les enfants sont «sacrés». Souvent, ils ont une intelligence très vive et une réponse rapide. Dès leur jeune âge, ils sont habitués à se défendre contre de nombreuses agressions. Ils doivent devenir adultes et responsables très vite. Ils se marient selon leur droit coutumier, souvent très jeunes (16 ans pour les filles, 18 pour les garçons).

La maladie, la mort et le deuil prennent une place considérable dans la vie des individus et surtout du groupe. Ce sont des moments de grande souffrance, mais aussi de cohésion familiale très forte. On peut voir des gestes déroutants pour nous, comme brûler la caravane du défunt ou revendre le terrain.

Des communautés profondément religieuses

La religion tient une place très importante dans la vie des voyageurs. Leur «culture du voyage» fait qu’ils se retrouvent bien dans la démarche du pèlerinage : Lourdes et les Saintes Maries de la Mer pour les catholiques, les conventions de l’église évangélique Tsigane pour d’autres. Ces grands rassemblements sont des moments d’une grande intensité, ressentis et exprimés avec des gestes concrets qui s’adressent au coeur et aux sens : allumer des cierges, offrir un manteau aux Saintes, les toucher, prier avec tout son corps…

Bien des jeunes ne suivent pas le catéchisme. Mais il y a des demandes de baptême, souvent de plusieurs enfants à la fois, qui sont une des occasions de contact avec le «Rachail» (le prêtre).

Au quotidien, la pratique religieuse est rendue difficile par le manque d’accueil dans nos communautés. Si cette dimension religieuse n’est pas prise au sérieux ni en compte par les Eglises chrétiennes, le risque est grand que des sectes se développent.

Le travail n’est pas une fin en soi

Les Voyageurs regardent volontiers la vie comme un cadeau du ciel qu’ils reçoivent au jour le jour sans se préoccuper du lendemain. S’ils savent peiner pour gagner leur vie, ce n’est jamais une fin en soi, mais seulement un moyen de satisfaire d’autres besoins plus fondamentaux : vivre en famille et profiter de la vie qui leur est donnée.

«Le travail ne doit pas nous empêcher d’être père de famille, d’être présent à notre famille. Un malade, un défunt dans la famille, on quitte tout pour aller l’entourer. C’est normal.»

Comme le reste de la vie du Voyageur, où la convivialité tient une grande place, son travail est très lié à la rencontre de l’autre. C’est ainsi que la «chine» se situe dans un jeu de relations, même éphémères, à établir avec les «gadjé» : la recherche du client qui accepterait d’acheter l’objet qu’on veut lui vendre ou de céder celui qu’on souhaite récupérer. Il s’agit de saisir les opportunités en fonction d’une demande locale en misant sur la chance plus que sur le savoir-faire et en se réjouissant de cette chance rencontrée plus que du gain obtenu. Ce désir de rencontre de l’autre culmine en quelque sorte dans la lecture des lignes de la main où la recherche d’un gain s’accompagne d’un souci constant de l’interlocuteur. Ceci se manifeste par la nature du message délivré, toujours empreint d’espérance et de réconfort.

«Fin août, début septembre 1990, un homme gitan faisait du porte à porte pour vendre du linge. Je lui ai dit que je n’avais besoin de rien, il est parti.
Nous avons un noisetier dont les fruits tombent sur la place publique. Cette personne est revenue me demander si elle pouvait ramasser des noisettes, évidemment, je le lui ai permis. Il est ensuite venu me remercier en m’offrant 6 torchons, en me disant tout le plaisir qu’il avait fait à ses enfants en rapportant les noisettes. Je ne voulais pas accepter les torchons, mais devant son insistance je les ai gardés. J’ai été très surprise de ce geste car, souvent, ce sont plutôt des plaintes que ces gens là amènent quand ils passent dans une commune».

A noter toutefois, que les activités traditionnelles sont de plus en plus érodées par nos habitudes actuelles et règlementées par nos lois sur l’artisanat, la vente à domicile… et l’urbanisme. Tout cela contribue à dégrader encore des conditions de travail déjà précaires. Au delà des difficultés économiques, il s’agit d’un conflit entre deux types de culture : nomade/sédentaire, polyvalent/spécialisé.

Tradition orale

Les moyens d’expression des Gens du Voyage sont très différents des nôtres. Leur tradition est essentiellement orale. Ils ne maîtrisent pas l’écrit, ce qui les fragilise. Ainsi, dans notre pays, on trouve très peu d’intellectuels, de philosophes ou de poètes issus de leurs rangs. Il n’en va pas de même en Espagne ou dans les pays de l’Europe de l’Est.

Durant les soirées de campement, ils s’expriment encore par la musique, la danse, les palabres, les jeux, donnant libre cours à leur sensibilité et à leur art de l’improvisation.

L’introduction des moyens audiovisuels vient quelque peu bouleverser cette image traditionnelle : les veillées autour du feu sont désormais concurrencées par la télévision ; et, si la communication écrite pose encore problème, ils savent fort bien compenser par le téléphone, la CiBi.

Sur la défensive depuis des générations

Cet ensemble d’éléments caractérisant de manière très succincte leur culture les situe dans une position non pas agressive, comme nous avons tendance à le penser, mais plutôt sur la défensive. Toujours chassés et pourchassés, suivis et poursuivis, ils vivent dans la peur : peur du gendarme, peur des autorités civiles, peur des chiens, peur de l’école, peur des salles d’attente dans les hôpitaux ou chez les médecins, peur des vigiles dans les grandes surfaces, peur dans les Eglises, peur de nos regards… peur de nous, les gadje.

Malgré ces peurs, ils savent puiser dans leur long héritage transmis oralement les moyens de s’adapter sans cesse aux nouvelles conditions économiques, sociales, politiques, juridiques qui leur sont imposées.

Ça fait longtemps qu’on est sédentarisé dans le bourg. L’autre jour avec ma mère, on a sonné chez une gadjé qu’on connaît. Elle a regardé et comme elle ne nous a pas reconnues, elle a lâché ses chiens. Ma mère a réagi. Alors, elle s’est excusée : «Je ne vous avais pas reconnues. Si cela avait été quelqu’un d’autre, c’était pareil». Un jour, je parlais avec mes copines. Elles se mettent à dire : «les manouches, ils sont tous sales, etc…» Alors, je leur ai dit : «Moi, j’en suis une, je me lave, je suis propre !» Elles ne savaient plus quoi dire. J’ai senti qu’à partir de ce jour-là, elles ont changé de regard sur moi. Je n’ai quand même pas à cacher qui je suis pour avoir des copines.

B- Une activité économique difficile

L’économie est liée au voyage. C’est le travail qui détermine pour une part importante le nomadisme ou la sédentarité, la fréquence et l’ampleur des déplacements dépendant des métiers du moment. La plupart des métiers nécessitent le mouvement, une prospection intensive (car le marché local est rapidement épuisé) et l’éclatement des groupes afin d’éviter la rapide saturation du secteur de travail. Les voyageurs sont polyvalents. Ils ont une forte capacité d’adaptation et, par la formation qu’ils ont reçue au sein de leur famille, qui est l’unité économique de base, sont en mesure d’exercer successivement ou conjointement des activités diverses en fonction des opportunités, de la saison ou du lieu de séjour.

Certaines activités ont quasiment disparu : Aiguisage d’outils, fabrication de parapluies, d’objets en fer forgé et en bois. Des activités traditionnelles continuent cependant d’exister et manifestent la continuité, le maintien d’un ensemble culturel propre aux populations nomades : le travail des métaux (étamage, dorure, chaudronnerie, etc…) ; les métiers du spectacle et du cirque ; les activités de la fête ; la vente ambulante ou sur les marchés (fruits, légumes, brocante, textile…) ; la fabrication et la vente d’objets divers (violons, bijoux, dentelle, objets en osier) ; le cannage ; les travaux agricoles saisonniers. Parmi les nouveaux métiers, on trouve le ravalement de façade ou la peinture de bâtiments industriels.

(D’après un document réalisé par l’Association Centre Social des Gens du Voyage du District de Poitiers).

Février 1996, des voyageurs de la région apostolique Aquitaine en réunion se sont exprimés sur leurs métiers :

La plupart vivent de la récupération (ferrailleurs). Ils notent tous la grosse difficulté liée à la concurrence :

1) des communautés Emmaüs qui récupèrent gratuitement
2) des bennes et déchetteries
3) des gros ferrailleurs


Ce travail ne permet pratiquement plus de vivre.

Les vanniers souffrent eux aussi de la concurrence des vanneries «made in China», qui inondent les grandes surfaces, sont moins chères… mais aussi nettement moins solides.

Ils ont souvent à affronter les contrôles des forces de l’ordre. S’ils trouvent normal d’être contrôlés, ils affirment être l’objet d’humiliations révoltantes :


«Vous êtes tous les mêmes !»
«Vous n’êtes pas des hommes, pas des Français»
«Il n’y aurait que nous, cette sale race n’existerait plus».


Les saisonniers trouvent de plus en plus difficilement des emplois. Quand ils en ont, ils rencontrent encore beaucoup de difficultés.

Exemple : les saisons maraîchères sur le Saumurois occupent la famille environ du mois de mars aux mois de septembre, octobre s’ils font les vendanges. Mais, quand ils reviennent dans leur lieu de sédentarisation pour la période hivernale, ils ne peuvent pas percevoir d’indemnités des ASSEDIC (les travaux saisonniers n’ouvrent pas de droits). Ils restent alors environ 3 mois avant de pouvoir percevoir une allocation RMI ou autre. en attendant, les travaux de récupération, les marchés etc… ne sont pas rémunérateurs. Ces difficultés décourageraient les familles à prendre un travail d’été.

Les hommes présents à la réunion ont beaucoup insisté sur le fait que le travail était important pour eux pour gagner le pain quotidien. Mais il n’est pas une fin en soi.

C- Des droits à conquérir

Le droit à la différence

Après des siècles de rejet et de surveillance policière, après des décennies de tentatives «d’assimilation» et de «sédentarisation», une nouvelle politique paraît se dessiner, qui considère les voyageurs comme des citoyens à part entière.

Des organisations internationales (le Conseil de l’Europe, l’UNESCO…) prônent la reconnaissance et la protection des minorités culturelles ainsi que le respect des droits de tout homme.

Les groupes ethniques, victimes de la discrimination sous une forme ou une autre, sont parfois acceptés ou tolérés par les groupes dominants à condition de renoncer à leur identité culturelle. Il convient de souligner la nécessité d’encourager ces groupes ethniques à conserver leurs valeurs culturelles, ils seront ainsi mieux en mesure de contribuer à enrichir la culture totale de l’humanité.(Art. 18 des statuts de l’UNESCO)
Tuer le nomade c’est tuer la part de rêve où toute société va puiser son besoin de renouveau.(Proverbe Tzigane)

Le droit de circuler librement

Fondamental pour nous tous, ce droit n’est pas reconnu aux gens du voyage, même de nationalité française. Leur mode de vie étant toujours considéré comme suspect, ils restent constamment surveillés. Si le carnet anthropométrique à connotation raciste qui existait depuis 1912 a été supprimé en 1969, il reste un carnet de circulation qui doit être régulièrement vise par un commissaire de police ou un commandant de gendarmerie. Ne pas posséder ce papier, ne pas l’avoir fait viser ou simplement être en retard pour le présenter à la police ou à la gendarmerie constitue une contravention. Pour autant, le document n’a pas la valeur d’une carte d’identité et ne permet pas de sortir de France. Même pour aller dans un autre pays de l’Union européenne, les gens du voyage doivent obtenir un passeport.

Une commune de rattachement est obligatoire. Elle permet l’inscription sur les listes électorales ou à la sécurité sociale, les déclarations d’impôt, le recensement, le mariage. Mais les Gens du Voyage en changent souvent et ce rattachement reste dans la plupart des cas fictif. En pratique 75 % d’entre eux sont privés du droit de vote.

Le droit de stationner utilement

A proximité de l’école, ou de l’hôpital lorsqu’il y a un malade. Sur un terrain qui ne soit pas insalubre. Le temps du trimestre scolaire, d’un travail ou d’un stage…

En France, une loi du 31 mai 1990 visant à la mise en oeuvre du droit au logement, dite Loi BESSON, contient un article consacré aux gens du voyage et qui impose de leur réserver des emplacements aménagés.

En effet, selon l’article 28 de cette loi :

«Un schéma départemental prévoit les conditions d’accueil spécifique des Gens du Voyage, en ce qui concerne le passage et le séjour, en y incluant les conditions de scolarisation des enfants et celles d’exercice d’activités économiques.Toute commune de plus de 5 000 habitants prévoit les conditions de passage et de séjour des Gens du Voyage sur son territoire, par la réservation de terrains aménagés à cet effet.

Dès la réalisation de l’aire d’accueil (…) le maire ou les maires des communes qui se sont regroupés pour la réaliser pourront, par arrêté, interdire le stationnement des Gens du Voyage sur le reste du territoire communal».

S’il n’y a pas d’aire d’accueil répondant aux conditions de ce texte, le stationnement ne peut être interdit. Il peut seulement être limité dans le temps, mais pour une durée qui ne peut être inférieure à deux jours. Si certains lieux peuvent être exclus, il ne peut y avoir d’interdiction générale.

Les Gens du Voyage peuvent en tout cas s’arrêter sur les campings du moment qu’ils en paient le prix et respectent le règlement. Leur en refuser l’accès est une discrimination qui peut être poursuivie devant le tribunal correctionnel.

Mais les réalisations se font attendre. Les préjugés sont aussi tenaces dans l’administration que dans l’opinion publique. Le résultat en est que les gens du voyage ne sont toujours pas considérés comme des citoyens à part entière.

– Selon une enquête réalisée par le M.R.A.P. en 1994 et 1995 sur près de 2 000 communes de plus de 5 000 habitants, 18 % seulement avaient un terrain d’accueil. Début 1996 seulement 20 à 25 plans départementaux avaient été mis au point.

– Les pancartes «interdit aux nomades» se multiplient ainsi que les portiques qui barrent l’accès aux parkings.

– Beaucoup d’espaces réservés sont franchement incommodes, insalubres, jouxtent des dépôts d’ordures. D’autres, qui nous paraissent confortables, ignorent totalement que les voyageurs ne dorment jamais dans les bois ! Question de coutumes et de peurs ancestrales.

– Les 48 heures minimum prévues par la loi sont transformées en maximum dans les arrêtés municipaux.

– Des campings sont interdits sous des prétextes divers comme celui des caravanes à deux essieux.

Au terrain de la Massonne à Châtellerault, fermé en 1996, les rats ont rongé les circuits électriques et les circuits de freins sous les camions. Facture de réparation : 700 F à 1 200 F.
Stationnement toléré«A l’écart du village très loin des bonnes gens
A l’écart du village et des con-citoyens
entre le cimetière et les nauséabondes
fumées de la décharge que l’on nomme publique
je connais un endroit sans arbres et sans fleurs
des murs inachevés sans fenêtres sans toits
tristes comme des camps et gris comme un ghetto…
entre tombes et rats, couronnes et cloportes,
chrysanthèmes et poubelles, entre merdes et morts,
la décomposition d’un fier peuple nomade,
ronge comme un cancer, inéluctable et lente
l’âme de ce village – ou village sans âme –
Toi qui tressais l’osier en sifflant près du feu
ami Gitan mon frère toi qui connus jadis
la mer, la route libre, les oiseaux du soleil,
toi qui apprenais l’histoire par la bouche des vieux
je n’entends plus ici le chant de ta guitare
et dans ton ciel restreint tu ne vois que le noi
de l’étourneau sournois et du corbeau sinistre
et ton feu qui s’éteint n’est plus un feu de joie»
(extrait d’une chanson de voyageur)

Le droit à un terrain familial

Beaucoup de voyageurs cherchent des terrains pour y séjourner une partie de l’année et sur lesquels les familles puissent se retrouver.

Il y a des exemples de «lotissements» adaptés réalisés sur le domaine public selon une application souple du texte tout à fait conforme à l’esprit de la loi Besson.

Mais la plupart du temps les familles doivent acheter un terrain à des propriétaires privés et rencontrent alors toutes sortes de difficultés ou déconvenues : refus du propriétaire, préemption de la mairie… quand ce n’est pas payer plus que sa valeur un terrain non constructible sur lequel il leur est ensuite interdit d’installer leur caravane.

«Mon petit-fils a voulu acheter un terrain. Il a payé un acompte. Au moment de signer chez le notaire, le notaire a dit que c’est la mairie qui avait acheté».«Le propriétaire était d’accord pour vendre, mais la mairie a défendu d’y mettre une voiture. Donc il n’a pas acheté. Ensuite quelqu’un d’autre a acheté et a eu le permis de construire. Notre argent n’est pas bon».

Pour aboutir à un résultat il faut une bonne collaboration des services compétents de la mairie (Equipement) et faire des demandes de modification du plan d’occupation des sols (P.O.S.).

Le bénéfice des aides au logement

Le camion ou la caravane dans lesquels vit la famille ne correspond évidemment pas aux normes (surface, nombre de pièces, fenêtres…) exigées par les organismes qui financent les aides au logement. Certaines caisses d’allocations familiales ont compris qu’il fallait s’adapter. D’autres continuent à appliquer étroitement les textes. Pourquoi ne pas reconnaître la caravane comme un habitat ?

Le choix de logement HLM adaptés

Des familles qui cherchent à se sédentariser pendant un temps se voient attribuer par les HLM des logements en collectifs et dans les étages…

Mais on ne change pas de mode de vie du jour au lendemain. Si le confort est apprécié, la famille et les visites sont nombreuses et bruyantes. La caravane ou le camion restent à la porte, prêts à partir. On y va parfois dormir. Les conflits sont fréquents avec le voisinage.

Il faut imaginer des logements et des endroits adaptés où les Gens du Voyage puissent vivre sans abandonner totalement leur culture.

«Garantir le droit au logement constitue un devoir de solidarité pour l’ensemble de la nation.Toute personne ou famille éprouvant des difficultés particulières, en raison notamment de l’inadaptation de ses ressources ou de ses conditions d’existence, a droit à une aide de la collectivité, dans les conditions fixées par la présente loi, pour accéder à un logement décent et indépendant où s’y maintenir.»

(Article 1 de la loi Besson du 31 mai 1990)

Une scolarisation respectueuse de leur culture

Comment scolariser les enfants lorsqu’on doit repartir dans les 48 heures ?

Faut-il que l’école se fasse mobile elle aussi ? Il y a des expériences, mais pas dans notre région. Les Gens du Voyage ont peur d’une école au rabais.

La fréquentation des établissements scolaires suppose une semi-sédentarisation avec des terrains sur lesquels on puisse rester, un, deux, trois trimestres. Il y a beaucoup d’enfants de familles sédentarisées à Poitiers-Ouest et Châtellerault. Partout il y a un risque que les enfants soient dirigés vers les S.E.S. (SEGPA depuis la rentrée), parfois dans les I.M.P… Pour les gadjé, ne pas savoir lire à un certain âge est vite interprété comme un signe de débilité !

Pour le voyageur, le besoin d’école est ressenti comme assez limité : lire les cartes et les panneaux indicateurs, remplir les documents administratifs… Des parents craignent que la scolarisation des enfants n’entraîne la disparition de leur culture propre. D’autres valeurs, et notamment l’entraide familiale, paraissent plus importantes.

Sarah, 15 ans, n’est pas allée au collège pendant plusieurs jours. Une de ses soeurs étant malade, elle est allée l’aider pour s’occuper des deux enfants en bas âge. Quand elle est revenue en classe, le professeur a jugé que sa place était à l’école et pas auprès de sa soeur. Réaction : «elle est folle ; ma soeur malade et mes neveux à garder, c’est bien plus important que l’école !»
Le jour de ses 16 ans, Sarah n’a pas eu le temps de fêter son anniversaire. Raison : «Il fallait que j’aille à l’école pour rendre tous mes livres !» entendez que tirer un trait sur l’école est plus important que fêter son anniversaire.

Comment donc leur permettre d’aller à l’école «pour se cultiver» sans perdre leur culture ? et pourquoi ne pas enrichir les autres de cette culture propre ? L’école publique n’est-elle pas celle de tous les citoyens ?

Les solutions ne sont pas faciles. On pourrait encore signaler la très grande difficulté à s’insérer dans le monde du travail (règlementation de plus en plus stricte du démarchage à domicile, stages de formation ou d’insertion demandant d’ être sur place pendant des mois…), constater l’impossibilité de stationner à proximité des hôpitaux lorsqu’un membre de la famille y est hospitalisé, dénoncer le refus de certaines assurances de couvrir les caravanes…

2- Pistes d’actions

S’informer, s’enrichir de la découverte d’une autre culture est dejà bien. Mais ce n’est pas suffisant. Dire que le problème est social, politique, pastoral… est vrai. Mais ça ne résout rien. Comme toujours il y va de la responsabilité de chacun.

Nous pouvons, nous devons :

– Combattre les clichés

«Ils roulent en Mercédès». La vérité est que ce sont souvent des occasions et rarement des voitures de luxe. C’est que la caravane, le camion sont leur seul bien et leur lieu de vie. C’est que ce «patrimoine» se dévalorise avec le temps alors que nos maisons prennent de la valeur, et parmi les gadje, ne sont-ils pas nombreux ceux qui consacrent beaucoup d’argent, de temps et de soin à leur voiture ?

«Ils cassent tout et laissent les emplacements sales». C’est parfois vrai, mais pas toujours. Et quel est le comportement de certains vacanciers sur le bord des routes ou dans les campings ?

Beaucoup d’entre nous auraient sombré dans les difficultés quotidiennes que rencontrent les gens qui voyagent. Eux survivent, notamment grâce à la solidarité familiale, et conservent culture et dignité. La mobilité, avoir plusieurs métiers, pouvoir changer de travail et s’adapter aux circonstances économiques, ne sont-elles pas des qualités aujourd’hui recherchées ?

– Militer pour le respect des droits

Dénoncer les expulsions lorsqu’il n’y a pas de terrain aménagé. Exiger des structures d’accueil dans toute commune de plus de 5 000 habitants. Vérifier qu’un schéma départemental prévoyant de telles structures et l’accompagnement social indispensable a été sérieusement mis au point. (Celui des Deux-Sèvres a été rédigé en 1994 ; vos élus en ont-ils connaissance ? où en est celui de la Vienne ?)

Ce n’est que l’application de la loi du 31 mai 1990 et de nombreuses circulaires.

Combattre toute proposition tendant à modifier cette loi dans le sens d’une plus grande surveillance policière ou à faciliter les expulsions. (Une pétition de personnes qui exprimaient leur désaccord avec un texte proposé par un député des Deux-Sèvres, a récemment obtenu 250 signatures sur Mauléon, Thouars et Bressuire. A la suite de cette action une association a été créée).

Veiller à ce que les Gens du Voyage soient associés aux décisions qui les concernent.

– Restreindre la part d’exclusion qui nous revient

Se désolidariser des associations de riverains qui s’opposent à l’implantation de terrains. Ne pas cautionner les excès des gendarmes et des vigiles de grands magasins par notre silence, nos regards détournés. Préter ou vendre son terrain.

– Ouvrir nos écoles

Contester les parents ou les directeurs d’établissements qui s’opposent à l’inscription de jeunes voyageurs. Poser la question dans les associations et dans les réunions de parents d’élèves. Rencontrer les inspecteurs départementaux de l’éducation nationale.

Attendre des écoles, et en particulier des écoles catholiques, qu’elles soient des lieux de rencontre entre les cultures et de respect mutuel. Imaginer des pratiques audacieusement innovantes.

– Oser la rencontre

Sans misérabilisme ni angélisme. Sans crainte ou méfiance a priori. Gérer simplement, loyalement et fermement la relation marchande. La «chine» n’est ni de la mendicité, ni de l’escroquerie ; c’est une manière de travailler. S’intéresser au produit ou au service offert, à son prix.

Rencontrer plus longuement les personnes est moins facile. Leurs déplacements sont un obstacle. Leur relation au temps est différente de la nôtre. Certains y parviendront ; d’autres pas. Ce qui est important, c’est de créer un réseau entre ceux qui ont des contacts avec les voyageurs

– Rejoindre les associations ou mouvements qui se solidarisent avec les gens du voyage

Chacun sent bien qu’au delà des comportements individuels c’est la démocratie qui est en jeu. Il faut donc agir ensemble, que ce soit au sein des grandes organisations de défense des droits de l’Homme ou dans les associations locales plus spécifiques dont nous donnons les adresses ci-après.

Sommaire

Quelques adresses

* Pour la Vienne :

L’Association Départementale pour l’Accueil et la Promotion des Gens du Voyage gère deux centres sociaux avec aires d’accueil aménagées par les collectivités territoriales :

* aire de la Croix de Bois pour le District de Poitiers
* aire de Châtellerault ouvrant en novembre 1996
– Siège social de l’Association :
8, rue des Sablonnières 86000 Poitiers – Tél. 05 49 01 97 25 – Fax 05 49 52 40 46

– Centre social de Poitiers : même adresse

– Centre social de Châtellerault :
3, rue Antoine Bougainville 86100 Châtellerault – Tél. 05 49 23 53 82

* Pour les Deux-Sèvres :

Un projet d’Association des Amis des Gens du Voyage du Nord des Deux-Sèvres démarre actuellement.

Contact : Françoise GADREAU
11 rue de Bel Air 79000 Airvault – Tél. 05 49 64 71 66

* Pour l’ensemble du diocèse :

L’Aumônerie des Gens du Voyage
10 rue de la Trinité 86000 Poitiers – Tél. 05 49 88 17 88

Eléments de bibliographie

* Une revue :

«Les études Tziganes»
2 rue d’Hautpoul 75019 PARIS – Tél. 01 40 40 09 05
Publication semestrielle : 130 F le numéro
Centre de documentation ouvert au public sur rendez-vous

* Des livres :

«Nomades en France, proximité et clivages» de Daniel BIZEUL. URAGEV, Lharmattan, Logiques sociales
«Tziganes» de Jean-Pierre LIEGEOIS. Ancienne édition Maspero
«Un camp de concentration Français : Poitiers 1939-1945» de Paul LEVY.

* Pour les enfants :

«La petite fille à la roulotte» de Rumer GODDEN, Gallimard Jeunesse

* Dossiers pédagogiques :

«La flûte tzigane» de Bertrand SOLET, Castor Poche,
Flammarion, Dis-moi comment ils vivent ?

Atelier et livrets de lecture disponibles à :
Association LE RELAIS – 44340 Bouguenais

Sommaire

Service

L’Aumônerie des Gens du Voyage
10 rue de la Trinité
86000 Poitiers

Tél. 05 49 88 17 88