Etrangers

avril 1999

Commission Diocésaine Justice et Paix

1- Combien sont-ils ? D’où viennent-ils ?
2- Quelques itinéraires
3- Des questions
4- Des références chrétiennes
5- Des témoignages d’actions

Introduction

Nous avons cherché à donner un éclairage poitevin sur un phénomène, l’immigration, qui concerne l’ensemble de notre pays, sans parler des autres pays de l’Union Européenne.

Oui, l’immigration est aussi présente en Poitou, même si elle est plus discrète que dans beaucoup d’autres régions.

Oui, nous avons autour de nous et parfois très près de nous des femmes et des hommes qui ont quitté leur pays natal pour venir vivre en Poitou.

Cette plaquette ne prétend pas traiter tous les sujets concernant de près ou de loin les migrants.

Combien sont-ils ? D’où viennent-ils ? Quelle est leur histoire à chacun ? Quelles questions nous posons-nous sur leur présence ? Quelles références avons-nous comme chrétiens sur ce problème ? Qui s’est engagé à leurs côtés ? Voilà les quelques thèmes que nous avons voulu aborder.

Nous donnerons en annexe une liste d’un certain nombre d’ouvrages ou d’organismes auxquels on peut s’adresser pour en savoir plus et approfondir la réflexion.

«Les hôtes et les étrangers doivent occuper une place dans ton royaume. Fais-leur bon accueil et laisse aux étrangers leurs langues et leurs usages, car il est bien faible et bien fragile le royaume qui emploie une seule langue et partout les mêmes coutumes. Ne manque jamais d’équité et de bonté envers ceux qui sont venus se fixer ici ; traite-les avec bienveillance, afin qu’ils se sentent mieux chez toi que dans n’importe quel autre pays.»

Etienne Ier de Hongrie, 959-1038
Exhortations à son fils

1- Combien sont-ils ? D’où viennent-ils ?

1.1 Pour mémoire, rappels sur les immigrés et étrangers en France

* La population totale de la France métropolitaine était de 56,6 millions au recensement de 1990. Elle approche 59 millions en 1998.

Les français (de naissance ou ayant acquis plus tard la nationalité française, c’est-à-dire naturalisés français) étaient au total 53 millions.

– La différence – 3,6 millions, soit 6,4 % de la population totale – est constituée par les étrangers définis comme l’ensemble des personnes n’ayant pas la nationalité française, qu’elles soient nées en France ou hors de France.

– Parmi ces français et ces étrangers se trouvent les immigrés qui étaient 4,2 millions. On désigne par ce mot des personnes nées étrangères hors de France et venues s’installer en France. Certains ont gardé leur nationalité. D’autres sont devenus français par acquisition (nés hors de France, venus résider en France et qui sont ensuite devenus Français).

Il y a donc là un petit casse-tête : on peut être immigré et français ; ou étranger mais pas immigré (les étrangers nés en France et y résidant toujours n’étant pas considérés comme immigrés).
Et la population totale est égale à la somme des français et des étrangers, mais pas à celle des français et des immigrés.

* Parmi les étrangers, en 1990, il y avait 650.000 portugais (18%), 614.000 algériens (17%), 573.000 marocains (16%), 206.000 tunisiens (6%) et 177.000 africains noirs originaires des anciennes colonies françaises (5%). On verra que cette répartition des provenances n’est pas tout à fait identique pour le Poitou. Parmi les étrangers, 1.982.000 hommes et 1.614.000 femmes, déséquilibre qui se retrouve aussi dans nos départements.

– En 1996, 74.000 étrangers ont légalement immigré en France, 26.000 en provenance d’Europe, 48.000 du reste du monde. Les mariages mixtes étaient le motif de 16.000 entrées.

Parmi les 48.000 immigrants qui proviennent de pays non européens, les motifs d’immigrations étaient les suivants :

. Regroupement familial : 14.000
. Travail : 4.800
. Asile politique : 5.200
. Causes diverses, dont mariages mixtes : 24.000
– 110.000 personnes ont acquis la nationalité française en 1996. Parmi celles-ci, on comptait :

. Naturalisations : 58.000
. Acquisitions de plein droit par mariage : 19.000
. Jeunes « manifestant leur volonté » : 30.000
. Autres causes diverses : 3.000
L’origine de ces nouveaux citoyens français était la suivante :

. Maghreb : 44%
. Europe : 22%
. Asie : 19%
. Afrique hors Maghreb : 10%
. Continent américain : 4%
– Rappelons enfin qu’environ 150.000 étrangers en situation irrégulière ont demandé leur régularisation dans le cadre de la circulaire de juin 1997.

* En 1992, les chômeurs français représentaient 7,3% des hommes et 12,1% des femmes. Ces chiffres montaient à 15,3% et 25,3% pour les étrangers. Il s’agit d’une moyenne pour l’ensemble des étrangers, avec de fortes disparités. Les portugais ont des chiffres presque identiques à ceux des français alors que les maghrébins enregistraient des taux de chômage de 25,2% pour les hommes et 46,0% pour les femmes.

Les étrangers avaient en moyenne des revenus inférieurs de 27% à ceux des français.

Si les étrangers sont 6,8% dans les emplois salariés, ils sont plus nombreux dans les emplois pénibles et dangereux ; car ils représentent 13,1% des accidents du travail et 17,6% des accidents suivis d’une incapacité permanente.

55% des étrangers partent en vacances, comme les français, et les deux tiers de ceux qui partent retournent visiter leur famille dans leur pays d’origine.

Dans les « quartiers prioritaires », les étrangers représentaient 13,8% des locataires en moyenne nationale. Ce chiffre descend à 7,4% dans la région Poitou-Charentes.

1.2 Les étrangers dans la région

La région Poitou-Charentes qui représente 2,7% de la population française ne comptait que 0,7% des étrangers présents en France. La population étrangère recensée représentait 1,6% de la population totale de la région alors que ce pourcentage est de 6,4% en moyenne nationale. Les étrangers sont donc « peu nombreux » dans la région.

Dans les départements de Vienne et Deux-Sèvres, les chiffres les plus récents sont fournis par les préfectures : 8.456 étrangers en 1997 dans la Vienne, 5.980 (en 1996) dans les Deux-Sèvres. Il s’agit des étrangers en situation régulière, seuls étrangers qu’il est possible de comptabiliser avec précision. On peut remarquer que dans la Vienne, moins de 200 dossiers de demande de régularisation auraient été déposés à la Préfecture à l’été 1997, lorsque la possibilité en a été offerte. Le nombre exact des étrangers ainsi concerné n’est pas connu mais serait de l’ordre de 300 à 600, certains dossiers concernant des couples ou des familles, soit 5% à 8% de la population en situation régulière. Ces chiffres sont incertains, car les préfectures n’ont rien publié sur ces opérations.

Les étrangers représentent donc près de 1,8% de la population dans les Deux-Sèvres, 2,4% dans la Vienne. Pourquoi un tel écart ? Probablement en raison de l’Université de Poitiers qui accueille environ 2.000 étudiants étrangers.

Sur le total des personnes comptabilisées dans les préfectures des deux départements du Poitou, 39% sont des hommes, 31% sont des femmes et 30% des enfants. La situation des deux départements est très voisine : moins de 1% d’écart pour les hommes, 3% pour les femmes et 4% pour les enfants qui sont proportionnellement un peu moins nombreux dans la Vienne. Cette dernière différence vient sans doute aussi des étudiants étrangers de Poitiers, sans charge de famille pour les plus jeunes d’entre eux.
L’origine des adultes étrangers comptabilisés par les préfectures fait apparaître une différence sensible entre les deux départements, selon le recensement de 1990.

Origine

Union Européenne
Maghreb

Deux-Sèvres

77%
11%

Vienne

44%
27%

France

36%
39%

Les Deux-Sèvres comptent un très gros contingent de portugais qui ne se retrouve pas dans la Vienne, et qui explique le pourcentage très élevé des étrangers originaires de l’Union Européenne dans ce département. La présence si importante des Portugais est évidemment à relier avec le pôle de Cerizay, où l’industrie locale fit venir massivement des travailleurs portugais pendant les décennies 70 et 80.

La Vienne a une population étrangère d’origine beaucoup plus diversifiée que les Deux-Sèvres. 55 pays comptent plus de dix ressortissants adultes dans la Vienne. 24 seulement comptent plus de dix ressortissants adultes dans les Deux-Sèvres. La diversité des étrangers présents dans la Vienne est très probablement à relier avec l’existence de l’Université de Poitiers.

Le tableau suivant résume cette situation.

Origine des adultes
étrangersUnion Européenne
Maghreb
Afrique noire francophone
et autres anciennes
colonies françaises
Europe hors Union Européenne
Autres pays d’Afrique et d’Asie
Continent américain
Autres pays (moins de 10 par pays)Total des adultes
hors réfugiés et apatrides
Deux-Sèvres
%     nb77%   2997
11%     4472%       60
3%     129
0%       12
2%       69
5%     1803894
Vienne
%     nb44%   2399
27%   146511%     587
6%     342
5%     271
4%     198
3%     1795441

Les deux départements se ressemblent cependant sur un point : les neuf pays les plus représentés sont les mêmes dans les deux départements : Portugal, Maroc, Algérie, Grande Bretagne, Espagne, Belgique, Allemagne, Turquie et Italie figurent en tête dans cet ordre dans le département de la Vienne, mais avec un ordre très légèrement différent en Deux-Sèvres.

Pays d’origine adultes
seulementPortugal
Maroc
Algérie
Iles Britanniques
Espagne
Belgique
Allemagne
Turquie
Italie
Deux-Sèvres
nombre    rang2198       1
258       2
151       3
348       4
132       5
109       6
66       7
58       8
85       9
Vienne
nombre    rang1031       1
730       2
658       3
410       4
344       5
169       6
161       7
159       8
152       9

Références :

INSEE, Collection « Contours et caractères », LES ETRANGERS EN FRANCE, éditions de 1994.
INSEE Poitou-Charentes et I.A.A.T., Tableaux de l’économie Poitou-Charentes, édition de 1996.
Statistiques des préfectures de Niort et Poitiers, non publiées.

2- Quelques itinéraires

« A la Préfecture, c’est beaucoup plus difficile quand on est noir que quand on est blanc.
(Même quand on a la nationalité française).
A l’époque, on savait qu’il fallait parfois passer son tour pour ne pas être reçu par tel fonctionnaire ».

(N.D.L.R. cette citation fait allusion à une situation datant d’une dizaine d’années ; à l’époque, elle était bien connue de Georges Charbonnier, prêtre de Poitiers qui a aidé beaucoup de migrants dans les années 1980 ; le fonctionnaire visé est décédé depuis).

Nous avons rencontré un certain nombre de migrants en Poitou. Beaucoup ont accepté de nous raconter leur histoire. Ce sont ces témoignages que nous vous présentons ci-après, dans leur diversité, histoires d’années de galère ou histoires plus gaies. Les retranscriptions prennent des formes diverses. Parfois, nous avons utilisé une forme qui s’approche du langage parlé. Lorsque certains de ces témoins étaient des amis de longue date, nous avons gardé le tutoiement.
Pour des raisons faciles à comprendre, les noms des différents témoins ont été changés.

2.1 Fatiha Peschawar, originaire d’Afghanistan

Fatiha est arrivée en France, il y a une quinzaine d’années avec sa famille, père et mère, frères, soeurs, belle soeur, cousins, comme réfugiés politiques. Elle n’avait pas encore vingts ans à l’époque. Comme elle le dit, « j’étais assez grande lorsque je suis venue pour ne pas avoir oublié ma culture d’origine, et assez jeune encore pour pouvoir m’adapter rapidement ». Du Pakistan où ils avaient trouvé refuge, cette famille afghane avait choisi la France comme terre d’exil parce qu’un frère habitait déjà la France où il s’était marié. Et la France était pour eux le pays des droits de l’homme. Ils ont tous obtenu l’asile politique et plusieurs ont maintenant pris la nationalité française, mais pas Fatiha qui reste réfugiée politique. La famille n’est pas arrivée en une seule fois et les parents n’ont pu rejoindre leurs enfants que trois ou quatre ans après. Ils se sont d’abord installés en Bourgogne où beaucoup habitent toujours. Ils avaient quelques notions de la vie à l’occidentale et plusieurs membres de la famille avaient déjà voyagé en Europe avant qu’ils ne soient contraints à l’exil. Fatiha pense qu’ils ont eu de la chance et que la famille s’est bien habituée en France.

Des premiers temps passés en France, elle retient surtout les problèmes culturels. D’abord l’apprentissage du français, bien sûr, et les difficultés rencontrées avec le système scolaire. Cette famille habitait dans une grande ville. Les adultes étaient commerçants ou médecins ou professeurs. Les enfants faisaient des études, garçons et filles, et suivaient les meilleurs cursus proposés aux afghans. Arrivés en France, ils ont trouvé un système scolaire beaucoup plus compliqué où ils ne se sont pas bien orientés. Avec le recul, Fatiha le regrette maintenant, pour elle-même et surtout pour ses jeunes frères.

Elle évoque aussi les différences culturelles. « Il faut être passée par là pour savoir ce que c’est. Les gens ne comprennent pas les réactions des gens qui ont une autre culture. Ils imposent sans le savoir leur propre modèle culturel. Moi, je serais moins tentée de le faire », (car ayant vécu l’acclimatation à une nouvelle culture). Beaucoup de difficultés ont été surmontées parce que son père était très tolérant et avait appris à toute la famille cette valeur. Ils étaient donc aptes à comprendre les différences culturelles. La famille expérimente parfois une tendance au repliement sur certaines valeurs, certaines pratiques et certains comportements, « ce qu’on n’aurait jamais fait si on était resté sur place ». Paradoxalement, les jeunes sont peut-être plus tentés par cette attitude. Ils sont plus entiers que leurs parents, plus impatients.

Elle admire ses parents qui ont dû s’adapter pour vivre un autre modèle de « statuts des parents ». Ils ont pu être déstabilisés par le bouleversement des modes de transmission de la langue, de la culture, des usages, des traditions familiales. Il est important de respecter les parents, même s’ils sont habillés à l’afghane, s’ils font le ramadan, s’ils pratiquent leur religion, s’ils parlent persan ou s’ils mangent à la façon tadjik, leur ethnie d’origine. La famille a toujours été très unie et très solidaire. Elle a gardé sa cohésion. Elle a toléré les choix de chacun : choix du conjoint, mode de vie, choix de la nationalité, style d’éducation des enfants. Le fils de Fatiha ne parle pas persan à sa mère à Poitiers, ville où presque personne ne s’exprime dans cette langue. Son père est français. Mais l’enfant accepte de parler persan à ses cousins et à ses grands-parents, preuve qu’il se sent bien dans ce clan familial ! Et les cousines de Fatiha arrivées en même temps qu’elles se sont mariées avec des afghans.

Au départ, ils pensaient que leur séjour serait provisoire, le temps que les choses s’arrangent. Maintenant, les espoirs de retour se sont bien estompés. Le fait d’être afghans a bien arrangé les choses, car les réfugiés politiques afghans ne sont pas mal vus en France. Elle a (hélas) souvent entendu la réflexion « ah ! vous n’êtes pas arabe », suivie d’un soupir de soulagement…

Qu’est-ce que l’insertion pour une immigrée afghane ? « C’est que les gens puissent avoir des projets et les réaliser. C’est d’abord l’autonomie de la personne. Avoir la possibilité de choisir, de décider pour soi-même. C’est avoir l’autonomie financière, un logement adapté à sa famille, et à la pratique du ramadan si l’on est musulman ». Fatiha fait ici allusion aux logements trop petits et mal insonorisés qui ne permettent pas les longues soirées festives, surtout si elles se répètent tous les soirs pendant un mois. « Pour s’insérer, il ne faut pas être blessé dans sa dignité. Moi, j’ai eu de la chance, cela ne m’est jamais arrivé. Si j’avais été une algérienne, je ne sais pas comment je l’aurais vécu ».

Elle trouve bien que les protestants et les juifs puissent avoir des lieux de culte et vivre en bonne intelligence avec la majorité française de tradition catholique. Cela devrait être pareil pour les musulmans. Elle sous-estime un peu les difficultés qui ont du être surmontées pour en arriver à la situation présente. Elle trouve normal que tout le monde fête Noël, que cette fête soit « publique », et même que la république laïque accueille le Pape avec honneur. Le repli vers les pratiques les plus conservatrices de la religion existe partout. Selon elle, cela se produit parce que les adeptes de cette religion se sentent agressés.

Elle pense que les mariages mixtes font avancer le problème de la compréhension entre les communautés d’origines diverses. Son projet professionnel est tourné vers le travail social. Elle ne l’a pas dit mais elle aimerait probablement faire bénéficier de son expérience d’autres femmes d’origine étrangère présentes à Poitiers.

2.2 Gloria Mendes-Ferreira, originaire du Portugal

Issue d’une famille chassée du Portugal par Salazar, Gloria Mendes-Ferreira est arrivée en France à 18 ans. Elle est mariée à un ouvrier portugais qui travaille chez Heuliez depuis trente ans. Ils ont deux filles, toutes deux étudiantes à l’Université de Poitiers. L’une d’entre elles, licenciée en anglais, souhaiterait bien vivre à Belfast où elle a étudié.

Madame Mendes-Ferreira participe activement à la vie associative locale (club de foot, comité de jumelage avec une ville portugaise), prépare un dossier sur l’immigration pour un collectif d’associations, rédige un papier pour la revue « Pastorale et Migration ».

Elle est heureuse maintenant car elle a choisi d’immigrer en France et c’est elle qui insiste sur le mot choisir. Selon elle, c’est un avantage d’être immigrée. Les Portugais ont su ou dû partir à la découverte d’autres pays. Sa famille est à Chicago, Rio de Janeiro, en Amérique du Sud… Sa chance a été d’avoir de l’initiative pour s’intégrer, de trouver la force de se défendre. Elle dit que l’intégration est à double sens, mais que du côté des immigrés, il ne suffit pas d’être bons ou parfaits, il faut être excellents pour être appréciés et reconnus.
« Si c’était à refaire, je le referais. Je suis plus armée que mes filles qui ont eu tous les avantages possibles sans avoir eu à se battre ».

Madame Mendes-Ferreira pense que c’est un enrichissement d’avoir la double nationalité.

2.3 Solange Assabla, originaire d’un pays de l’Afrique de l’Ouest

« Je suis née dans un pays de l’Afrique de l’Ouest ; j’ai trois sœurs et un frère ; je suis la plus jeune. Mon père est mort quand j’avais deux ans.
Mes sœurs et mon frère sont venus en France pour faire des études. Quand j’ai eu 15 ans, ma mère est allée les rejoindre et m’a laissée chez des tantes, chez des cousines. J’ai eu une fille ; le père était couturier, mais n’avait pas de boulot stable. Alors, c’était vraiment la misère ».

Pourquoi êtes-vous venue en France ?

« Dans mon pays il y avait trop de misère, tout ça ; on n’arrivait pas à bien manger à notre faim. Il n’y avait pas de boulot ; il n’y avait rien du tout. Alors chaque fois que ma soeur revenait, elle disait : « Il ne faut pas que tu restes dans cet état ; il faut que tu nous rejoignes là-bas ». Alors, j’avais décidé de quitter mon pays. J’ai laissé ma fille avec son papa et je suis partie pour un an en France. J’ai pu m’inscrire à l’Université et suivre des cours de français. On m’avait donné une carte de séjour temporaire d’étudiant. J’ai fait des petits boulots et fait un peu de bénéfices. Quand ma sœur est repartie en congé, je lui ai donné l’argent du billet d’avion pour qu’elle revienne avec ma fille.
J’ai décidé de rester en France parce que je voyais que ça allait un peu mieux, tout ça. J’ai été hébergée chez ma soeur pendant deux ans puis elle a commencé à me maltraiter avec ma fille et c’était dur. Il fallait donc que je sorte pour chercher de quoi vivre avec ma fille. Je suis allée voir ma mère qui habitait Poitiers avec une autre sœur. Je leur ai expliqué tout ça. Elles m’ont dit : « tu viens chez nous ». Ma fille a commencé à aller à l’école.
Au bout d’un an, j’ai décidé de chercher une chambre. C’était en 1992. Je n’avais pas de papiers. Avec la misère que j’avais, ma sœur qui m’a fait venir ne s’occupait même pas de moi et ne voulait même pas me diriger vers les gens où je pourrais faire mes papiers. J’ai décidé de faire des petits boulots en parlant à des gens, de bouche à oreille, et comme j’ai vu que ça allait mieux, j’ai arrêté mes études. C’est là que j’ai eu des difficultés. Je suis restée un an, deux ans sans carte de séjour. Après je suis allée voir un avocat qui m’a conseillée. En 1993 on m’a donné une carte de séjour « visiteur » mais je n’avais pas le droit de travailler. Il fallait pourtant payer le loyer (1.200 F), faire vivre ma fille. Alors, je faisais du boulot chez les gens qui m’aidaient pour l’alimentation, ceci, cela, pour ma fille, achetaient des habits et payaient ses études. Avec le gouvernement Jospin, j’ai eu une carte de séjour temporaire de salarié. Je suis allée voir les assistantes sociales qui m’ont aidée, le C.C.A.S., le Secours Catholique qui continue à m’aider. Alors, j’ai pu demander un appartement où je vis ».

Quel est votre projet ?

« Rester en France pour que ma fille continue ses études en France et ait une carte de séjour, puis la nationalité française. Son père a d’autres enfants là-bas ; il nous écrit de temps en temps ; ma fille lui écrit ; on lui explique tout ce qui se passe ici, qu’on n’a pas assez d’argent pour aller le voir, qu’il y a trop de problèmes concernant les papiers. Ma fille aimerait bien voir son père, depuis qu’elle a su qui était son père. On attend toujours pour aller en vacances là-bas. Il faut 4.500 F pour un aller et retour.
Je cherche toujours pour trouver beaucoup de travail pour pouvoir être bien installée. On ne pourra plus retourner s’installer au pays parce qu’il y a trop de misère et pas de travail. Il n’y a rien du tout. Là-bas, je ne travaillais pas trop, je faisais quelques petits commerces, mais ça ne marchait pas du tout ; les choses achetées en gros, je les vendais au marché. Ma mère, elle faisais le commerce : elle vendait des bijoux en or, mais depuis qu’elle est venue en France rien n’a plus marché.
Maintenant, on est quatre soeurs ici et la maman a vécu avec nous, jusqu’à ce qu’elle est morte ici en France en 1996, et elle est enterrée ici ».

Vous êtes heureuse en France maintenant ?

« Oui, je suis heureuse et contente d’être en France, parce qu’il y a tout de gauche à droite ; au moins, on mange à sa faim et on est tranquille ».

Vous avez des ami(e)s français ?

« J’ai des amis ; je vais manger chez eux, mais c’est pas très souvent. On te dit « tu veux ceci, cela ». Il ne faut pas demander. Il faut surtout croire en soi ».

2.4 Ahmed Ben Tifous, originaire d’Algérie

« Je suis venu en France en 1961, parce qu’il y avait la guerre en Algérie. Je ne suis pas harki, mais je suis parti de là-bas comme travailleur, parce qu’il y avait la guerre. J’ai toujours travaillé jusqu’à mon accident du travail en décembre 1994. Maintenant, je suis trop jeune pour être à la retraite et trop vieux pour travailler. J’ai été consolidé depuis trois mois et maintenant je touche l’ASSEDIC. Je suis consolidé mais pas guéri ; c’est là le problème.
Et il y a beaucoup de différence. Pourquoi les immigrés n’ont pas le droit au Fonds National de Solidarité, comme les Français ? (1) Pourquoi il y a des différences entre un ouvrier français et un ouvrier étranger ? La loi est bien faite pour certains et mal pour d’autres ; c’est pas normal. Les immigrés ont travaillé autant que les français, côte à côte ; pendant la guerre de 39-45, les immigrés étaient là aussi. Quand je vois qu’un immigré a autant travaillé qu’un français, il devrait avoir autant de droits qu’un français ».

Tu étais marié avec une française ; avant de divorcer, tu n’as pas songé à demander la nationalité française ?

« Non. La nationalité française, ça ne change rien. Si on se présente dans un endroit, ça se voit que vous êtes étranger ; s’il arrive un policier, il ne va pas vous demander si vous êtes un français ; vous êtes un arabe comme les autres ; il vous met tous dans le même sac ; c’est là le problème ».

Mais si tu sors ta carte d’identité française ?

« J’en connais beaucoup qui, même français, ont été maltraités ; il a dit vous êtes un arabe, vous êtes un arabe. Je connais même des personnes qui ont fait la guerre d’Algérie, qui ont été rapatriées, qui ont été conduites au commissariat de police et à qui on a dit : de toutes façons vous êtes nées en Algérie, vous êtes arabes.
Et puis pourquoi demander la nationalité française ? On est comme on est ; on est venu pour travailler. C’est tout ».

2.5 Joachim Beira, originaire du Portugal

Quarante ans, ayant quitté son pays après la Révolution des Oeillets, Joachim Beira est arrivé en France en 1982. Il a maintenant « quinze ans de France ». Partir du Portugal, s’installer ici a demandé beaucoup de courage. Mais c’était quand même plus dur pour les aînés.

Le jour même de son arrivée, il a été embauché dans une usine de volailles. Au début, il n’y avait que des Portugais à l’abattoir. Aujourd’hui, c’est presque moitié-moitié et le racisme inexistant au départ est en train de monter.

Dans un premier temps, il ne voyait pas beaucoup de Français. Au travail, au bistrot, dans les loisirs, il se retrouvait la plupart du temps avec d’autres Portugais. A cerizay, il y avait plusieurs fêtes annuelles organisées entre eux.

Puis, il a acheté une maison, il y a 10 ans. Sa famille y mène à peu près la vie des Français au milieu des Français. Selon lui, c’est mieux. Dans son village, il est le seul d’origine portugaise et il se considère comme beaucoup mieux intégré que ses amis portugais de Cerizay qui restent entre Portugais. « Je parle français mieux qu’eux ».

Joachim a participé à l’animation d’une radio locale : deux heures en portugais tous les dimanches. Mais il a abandonné cette radio « qui n’est plus libre ». Responsable régional de l’Action Catholique Ouvrière (A.C.O.), il est actuellement membre du comité d’entreprise de son usine.

« Moi ça va, je sais m’adapter ». En revanche, Joachim a peur pour ses trois enfants, qui lui demandent s’ils seront Portugais ou Français. Sauront-ils s’adapter ? Auront-ils le courage de lutter, comme leurs parents ? Mais ça change, et il ne sait même pas leur dire ce qu’ils seront plus tard.

2.6 Fernando Braga, originaire du Portugal

Fernando Braga est arrivé en région parisienne en 1968. Il n’y avait pas de problème pour trouver du travail, même si certains immigrés, notamment des employées de maison, découvraient au bout de quelques semaines… ou mois que leur employeur ne les avait pas déclarés.

Il occupe successivement deux emplois en région parisienne puis travaille en Champagne dans une usine de contre-plaqué. Arrivé en Deux-Sèvres, il est maçon puis travaille comme tripier aux abattoirs de Bressuire. A la suite d’une grève au cours de laquelle il se met en avant, il se retrouve dans une « charrette » de licenciés. Sa famille le lui reproche. Depuis, il a été quatre fois licencié de quatre entreprises en déconfiture, mais le prend avec humour : « J’ai coulé quatre entreprises ». Il fait de l’intérim : un contrat de travail par semaine depuis six mois… « Il faut de la place dans les armoires pour ranger les contrats » !

Militant C.C.F.D., il a toujours apprécié la rencontre des travailleurs musulmans. Selon lui, la situation s’est dégradée entre les salariés. « La zizanie s’installe vite entre les camarades ». Membre de l’Action Catholique Ouvrière (A.C.O.) et du Secours Catholique, il préside en outre une association culturelle et sportive de portugais à Parthenay.

Père d’une famille de cinq enfants, il souffre de leur difficulté à s’insérer professionnellement. L’un d’eux veut arrêter l’école pour vivre avec une copine dans une autre ville. Les parents ne sont pas toujours d’accord sur la conduite à tenir.

« J’ai un ami noir qui travaille au Leclerc. Il est français, mais il aimerait bien que ce soit écrit sur son front ».

2.7 Albert Rumba, originaire du Congo

Albert Rumba est arrivé en France en 1987 comme étudiant, boursier du gouvernement de son pays, le Congo Brazzaville. 1500 F par mois pour vivre. En arrivant, heureusement qu’il y avait Georges Charbonnier ! Il lui restait juste 500 F après que son père eut prélevé sur son argent de poche ce qu’il fallait pour payer son billet. (Un aller simple).

Après sa première année de philosophie, il fait une demande de regroupement familial et obtient l’autorisation. Sa femme prend l’avion et laisse une petite fille au pays, car il n’y avait pas assez d’argent pour payer le billet de l’enfant. Cet avion était un DC 10 d’UTA. Il n’arrivera jamais à Paris et on retrouvera sa carcasse dans un désert au Nord du Tchad.

Albert retourne quelques jours en Afrique pour les obsèques de sa femme. Il laisse sa petite fille au pays, à la garde de sa famille, et revient à Poitiers.

Les années passent. Il obtient sa licence de Philosophie à Poitiers. Il fait connaissance d’une Africaine, au statut de visiteur, et se remarie. Cela lui permet de rester en France. Il devient ensuite maître auxiliaire dans l’Académie de Poitiers : c’est l’époque où l’Education nationale manque de professeurs et elle recrute facilement les étrangers qualifiés qui le souhaitent. Pas de procédure dans ce cas, même pas de carte de travail ; l’administration de la République n’applique pas à elle-même les lois qu’elle demande à tout autre de respecter.

Trois années d’auxiliariat, deux en collège et une en lycée. Professeur de Français. Le Ministre de l’Intérieur, Monsieur Pasqua, fait à ce moment-là voter une Loi qui a pour conséquence d’empêcher Albert Rumba de poursuivre, en septembre 1994, sa carrière de maître auxiliaire. Il n’arrive pas à obtenir sa carte de travail. La Direction Départementale du Travail et de l’Emploi lui refuse sa régularisation au motif que le Rectorat n’a jamais demandé à l’Agence Nationale Pour l’Emploi de publier la vacance de poste de maître auxiliaire préalablement à son embauche trois ans plus tôt. Une administration est fautive mais c’est un administré qui en paie l’addition. Il redevient simple étudiant.

Au chômage donc, il ne doit qu’au bon coeur d’un agent de l’ANPE de pouvoir s’y inscrire comme demandeur d’emploi.

En novembre 1996, son épouse qui est en France depuis maintenant dix ans obtient sa carte de résident. Il demande alors de bénéficier du même statut. Impossible pour les étudiants, même au bout de 10 ans. Il en faut quinze !

« J’ai quand même travaillé pour l’Education Nationale pendant trois ans. Je ne peux plus accepter qu’on me prenne pour un torchon ! Je souffre tellement que je ne vis plus ».

On lui propose de demander un regroupement familial exceptionnel. Impossible à nouveau, car « elle » ne bénéficie pas de ressources stables…

Nouvelles démarches à l’été 1997. Monsieur Rumba rentre enfin dans une case du dispositif « Chevènement » (épouse séjournant régulièrement en France, deux enfants nés en France, etc…) et obtient une carte de travail pour un an. Mais pas de travail : depuis belle lurette, le rectorat a embauché un autre maître auxiliaire. Il se réinscrit alors aux ASSEDIC. Il fait des petits boulots à l’occasion comme par exemple la campagne des melons à l’été 1997. Il s’est inscrit en DEA de Philosophie. Il a fallu sortir 1400 F !

Rentrer au pays ? Pour rentrer, il faut ramener quelque chose, et lui ne peut rien ramener ! Il n’a rien. « Mon père m’a donné de l’argent pour venir en France, je ne peux pas rentrer sans argent ! »

Ses enfants vont à l’école en France et ne parlent que le français.
Et au pays, il voudrait faire de la politique. Mais la guerre civile fait rage actuellement. Il n’a d’ailleurs plus de nouvelles de ses parents depuis juin 1997.

Il voudrait écrire un livre mais, seul, se décourage vite.

2.8 Abdel Kourt-El-Line, originaire de Tunisie

Abdel est né en France, il y a environ 25 ans, ou un peu plus. Ses parents sont d’origine tunisienne et ont la double nationalité. Ils vivent dans la région parisienne depuis plusieurs dizaines d’années et se sont très bien intégrés. Abdel a passé une partie de sa jeunesse en France et une autre partie dans le pays de ses grands-parents. Il a fréquenté les deux systèmes scolaires, assez brillamment d’ailleurs. A sa majorité, il opte pour la nationalité tunisienne. Pour l’Etat Civil de sa mairie, pour la Direction du Travail, pour l’Agence Nationale Pour l’Emploi, pour la Caisse de Sécurité Sociale, pour le Commissariat de Police, il est un étranger, en situation tout à fait régulière. Il obtient sans difficulté l’autorisation de séjourner et travailler en France où il se marie.

Un jour, descendant d’avion à Orly en provenance de Tunisie, il est retenu par la Police de l’Air et des Frontières. « Monsieur, vous êtes considéré par l’Armée Française comme insoumis » ! Et il est emmené séance tenante à la caserne. Il explique son cas à des officiers un peu perplexes qui finissent, au bout de quelques jours, par lui accorder deux semaines de permission. Ils lui donnent la consigne de contacter un avocat et de faire régler cette histoire absurde avant la fin de la permission.

Abdel s’exécute, et n’entend plus parler de rien. Il croit cette affaire réglée et reprend sa vie de civil étranger comme si rien n’était arrivé.

Un an passe, peut-être deux. Abdel va s’installer en province. Un jour, il est arrêté sur la route par les gendarmes à un contrôle de vitesse. Excès de vitesse, procès verbal… Abdel doit décliner comme tout contrevenant ses noms et adresses, sa profession, l’identité de ses parents (voire peut-être de ses grands-parents, c’est si important pour un excès de vitesse !)… Il rentre chez lui.

Le lendemain il voit arriver à son domicile les mêmes gendarmes un peu gênés qui lui expliquent qu’il est considéré comme déserteur de l’Armée Française. Et il est emmené immédiatement à la caserne.

Nouvelle séance d’explications à un officier, d’ailleurs compréhensif. Plusieurs jours se passent. Le commandement cherche à trouver une solution réglementaire à cette situation absurde.

Manifestement, au moment où Abdel a choisi sa nationalité, une information n’a pas dû passer. Comment rectifier l’erreur ? On relit les textes à la loupe. Cela prend du temps, car ils sont on ne peut plus complexes. Abdel dispose ainsi de plusieurs jours pour découvrir les charmes de la caserne. Rien à faire, le cas n’a pas été prévu ! Abdel va-t-il donc faire ses douze mois, plus du rab en raison de son insoumission et de sa désertion ? Non, car le médecin militaire finit par trouver une solution, la solution. Abdel va être déclaré inapte au service armé pour raisons médicales. Ce qu’il admet bien volontiers et avec beaucoup d’humour !

Et c’est ainsi que le cas de ce Tunisien, parfaitement sain de corps et d’esprit, figure pour toujours, et bien involontairement, dans les archives du Service de Santé des Armées Françaises.

2.9 Béchir Saïda, originaire du Liban

Béchir est venu en France il y a quatre ou cinq ans, en été, pour ses vacances. Il parlait déjà un peu le français, comme beaucoup de libanais maronites. Il a rencontré un compatriote qui lui a proposé du travail. Béchir a décidé de rester. Il a demandé une carte de travail qu’il a obtenue assez facilement car il avait une promesse d’embauche. On lui a d’abord donné une carte d’un an qui a été renouvelée deux fois, toujours pour un an. Il a enfin obtenu une carte de dix ans.

Son compatriote et employeur est installé dans une petite commune rurale, à une vingtaine de kilomètres de Poitiers. Cette entreprise commercialise des fromages. Ils sont quatre et Béchir s’acclimate sans problème. L’été, Béchir retourne maintenant en vacances au Liban, dans sa famille. Un été, il fait la connaissance d’une jeune libanaise qu’il épouse. De retour en France, il fait une demande de regroupement familial. Après quatre mois de démarches et un peu de patience, il obtient satisfaction et sa femme peut venir le rejoindre en France.

Les parents libanais peuvent venir en vacances en France sans problème, et revoir ainsi leurs enfants. Béchir a maintenant les conditions requises pour demander sa naturalisation, ce qu’il a fait. La procédure est en cours et devrait aboutir car les libanais ont la réputation de bien s’intégrer. Et depuis les croisades, la France a toujours bien considéré les libanais maronites.

Béchir a été licencié pour raisons économiques peu après cet entretien. Nous lui souhaitons de retrouver prochainement du travail !

2.10 Kacem Tabor, originaire du Maroc

« Je suis marocain ; ma famille est au Maroc. Il y a un peu de terre mais pas beaucoup. Depuis 68 je suis venu en France pour travailler. Je ne suis pas rentré comme clandestin ; je suis rentré avec la loi, avec un contrat pour travailler.
Au début, le contrat a été fait entre la France et le Maroc : on a le droit d’amener la mère et les enfants, mais la France n’a pas respecté la loi. On ne peut pas vivre en France tout seul. On veut vivre avec les enfants. Maintenant, il n’y a plus de boulot ; la loi dit : vous n’avez pas de droit parce que vous n’êtes pas salarié. Cette loi n’existait pas au début ; sur le contrat, il n’y avait pas écrit que si vous n’êtes pas salarié, vous n’avez pas le droit d’amener vos enfants.
Il y a des années que j’ai fait une demande à la préfecture dans la région parisienne ; on m’a dit : il faut attendre que vous ayez un logement. Mais les HLM disaient : Monsieur, il faut attendre, pas de place. Après je suis venu à Poitiers mais c’était la crise du travail. Pas de boulot. Il n’y avait que les intérims qui embauchaient. Chaque fois que je me suis présenté à l’office d’HLM pour avoir un logement pour amener mes enfants, on m’a dit : Monsieur, vous n’êtes pas un salarié stable, vous n’avez pas droit. Maintenant, je ne peux pas trouver du boulot, parce que le boulot, ça n’existe que par les interims ; aucun patron n’embauche. J’ai 52 ans ; je suis mal ici ; je ne travaille pas ; je n’ai rien du tout ; le chômage, je n’y ai plus droit.
Au début quand j’étais salarié, ma famille touchait au Maroc un peu d’allocations familiales ; maintenant, elle n’a plus droit ; je ne comprends pas pourquoi. On me dit que c’est parce que je ne travaille pas. Mais les français qui ne travaillent pas conservent bien ce droit : pourquoi cette différence ?
Je me présentais aux assistantes sociales : donne un coup de main, on ne gagne pas beaucoup au RMI ; mes enfants sont au Maroc, mais c’est moi qui ai la responsabilité des enfants ; l’Etat marocain n’est pas responsable ; si je n’envoie pas de mandat, ils ne peuvent pas vivre. J’ai quatre enfants et une fille (sic), plus la mère ; ils ne sont pas mariés ; ils sont toujours à ma charge ».

Pourquoi tu ne retournes pas au Maroc puisque ta famille est là-bas ?

« Je ne peux pas retourner au Maroc parce qu’il n’y a pas de travail. Et s’il y en avait, l’Etat marocain interdirait que je prenne ce boulot, parce que je suis en France depuis 30 ans ; l’Etat marocain ne me connaît pas ; maintenant pour eux je suis comme les français ; j’ai droit comme les français. Nous on est en France, on reste en France jusqu’à la retraite ; on n’a aucun droit au Maroc, pas d’ASSEDIC, pas de sécurité sociale, aucun droit au Maroc ; les droits qu’on a c’est ici en France, parce que c’est ici qu’on paye. Au Maroc, je ne paye rien ; je suis comme un étranger qui passe des vacances au Maroc ».

Tu penses rester en France jusqu’à l’âge de 65 ans ?

« Si je trouve un moyen, je retourne dans mon pays ; c’est mieux. Ce que je demande à la France, c’est du boulot ; je veux travailler. Mais s’il n’y a pas de boulot, ni rien du tout, il faut un moyen pour retourner au Maroc. Il faut que la France me donne ce qu’il faut pour que je vive avec mes enfants au Maroc ; c’est tout ; qu’elle me donne de vivre jusqu’à l’âge de la retraite ; c’est tout.
Le gouvernement français me donne actuellement 2.000 F ; qu’est-ce que je vais faire avec 2.000 F ? Comment envoyer un mandat, comment payer un loyer, les commissions et les enfants qui attendent derrière nous ? Tu vois, je suis mal ici.
Chaque fois que je retourne au Maroc, ma femme me dit : « Je ne peux pas vivre toute seule ; je ne peux pas rester coincée comme ça ; tu me divorces ». La femme, c’est ce qu’elle dit. Nous c’est pareil, on ne peut pas vivre seul en France ; je suis rentré à l’âge de 16 ans et maintenant j’en ai 52 ! Maintenant la France dit « c’est la priorité aux jeunes ». Alors c’est pas la peine que je reste là. Mais avec 2.000 F par mois, qu’est-ce qu’on peut faire ? Il faut une autre solution ! »

Nos interlocuteurs ne représentent pas toutes les communautés présentes en Poitou. Nous n’avons pas rencontré de turcs ou de cambodgiens, ou d’européens de l’est par exemple. Bien d’autres auraient eu d’autres histoires à nous raconter. Et toutes les situations possibles ne sont pas évoquées par cette dizaine de cas. Que ces quelques exemples incitent à partir à l’écoute de l’étranger qui est tout proche, parfois bien plus proche qu’on ne le pense.

3- Des questions

3.1 Le séjour des étrangers en France, une réglementation complexe

1°) La Loi Chevènement

Cette Loi est récente puisqu’elle date du 11 mai 1998. Elle prévoit un nouveau cadre réglementaire. En tenant compte des textes anciens restés en vigueur, la situation est grosso modo la suivante :

Durée des séjours et droits accordés

La carte de séjour qui peut être attribuée est :
– soit une carte temporaire d’un an, avec ou sans autorisation de travailler,
– soit une carte de résident valable 10 ans, qui permet toute activité professionnelle.
Les Algériens ne bénéficient pas de cartes de séjour, mais de certificats de résidence de 1 an ou de 10 ans attribuant des droits analogues.
Les demandeurs d’asile reçoivent, au moment où ils se manifestent, une autorisation provisoire de séjour (A.P.S.).
Les personnes en situation transitoire, c’est-à-dire qui ont fait une demande de titre de séjour, reçoivent un récépissé, avec ou sans autorisation de travail, en attendant qu’il soit statué sur leur demande. Le titulaire d’un récépissé est donc en situation régulière. Lorsque la demande porte sur une carte de résident, le récépissé autorise toujours le travail ; par contre, le récépissé des demandeurs d’asile n’autorise pas à travailler.
Ces titres de séjour peuvent être renouvelés lorsque leur validité expire, mais ce n’est pas automatique.

Catégories d’étrangers

Les cartes de séjour portent une mention. Les principales mentions sont les suivantes :
– étudiant : cartes d’un an avec autorisation de travail dans la limite de 20 heures par semaine ;
– vie privée et familiale : carte d’un an avec autorisation de travail ;
– scientifique ou artiste : carte d’un an avec autorisation d’exercer cette profession ;
– commerçant ou artisan : carte d’un an avec autorisation d’exercer cette profession ;
– salarié : carte d’un an avec autorisation de travail ;
– malades : pour les étrangers autorisés à venir faire traiter certaines maladies en France.

Critères d’attribution

La carte de dix ans est accordée « de plein droit », si le demandeur appartient à certaines catégories et s’il est entré régulièrement en France. Elle peut aussi être accordée sous conditions d’emploi ou de ressources, de logement, et de durée préalable de séjour régulier. Les différents cas prévus par la Loi pour l’attribution d’une carte de séjour sont très nombreux. On peut citer les exemples suivants :

– l’étranger qui peut prouver être présent en France depuis au moins dix ans reçoit une carte d’un an renouvelable, puis lorsque la carte aura été renouvelée trois fois, il pourra accéder à la carte de dix ans. La condition de dix années de séjour est portée à quinze années si cet étranger a été étudiant en France pendant cette période, même si ces études n’ont duré qu’un an.

– les parents d’enfants français obtiennent une carte d’un an s’ils subviennent aux besoins de l’enfant, s’ils exercent effectivement l’autorité parentale et s’ils sont entrés irrégulièrement en France. S’ils sont entrés régulièrement, ils obtiennent une carte de dix ans.

– les conjoints de français entrés régulièrement pour un court séjour obtiennent une carte d’un an. Lorsque leur séjour est régulier et qu’ils sont mariés depuis plus d’un an, ils obtiennent une carte de dix ans.

Pour des raisons difficiles à comprendre, les deux précédents alinéas ne sont pas applicables aux ressortissants algériens. La situation des algériens et des tunisiens est réglée par des accords intergouvernementaux particuliers. Ces accords sont parfois moins favorables que les dispositions de droit commun. Ces accords prévalent sur la loi.

Il s’agit d’un résumé extrêmement sommaire de la réglementation des titres de séjour.
Se souvenir que les textes parus depuis 1945 sur les divers aspects du séjour des étrangers en France, et toujours applicables, ainsi que les commentaires et la jurisprudence sur les conditions d’application de ces textes, sont rassemblés dans un « Dictionnaire permanent du Droit des Etrangers ». Cet ouvrage comporte près de 4.000 pages très denses, rangées dans deux épais classeurs de plusieurs kilos chacun
.

2°) La circulaire Chevènement du 25 juin 1997 pour la régularisation des sans papiers

Une opération pointilleuse

Cette circulaire a entraîné le dépôt d’environ 150.000 dossiers dans les préfectures de France. Etaient prévues diverses conditions pour la régularisation des sans papiers, conditions généralement plus favorables que celles contenues dans la Loi de 1998. Environ une vingtaine de cas différents étaient envisagés, mais un certain nombre de situations se sont révélées encore plus complexes que ce qui avait été prévu. Cette circulaire initiale a été suivie de pas moins d’une trentaine de circulaires ou textes complémentaires et successifs, entre juin 1997 et septembre 1998. Certains, au début de cette période, recommandaient une application stricte des critères fixés alors que d’autres, plus récents, en ont préconisé une application plus souple.

Les familles entrées depuis plus de trois ans, avec des enfants nés à l’étranger, justifiant de ressources et du paiement de leurs impôts sur le revenu, pouvaient ainsi être régularisées. Cette disposition a suscité beaucoup de commentaires acerbes dans la mesure où un sans papier est par principe un semi clandestin qui ne peut légalement travailler ! Aucun cas de ce type n’a été rencontré dans la région poitevine.

Les cas les plus fréquents ont été ceux de familles avec enfants mineurs nés en France qui ont effectivement ces enfants à charge et ont pu justifier plus de cinq années de séjour. « Justifier par tout moyen » disait la circulaire. La préfecture a été relativement sévère à Poitiers, écartant en pratique des justificatifs émanant de particuliers et ne retenant souvent que des documents officiels incontestables. Le délai de 5 ans a lui aussi été strictement observé.

Ont aussi pu se faire régulariser les enfants entrés irrégulièrement en France dont les parents étaient en situation régulière (entrées dites « hors regroupement familial »).

Etaient également prévus les cas de conjoints de français, ou de conjoints d’étrangers en situation régulière. Selon les cas, une durée de mariage d’un an était demandée ainsi que la charge d’un enfant ou une certaine durée de présence en France.

Pour les célibataires sans attaches familiales, une ancienneté de séjour en France de 7 années était requise ainsi qu’une présence régulière d’au moins six mois parmi ces sept années (par exemple la possession d’autorisations provisoires de séjour, ce qui montrait au passage que l’étranger concerné avait déjà cherché à se faire régulariser).

Pouvaient également se faire régulariser les déboutés du droit d’asile, personnes à qui on avait refusé le statut de réfugié, et courant des risques en cas de retour au pays. Ce dernier critère a été jugé très strictement. Les étrangers ayant demandé leur régularisation à ce titre ont (sauf exception rarissime ?) essuyé une déconvenue dans la mesure où il est très difficile de faire la preuve que l’on court un risque à rentrer au pays, sauf à obtenir des menaces écrites d’un tortionnaire potentiel… En particulier, les célibataires algériens n’ont pas pu faire admettre leurs craintes, sans doute parce que le gouvernement français ne souhaitait pas froisser son homologue algérien.

De nombreux recours ont été déposés par les étrangers n’ayant pas obtenu satisfaction : recours gracieux auprès du préfet pour lui demander de revoir le dossier, recours contentieux auprès des tribunaux administratifs, recours hiérarchique auprès du ministère de l’intérieur. L’administration a été submergée par ces dossiers et l’opération a pris beaucoup de retard. Des vacataires ont dû être recrutés par la Direction des Libertés publiques et des Affaires juridiques du ministère de l’intérieur, et il n’est pas certain, quoi qu’en dise ce ministère, que tous les dossiers aient été examinés avec toute l’attention et toute la bienveillance qu’on aurait pu souhaiter.

Une opération douloureuse

La régularisation des sans papiers s’est révélée une opération longue et douloureuse pour tous. Se sont confrontés de part et d’autre des guichets des étrangers angoissés et des fonctionnaires stressés. Des étrangers angoissés pour leur avenir, ne comprenant pas toujours le déroulement de la procédure et se trompant parfois dans le maquis des possibilités qui leur étaient offertes, craignant une interpellation par la police à la sortie des bureaux ou du tribunal, et « marinant » dans leur peur pendant de trop nombreux mois. Des fonctionnaires stressés par la complexité extrême des textes, la multiplicité des consignes parfois contradictoires et, en définitive, la très lourde responsabilité reposant sur leurs épaules.

Chacun se souvient de l’agacement qu’il a pu ressentir pour telle ou telle banale opération de demande de carte grise ou d’envoi en recommandé. Mais il n’est pas facile d’imaginer à quel point les démarches de régularisation peuvent accumuler de charge émotionnelle, éprouver physiquement et moralement les étrangers qui doivent les affronter… ainsi que tous ceux qui y sont associés à un titre ou à un autre.

* Quel regard posons-nous sur les personnes immigrées ?
* Connaissons-nous leurs difficultés ou leurs facilités d’intégration ?
* Connaissons-nous des lieux pour les rencontrer, partager leurs questions ?

* Les immigrés que nous connaissons, que vivent-ils ? Que disent-ils ?
* Pourquoi sont-ils venus travailler en France ? Que pensent-ils de leur travail, de leurs droits ici ?
* Y a-t-il des endroits où nous vivons des actions communes français-immigrés ? Quels points communs avons-nous ?

 

« La reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine, et de leurs droits égaux et inaliénables, constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde ».

(Déclaration universelle des droits de l’homme)

3.2 Le retour au pays

Pourquoi donc ces étrangers qui vivent chez nous avec les difficultés que l’on sait ne retournent-ils pas chez eux ?
Est-ce que quelqu’un leur a déjà posé la question ?
Et si on savait pourquoi ils veulent rester ou pourquoi certains veulent rentrer ?

D’abord, il y a ceux qui réussissent. Ceux-là s’intègrent bien, en tout cas mieux que les autres. On ne demande pas à un immigré qui a créé de la richesse de repartir ; on est trop content des emplois qu’il a créés en réussissant. Et lui peut se demander s’il peut emmener avec lui sa réussite et la transplanter dans son pays natal. Ceux qui réussissent ne rentrent pas beaucoup chez eux ; c’est déjà un problème pour les étudiants qui terminent leurs études. Ca l’est encore plus si la réussite professionnelle vient couronner de nombreuses années d’efforts.
Et ceux qui n’ont pas réussi, comment rentrer sans perdre la face ? Comment rentrer sans ramener un cadeau pour tous et pour chacun ? Comment faire comprendre que la vie est dure aussi en France, que tout le monde ne réussit pas, qu’on n’a pas eu de chance, que cela a moins bien marché que ce qu’on disait dans les lettres ? Et puis en France, même si c’est très dur, les enfants sont soignés, ils vont à l’école. Ils ont une chance de percer, de réussir ce que leurs parents avaient rêvé de faire. Et la situation au pays d’origine serait encore pire qu’en France. Pourquoi retourner dans un pays où sévit le chômage et où la guerre civile est endémique ?

Il y a aussi le poids des traditions du pays d’origine. De France ils envoient de l’argent à la famille, selon ce qu’ils arrivent à mettre de côté. Rentré au pays, en Afrique surtout, celui qui a réussi et qui a de l’argent doit entretenir toute la famille, qui est très large. Et il doit se replonger dans un mode de vie dont il a perdu l’habitude et sur lequel il n’a pas prise. Il lui faudra peut-être se remettre sous l’autorité coutumière du chef de village, du chef de famille. Certains ne sont plus disposés à le faire. « Je le ferais bien mais ma femme qui est française ne pourrait pas s’y habituer ».

Rentrer au pays pour sa retraite ?

Beaucoup, européens ou maghrébins, ont construit une petite maison au pays. Pour leurs vieux jours, pour venir y couler une retraite paisible, dans les paysages de leur enfance. Lorsque le moment est venu, des difficultés imprévues apparaissent.
D’abord, il y a les enfants. Certains, si ce n’est tous, vivent en France où ils ont eux-mêmes fait leur vie, avec femme et enfants. Et les grands-parents répugnent à se couper de leurs petits enfants. Alors, ils font la navette, si leurs ressources le permettent : l’hiver en France, chez leurs enfants, et l’été au pays, avec leurs enfants en vacances. Ou bien l’inverse, pour profiter de la clémence de l’hiver sous les tropiques et de la modération des étés européens.
Et puis on se fait souvent mieux soigner en France qu’au pays !
Pour certains, les conditions de reversement de leur retraite française dans le pays d’origine les empêchent de rentrer. Des accords intergouvernementaux réglementent ces reversements. A certaines époques et pour certains pays, c’était possible mais avec un taux de change officiel entre le franc et la monnaie locale complètement dissuasif : certains pays avaient un taux officiel de prestige qui ne procurait que des sommes modestes en monnaie locale. Dans ces situations, il était presque obligatoire de rester en France pour pouvoir vivre, et de retourner au pays seulement pour des vacances en changeant ses francs au taux non officiel beaucoup plus intéressant.
En fait, les retraités qui sont retournés au pays saisissent toutes les occasions pour revenir faire des séjours en France. Et ils croisent ceux qui ont fait le choix inverse : retraite en France mais fréquents voyages au pays d’origine si on en a les moyens.

Pour toutes ces raisons, et plein d’autres tout aussi compréhensibles, beaucoup veulent rester, même dans la misère, même dans la clandestinité. Ou ils reviendront si on les expulse, si on n’a pas pris en compte toutes ces raisons et si on ne leur a pas offert une chance de rentrer avec un projet, avec de l’espoir, et dans la dignité.

3.3 Le regroupement familial

On entend par regroupement familial la possibilité, soumise à autorisation, pour un étranger en situation régulière de faire venir en France des membres de sa famille.

Ce droit de pouvoir vivre en famille est strictement réglementé en France, en particulier depuis 1974, date où nos frontières ont été fermées. La fermeture des frontières a eu un effet qui n’avait pas été prévu, au moins dans son ampleur. Il a déclenché un vaste mouvement d’arrivée des familles en France. L’étranger venu travailler seul en France, devant les restrictions de circulation entre son pays et le nôtre, a été conduit à solliciter la venue de sa famille. L’immigration, d’abord essentiellement masculine, célibataire et temporaire, est devenue familiale et définitive sous pression de la Loi !

Ce fut notamment le cas pour les africains noirs qui, avant 1974, venaient en France pour quelques années seulement puis repartaient en se faisant remplacer par quelqu’un de leur village, voire de leur famille. Dans ce schéma, la venue de la femme et des enfants n’était pas jugée nécessaire par les intéressés eux-mêmes. Lorsque cette noria a été rendue impossible, beaucoup de ceux qui se trouvaient en France ont alors choisi de rester et de faire venir leur famille.

Voici la réglementation actuellement en vigueur depuis le 11 mai 1998.

A qui est réservé le regroupement familial ?

L’étranger en situation régulière depuis au moins un an peut demander le regroupement familial de son conjoint et des enfants du couple mineurs de moins de 18 ans. Il peut aussi solliciter pour les enfants âgés de moins de 18 ans du demandeur ou pour ceux de son conjoint, c’est-à-dire pour les mineurs dont la filiation n’est établie qu’à l’égard d’un seul des deux membres du couple. Le regroupement n’est pas possible pour les ascendants ou les collatéraux. La définition de la famille est donc très restreinte.

A quelles conditions ?

1- Le demandeur doit justifier de ressources stables et suffisantes, ce qui veut dire au-dessus du S.M.I.C. dans le cadre d’un contrat de travail à durée indéterminée.
Ce qui revient à écarter :
– les étudiants ;
– les demandeurs d’emploi. Dans les « itinéraires », Kacem Tabor est dans cette situation. Il explique que, de fait, il ne peut ni vivre en famille en Poitou, ni vivre au Maroc où il serait privé de toutes ressources. Pour lui, la vie en famille est impossible ; à 50 ans, il est condamné à vivre seul au pays des droits de l’Homme !
– les travailleurs à temps partiel.
Les immigrés, déjà largement touchés par la crise de l’emploi (licenciements économiques, précarité d’emploi…) sont en plus directement pénalisés dans leur vie familiale.

2- A la date d’arrivée de la famille, l’étranger doit disposer d’un logement considéré comme normal pour une famille comparable vivant en France. Les normes sont celles qui lui permettront de recevoir l’A.P.L., Allocation Personnalisée au Logement.
Cette disposition, qui à première vue paraît de bon sens, a une conséquence exorbitante pour les étrangers, car dans le cas où le logement ne respecterait pas ces normes, il leur est interdit de vivre en famille, disposition qui ne s’applique évidemment pas à un Français. Il s’agit là d’une disposition inadmissible. Ces conditions de ressources et de logement sont vérifiées par un agent de l’Office des Migrations Internationales (O.M.I.) qui, au domicile du demandeur, doit remplir un dossier de quinze pages, mesurer la superficie de chaque pièce, en apprécier l’état, contrôler les ressources et s’assurer que le montant des revenus déclarés l’année précédente aux Impôts correspond bien à la réalité. Que dirait-on si on soumettait à pareil contrôle tout candidat français à la cohabitation ou au mariage ?

3- Le ou les membres de la famille ne doivent pas constituer une menace pour l’ordre public.

4- Ils ne doivent pas déjà résider sur le territoire français.

5- Ils sont astreints à passer une visite médicale auprès du Consulat français dans le pays d’origine. Ils ne doivent pas être atteints d’une maladie contagieuse transmissible.

6- Si le demandeur est polygame, le regroupement familial ne peut être accordé qu’au premier conjoint.

Qui décide ?

C’est la Préfecture qui a six mois pour statuer à partir du dépôt de la demande à la D.D.A.S.S. Ce délai est vécu douloureusement par l’étranger qui attend avec impatience la venue de sa famille. Il risque de perturber la scolarité des enfants.

Quels frais ?

Dès réception de la décision favorable de la Préfecture, le demandeur doit acquitter une redevance à l’O.M.I. dont le montant actuel est de 1.750 F, auxquels s’ajouteront au pays les frais d’établissement des passeports pour les membres de la famille puis les frais de visa (ordinairement 600 F par personne). La redevance O.M.I. a pour seul « avantage » d’accorder la gratuité de la visite médicale, ainsi que la gratuité du voyage en train sur la partie française du trajet. Si l’on rajoute à ces frais les dépenses de voyage et, éventuellement, de déménagement, ainsi que l’équipement d’un logement qui va accueillir maintenant toute une famille, on comprend qu’un regroupement familial représente une dépense considérable pour un travailleur dont les ressources peuvent être modestes.

Quels droits ?

Les membres de la famille, entrés régulièrement, reçoivent de plein droit un titre de séjour de même nature que celui détenu par la personne qu’ils sont venus rejoindre. Ils peuvent prétendre aux Allocations Familiales, et à la Sécurité Sociale dans les mêmes conditions que les Français. Ils ont la possibilité d’exercer une activité professionnelle.
En cas de rupture de la vie commune, le titre de séjour remis au conjoint peut, pendant l’année qui suit sa délivrance, faire l’objet d’un retrait ou d’un refus de renouvellement.

Prenant essentiellement pour exemple les pays de l’Afrique francophone, le texte suivant est inspiré des analyses de

ORCADES
Organisation pour la Recherche, la Communication
et l’Action en faveur d’un DEveloppement Solidaire
entre le Nord et le Sud

Ex Collectif Tiers Monde de Poitiers, ORCADES s’est donné comme objectif d’informer et de former sur ces questions. Elle produit des outils éducatifs (livres, jeux…), réalise des reportages vidéos dans le monde entier, des expositions… Son fonds documentaire est à la disposition du public à la Médiathèque de Poitiers. Pour un commerce plus équitable, un « magasin du Monde » offre des débouchés à des agriculteurs et artisans du Sud organisés en coopératives.

12 rue des Carmélites – 86000 Poitiers
Tél. 05.49.41.49.11 – Fax 05.49.52.22.66

A Saint-Maixent : ACOTIM (Association pour la COnnaissance du TIers Monde) 6 chemin Randonnée Ripaille, 79400 Nanteuil

3.4 Immigration et développement

Les causes de l’immigration ?

N’oublions pas, d’abord, qu’il y a 50 millions de réfugiés dans le monde, fuyant les régimes autoritaires, corrompus, la guerre… Une partie sont en Europe.
Mais nous voudrions surtout mettre ici en avant le mal-développement : dégradation de la situation économique et augmentation des besoins due à l’accroissement démographique, à la diffusion de biens nouveaux venus des pays riches, à la médiatisation de modèles culturels étrangers, américains notamment…

Croissance démographique – Stagnation économique – Dégradation de l’environnement

1- Si maintenant le rythme de la croissance démographique a tendance à diminuer, du fait de la hausse antérieure nous assistons aujourd’hui encore à une très forte augmentation de la population active. Mais le nombre des emplois, lui, n’augmente pas ou très peu ; la croissance économique est stagnante ou très réduite.

En milieu rural ces phénomènes, auxquels s’ajoute, en particulier dans les pays du Sahel, la dégradation de l’environnement, ont entraîné une baisse de la production agricole et le départ vers la ville ou l’étranger.

En ville il y a un peu plus d’emplois, mais très peu rémunérateurs. Au Sahel, par exemple, une famille de dix personnes peut « vivre » (couvrir ses besoins essentiels), de façon traditionnelle, au village avec un revenu de 300 à 500 F par mois. Mais gagner cette somme est extrêmement difficile, même en ville où l’on est toujours dans une situation de survie.

Alors qu’en Europe, serait-ce au SMIC ou même en dessous si le travailleur est clandestin, l’immigré gagnera infiniment plus. La différence de niveau de vie est approximativement de un à dix : 50 F gagnés ici valent à peu près 500 F là-bas…

Modèles culturels

2- Le facteur culturel est également déterminant. Il y a plus qu’un attrait, une véritable fascination pour la ville, l’occident, la richesse ! La France a longtemps séduit les Sénégalais, par exemple, qui se tournent maintenant vers les Etats-Unis (le rêve américain). La culture télévisuelle américaine est très présente dans le monde entier. Si les citoyens de certains pays, – Philippines par exemple – sont culturellement un peu préparés à l’émigration vers l’Amérique du Nord ou l’Europe, ce n’est absolument pas le cas des Sénégalais ou des Maliens. Leur immigration, clandestine, les met dans des situations effroyables. Mais ils partent quand même…

Pour une politique intelligente d’aide au développement durable

3- Certes, dans certains cas, les flux d’argent résultant de l’émigration ont joué un rôle positif. C’est le cas lorsque ces flux ont été extrêmement importants et organisés comme l’ont fait, par exemple, en France, les Sénégalais et les Maliens.

Mais il reste que, dans tous les cas, c’est la partie de la population la plus jeune, la plus robuste, la plus entreprenante, voire la plus instruite qui s’en va. Autant de forces de travail et d’intelligence qui ne sont pas investies sur place.

Injecter de l’argent dans l’économie locale ne suffit pas. Il faut l’intégrer dans une dynamique de développement.

4- Il faut constater la faillite du développement et des politiques de coopération, française en particulier. Globalement, depuis des décennies, la situation des pays en mal de développement s’est aggravée.

Lorsqu’il y a enrichissement, dans certains pays, il est très mal réparti et ne profite qu’à une minorité de la population. Les catégories les plus pauvres, la majorité, se sont encore plus appauvries. C’est pourquoi la mesure du P.N.B. (produit national brut) n’a pas beaucoup de sens.

Pourtant les capacités d’autosuffisance ont diminué, non seulement du fait de la libéralisation des échanges internationaux (qui profite, globalement, au Nord) mais aussi du fait de certains modèles de développement imposés. Exemple : le pain, qui n’était pas consommé avant la colonisation, a rendu certains pays dépendant du marché mondial du blé alors que les céréales locales se sont dépréciées.

Dans certaines régions du fleuve Sénégal, des villages entiers se sont installés durablement dans l’émigration. Et le phénomène est maintenant irréversible : structurellement, presque culturellement, toute l’économie du village dépend des migrants. IL n’y a plus d’autre alternative. C’est comme lorsque, en France, toute l’économie d’une région dépend d’une seule industrie.

5- Que faire ?

Une politique intelligente d’aide au développement durable suppose une gestion très exigeante, prenant en compte cinq domaines : outre l’économique, il y a le social, le culturel, le politique ainsi que l’écologique et environnemental.

Ce développement doit être participatif. Il exige une très forte implication des acteurs locaux dans la définition des objectifs et la mise en œuvre des moyens.

Ce qui suppose une certaine démocratie…

* Que connaissons-nous des solidarités qui existent entre étrangers vivant en France et leur pays d’origine ?
* Dans nos achats, comment sommes-nous attentifs au « juste » prix dont devraient bénéficier les paysans et les ouvriers du tiers monde ?

4- Des références chrétiennes

« Les migrations font partie de l’histoire des peuples. Depuis la nuit des temps, les hommes n’ont cessé de circuler, de se déplacer, de se mélanger, pour chercher aventure, gloire ou profit, mais souvent pour échapper à la misère et à la guerre. »
« Ces migrations ont été souvent vécues douloureusement, tant pour ceux qui partaient que pour ceux qui recevaient. Toujours l’étranger, l’autre, celui qui est étrange, a été source de peurs, objet de rejet, voire de mépris. Il ne parlait pas la même langue ; il n’avait pas les mêmes coutumes. Par sa seule présence, il menaçait celui chez qui il venait chercher vie ou refuge. »
« Si un monde sans migration n’a jamais existé, l’immigration a été vécue le plus souvent dans la tension, dans le conflit, parfois dans l’affrontement violent. » (2)
Cette réalité n’a cessé d’interroger les hommes de bonne volonté et les chrétiens. Il suffit d’ouvrir la Bible pour découvrir que le peuple Hébreu a lui-même fait douloureusement l’expérience de la migration.

4.1 Ce que nous dit la Bible

C’est d’abord Abraham qui est appelé par Dieu à migrer : « Pars de ton pays, de ta famille et de la maison de ton père, vers le pays que je te ferai voir. Je ferai de toi une grande nation et je te bénirai. » (Genèse 12, 1-2) A travers cette promesse, Dieu s’engage dans cet itinéraire d’Abraham. Heureusement, car quand on quitte son pays, son mode de vie, ses sécurités, il existe toujours un risque : celui de se perdre. Mais la foi d’Abraham lui a permis de vaincre ses peurs et de partir pour Canaan, terre d’où le peuple Hébreu tire son origine.
Ce peuple affronté à une famine dut se réfugier par la suite en Egypte (réfugié économique) ; il va faire la dure expérience de la servitude liée à la condition d’immigré. Ils vont être exploités pour faire les grands travaux de l’époque. En même temps, leur croissance démographique inspire la crainte du pays d’accueil et ils vont être considérés comme une menace. Ils sont alors objet d’exclusion. Il leur faudra s’arracher de cette situation de servitude en reprenant leur migration, qui sera un mouvement de libération vers la Terre Promise.
Une deuxième fois dans son histoire, le peuple fera l’expérience d’une migration forcée à Babylone pendant une cinquantaine d’années.
Tout ceci explique sans doute pourquoi la Bible, particulièrement dans les grands recueils juridiques de la Loi, appelle au respect absolu de l’étranger au sein du peuple : « Si un étranger vient habiter ton pays, vous ne l’opprimerez pas. Vous traiterez l’étranger qui est au milieu de vous comme un homme du pays. Tu l’aimeras comme toi-même car vous avez été, vous aussi, des étrangers au pays d’Egypte » (Lévitique 19, 33-34).
« Aimez l’étranger, car au pays d’Egypte, vous fûtes des étrangers » (Deutéronome 10, 18).

Inlassablement, les Prophètes actualiseront les exigences de la Loi concernant les étrangers : « Pratiquez le droit et la justice ; tirez l’opprimé des mains de son oppresseur ; ne maltraitez pas l’étranger, l’orphelin et la veuve » (Jérémie 22, 3).
Ils annoncent une nouvelle intervention de Dieu qui entraînera l’intégration des étrangers à la communauté d’Israël : « Je conduirai les fils d’étrangers à ma montagne sainte ; leurs holocaustes et leurs sacrifices seront acceptés sur mon autel, car ma maison s’appellera maison de prière pour tous les peuples » (Isaïe 56, 6-7).
« De même que la tradition biblique reconnaît une origine commune à tous les hommes, une fraternité en une même filiation en Adam, de même elle entrevoit une communauté de destin pour tous les peuples » (3).
« Vous partagerez le pays en héritage pour vous et pour les étrangers qui séjournent au milieu de vous et qui ont engendré des enfants parmi vous, car vous les traiterez comme le citoyen israélite » (Ezéchiel 47, 21-22).

4.2 Ce qu’a fait Jésus

Il intervient en tant que fils de Dieu pour dépasser la perspective d’Ezéchiel : non seulement il prêche l’intégration des étrangers à une communauté particulière, mais par la nouvelle alliance qu’il est venu signer de sa vie, de sa mort et de sa résurrection, il introduit l’humanité tout entière sans distinction de races ou de cultures dans une communauté radicale : celle d’une nouvelle communion dans l’amour universel du Père, ce qui fera dire à saint Paul en écrivant aux Galates :
« Vous êtes tous fils de Dieu par la foi au Christ. Il n’y a donc ni Juif, ni Grec, ni esclave, ni homme libre ; il n’y a ni homme ni femme, car tous vous ne faites qu’un dans le Christ Jésus » (Galates 3, 26).
Et aux Ephésiens :
« Vous n’êtes plus des étrangers, des immigrés ; vous êtes de la famille de Dieu » (Ephésiens 3, 19).
Saint Jean ajoutera :
« Le Christ est venu pour rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés » (Jean 11, 52).
On pourra objecter que même si Jésus a accepté de rencontrer la Syrophénicienne au pays de Tyr et de Sidon, le Liban d’aujourd’hui, ou a accueilli la demande du centurion romain, il n’a guère lui-même franchi de frontière pour aller au-devant d’étrangers. C’est vrai, mais c’est au milieu de son peuple qu’il appelle à un mouvement d’ouverture, à une véritable conversion du regard et du coeur : la discrimination, le racisme, l’exclusion n’ont plus de sens. A cet effet il a raconté la parabole du Samaritain (Luc 10, 29-34) : « Le prochain dont il faut être solidaire et qu’il faut aimer n’est plus caractérisé par les liens du sang, de la langue ou de la religion. Il est toute personne vulnérable atteinte dans ses droits ou sa dignité, quelle que soit son origine ou son appartenance culturelle… Désormais, nul ne peut se référer à l’Evangile pour s’en tenir, dans l’exercice de la solidarité, seulement à ses préférences nationales, ethniques ou religieuses… Il s’agit d’entrer dans la démarche de Dieu qui fait de toute personne son prochain » (4).

Cette parabole, Jésus l’a vécue en prenant systématiquement parti pour les pauvres, les petits, les exclus. De ce fait, il est entré lui-même dans un processus de marginalisation et d’exclusion. Il s’est identifié à l’étranger : « J’étais un étranger et vous ne m’avez pas accueilli » (Mt. 25, 31). Il a représenté ainsi un danger pour la stabilité politique de son pays et pour l’intégrité religieuse, si bien qu’il est devenu lui-même « étranger » pour une partie de son peuple.
Jusqu’au bout, il ne changera pas d’attitude ; il est le signe de l’amour de l’autre, de tous les autres, poussé jusqu’à l’extrême : « Quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes » (Jn. 12, 32). Et c’est un étranger, un Romain, qui le premier, après la mort du Christ, reconnaît : « Vraiment cet homme est le Fils de Dieu » (Mc. 15, 39).

4.3 Des appels pour aujourd’hui

Ressuscité, Jésus a tracé la voie à ses disciples : « Vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre » (Actes 1, 8).
« Aujourd’hui par le fait de l’immigration et par cette nouvelle mobilité des peuples, les « extrémités de la terre » sont venues chez nous… L’expérience de la solidarité avec l’étranger n’est pas seulement un devoir moral d’hospitalité ; c’est une exigence de la fidélité au Christ » (5). Le Pape Jean Paul II pour la journée mondiale des migrants déclarait en 1996 : « Aujourd’hui le migrant en situation irrégulière se présente à nous comme cet étranger en qui Jésus demande à être reconnu. L’accueillir et être solidaire de lui est un devoir d’hospitalité et une façon de se montrer fidèle à sa propre identité de chrétiens » (6).
« Chaque homme, quelles que soient sa race ou sa culture, doit être reconnu comme de la famille de Dieu et accueilli comme frère des autres hommes ». (7)
Il est possible que les chrétiens puissent avoir des opinions différentes en fonction de leur sensibilité et de leur choix politique, mais nul ne peut esquiver le défi en constatant simplement que « nous ne pouvons pas tout de même accueillir toute la misère du monde ». La solidarité avec l’étranger est et restera un test de fidélité à l’Evangile, car Dieu ne cesse de poser cette question : « Qu’as-tu fait de ton frère ?« .

* Y a-t-il des moments et des lieux où nous pouvons apprendre à nous connaître, chrétiens, musulmans, ainsi que des hommes et des femmes d’autres convictions ?
* Nous arrive-t-il, dans des luttes menées ensemble, de nous découvrir avec des motivations humaines et religieuses différentes ?

 

5- Des témoignages d’actions

5.1 En Deux-Sèvres

« Je fais partie d’une association qui s’appelle « l’Association Culturelle Maghrébine », et à laquelle j’ai adhéré il y a 4 ans parce que je voulais apprendre la langue arabe.
J’y ai fait connaissance avec des enfants d’origine maghrébine, des mamans et des papas désireux que leurs enfants ne soient pas coupés de leurs racines, des jeunes et des moins jeunes (comme moi) d’origine française voulant apprendre l’arabe.
L’éventail des âges et des origines n’est pas un obstacle, au contraire, pour qu’un esprit de convivialité règne pendant les cours du samedi matin, et de solides liens d’amitié se sont créés petit à petit entre les personnes.
En plus des cours d’arabe, nous organisons des fêtes : des petites fêtes entre nous à Noël et à Pâques, et une grande fête largement ouverte, avec orchestre, pour la fin du Ramadan.
Ces fêtes sont des occasions privilégiées où nous échangeons sur nos religions réciproques : l’Islam et le Christianisme. Cela permet une meilleure connaissance réciproque.
Personnellement, ces contacts avec des musulmans ont enrichi ma foi chrétienne, ils me procurent beaucoup de joie. »

Claude

« L’Association des Femmes Maghrébines, des associations portugaises, Algérie-Urgences, ont pris toute la place qu’elles ont voulue dans la préparation de la fête annuelle du Clou Bouchet, à égalité avec les autres associations du quartier (de la Maison pour Tous à l’Amicale des Locataires en passant par l’A.C.E. ou l’Atelier de la Poterie). Le jour de la fête, elles avaient à coeur de faire admirer… et goûter des spécialités de leur pays d’origine. Il n’y avait pas « eux » et « nous ». Il y avait « nous ». »

Jacques

Autour du 11 septembre (1998), les réfugiés chiliens ont marqué les 25 ans du putsch du Général Pinochet contre le président Allende, en invitant les gens du quartier à partager leurs souvenirs.

Diverses manifestations ont réuni chiliens et français :
– commémoration sur l’avenue Salvador Allende ;
– soirée conviviale à la Maison pour Tous du Clou Bouchet : après avoir évoqué les souffrances vécues, la vie au Chili aujourd’hui et la lutte pour que la justice puisse se faire, les chiliens nous ont invités à partager leur repas, leurs chants et leur musique ;
– le dimanche, à la messe, nous avons prié pour toutes les victimes du putsch, plusieurs ont été nommées. Cette célébration avait été préparée quelques jours avant par des chrétiens du Clou Bouchet et des chiliens, occasion pour la communauté paroissiale de s’ouvrir à d’autres. Ce jour-là, le Notre Père a été dit par chacun dans sa langue (espagnol, portugais, cambodgien, français, malgache, sri-lankais…).

Un mois après, chiliens, français et autres, se retrouvaient à nouveau pour une manifestation demandant que la justice puisse avancer et pour soutenir ceux qui allaient manifester à Londres où Pinochet venait d’être arrêté.

* Quelles possibilités de soutien scolaire sont mises en place ?
* Connaissons-nous des associations impliquées dans le soutien scolaire, l’alphabétisation ?

5.2 Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié entre les Peuples

Le MRAP, Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples, a été fondé en 1949 pour lutter contre l’antisémitisme. Dans les années 1960 (scission d’où est née la LICRA, Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme), l’immigration en provenance d’Afrique du Nord conduit le mouvement à élargir son champ d’action à toutes les formes du racisme et, plus largement encore, à toutes les discriminations fondées sur la nationalité, la race, l’ethnie ou la religion.

L’immigration est ainsi devenue l’axe central de ses actions (ainsi que, naturellement, la lutte contre les idées d’extrême droite) pour que les mêmes droits soient accordés à tous les humains.

Localement, l’action consiste à se tenir informés des discriminations dans leurs aspects institutionnels et dans la vie quotidienne. Les premières sont dénoncées publiquement. Les secondes donnent lieu à des interventions entre les particuliers, tout particulièrement auprès des victimes pour être solidaire avec elles et les informer de leurs droits, éventuellement à l’égard des auteurs pour tenter une médiation.

Le MRAP agit au sein de différents collectifs comme, en ce moment, le collectif de soutien aux sans papiers.

Adresses :
A Poitiers : Centre d’animation de Beaulieu (siège social de l’Association), 10 boulevard Savari. Réunions et permanence au 52 bis avenue de l’Europe, tél. 05.49.46.57.86.
En Deux-Sèvres : pas encore de section.

5.3 Toit du Monde : centre social

Créé en 1982, à l’initiative de Georges Charbonnier par l’API (Accueil et Promotion des Immigrés, association depuis dissoute) et le CTM (Collectif Tiers-Monde, devenu ORCADES), le Toit du Monde – centre socio-culturel rattaché à la Fédération des centres sociaux – est un lieu original de rencontres et d’échanges inter-culturels avec les « poitevins d’origine étrangère », pour reprendre une expression chère à son fondateur décédé, au Niger, en 1998.

Les activités culturelles (ateliers de langue arabe, turque, de civilisation orientale, de percussions africaines…) sont liées à des activités sociales. (Nombreuses, et pas seulement dans les locaux du Toit du Monde, autour de la famille, tout particulièrement les femmes, les adolescents, la petite enfance… Mais aussi alphabétisation, restaurant social ouvert à tous, service d’aide au séjour des étrangers…)

Car les professionnels et bénévoles fondent leurs actions sur des valeurs communes (à eux et à d’autres) et veulent faire aussi du Toit du Monde :
Un acteur de la lutte contre le racisme, l’intolérance, le sectarisme, les injustices qui menacent les étrangers.
– Un centre d’accueil et de soutien pour les poitevins d’origine étrangère et en situation précaire.
– Un lieu associé à l’insertion économique et sociale, à la formation des groupes et des individus.

Dans le district de Poitiers, les deux dernières décennies ont été marquées par des événements tels que les « Fenêtres ouvertes » (conférences/débats), les « Noëls de l’Amitié » (repas et animations) et les dimanches « Monde en Fête » (fête populaire).

Le Toit du Monde est proche de différents collectifs comme, en ce moment, Algérie-Urgences.

5.4 Cimade : « Ici et là-bas solidaires »

La Cimade – Service oecuménique d’entraide mène une double action ancrée dans une réflexion sur la solidarité et le partage :

– ICI : accueil des étrangers, demandeurs d’asile et immigrés ;
– LA-BAS : dans les pays du Sud, aide à un développement solidaire.

Dans certaines villes, la Cimade anime des structures d’accueil et d’information, travail qui s’effectue également, depuis 1986, dans les centres de rétention pour étrangers.
En Poitou, il n’y a qu’une action militante de base entre particuliers, dans des collectifs tels que le Collectif contre les expulsions, et au contact du Service d’aide au séjour du Toit du Monde.

Adresses :
Vienne : Jean-Louis Fourcaud, 5 rue des Ecossais 86000 Poitiers, tél. 05.49.41.29.84
Deux-Sèvres : Bernard Carré, 10 rue Vincent d’Indy 79000 Niort, tél. 05.49.33.08.94 et Madou Bergeron, Le Bourg 79800 La Couarde, tél. 05.49.32.81.46

En guise de conclusion

Ami lecteur, nous avons abordé avec toi quelques sujets concernant la présence des étrangers dans notre pays. Mais nous sommes conscients de n’avoir fait souvent que les effleurer, et nous en avons laissé bien d’autres :

– Comment vivent les familles étrangères en France, comment les jeunes se marient-ils, combien ces familles ont-elles d’enfants, quelle est la place des femmes dans la société, quelles sont les relations entre parents et enfants ?
– Quels contacts gardent-ils avec leur culture d’origine, comment se nourrissent-ils, quelles sont leurs distractions, quelles sont leurs fêtes, quand retournent-ils au pays, quel rôle joue la télévision qui peut, maintenant, avec une antenne satellite, capter les émissions du pays d’origine ?
– Quelles sont leurs relations avec la société française, la langue française, quelles sont les relations avec les administrations, l’école, les services sociaux ?
– Comment s’intègrent-ils dans l’économie, dans le monde du travail ?
– Quelles sont les communautés qui se constituent ? Autour de quels lieux, de quelles activités ?

Toutes ces questions peuvent être des pistes de réflexion pour ceux qui veulent approfondir le sujet.

L’immigration est dans la nature de l’homme et des peuples. Plutôt que de craindre l’immigré, il faut aller à sa rencontre, apprendre à l’accueillir, lui et toutes les richesses qu’il apporte avec lui, même si son bagage matériel est parfois bien maigre. La vraie richesse est dans le coeur de l’homme.

L’immigration existe depuis toujours. Elle perdurera, remettant en question nos habitudes et notre petit confort douillet. Au-delà des raisons politiques ou économiques qui poussent les hommes à s’expatrier, d’autres motivations continueront à les inciter au départ : la curiosité, voir du pays, voyager, découvrir, rencontrer. Les mouvements de population sont et seront.

Et les progrès des techniques ne feront que faciliter toujours plus ces déplacements. Les informations, les images, les idées circulent sans frontière d’un bout à l’autre de la planète. Les marchandises et les monnaies en font de même. Et on imaginerait d’assigner à résidence une population entière sur son lieu de naissance ? L’envie de partir vers un monde qu’on imagine meilleur doit-elle être interdite ? N’est-elle autorisée qu’à la fraction la plus riche de l’humanité ? Face à cette demande, ne peut-on trouver une autre réponse que : « non ! » ?

Nos frontières continueront à laisser passer des étrangers, même sans papiers. Cessons d’appeler de nos voeux la construction d’une impossible muraille. Démolissons plutôt celle de l’incompréhension qui paralyse nos cerveaux, celle de l’égoïsme qui étouffe nos coeurs.

S’il est bien vrai qu’on ne peut pas accueillir toute la misère du monde… il nous revient d’en prendre notre part. Et l’immigration n’est pas seulement une question de misère ! C’est une chance à saisir.

Certains seraient tentés de dire : ils en ont de la chance en Poitou, ils ont très peu d’étrangers, donc très peu de problèmes. Et si c’était l’inverse ? Si la présence de l’étranger est dérangeante, n’est-elle pas aussi et même surtout une formidable chance ? Avons-nous conscience de cette chance qui nous est offerte ? Avons-nous conscience de la nature de cette chance ?

Bibliographie

Pour une approche globale, nous renvoyons à la sélection d’ouvrages qui figure à la fin de la plaquette récemment réalisée par un groupe de travail dont fait partie notamment, l’ACAT (Action des Chrétiens pour l’Abolition de la Torture), l’ACE (Action Catholique des Enfants), le CCFD (Comité Catholique contre la Faim et pour le Développement), la Mission Ouvrière, le SNPM (Service National de la Pastorale des Migrants), le SRI (Secrétariat pour les Relations avec l’Islam) :

VIVRE ENSEMBLE
Des éléments pour en parler…
(CCFD Editeur, juin 1998, 44 pages)

Localement, nous avons trouvé très peu d’initiatives comparables à la nôtre. Mais nous nous sommes inspirés :

– d’une plaquette réalisée en 1981 à l’occasion d’une semaine d’action conçue par l’API (Accueil et Promotion des Immigrés), le Collectif Tiers Monde (devenu depuis Orcades, voir ci-dessus), le CRI et Terre des Hommes :

LA MAL VIE
Immigration, racisme, expulsions
(Imprimerie du CRDP, 1981, 70 pages)

– d’une plaquette réalisée en 1990 par les classes d’initiation et pour enfants non francophones de l’Ecole Alphonse Daudet de Poitiers :

Opération Composition Française
POITIERS… grâce à eux
(32 pages de textes, dessins et photographies)

Adresses utiles pour le droit des étrangers

A.JU.DE.VI – Association d’Aide aux Justiciables pour le Département de la Vienne :
48, rue Jean Jaurès 86000 Poitiers – Tel 05 49 88 36 00

CIMADE :
voir paragraphe 5.4

LIGUE DES DROITS DE L’HOMME :
M. Michel Perron – Les Alleuds 86240 Ligugé – Tel 05 49 55 21 06
M. Claude Ducros – 23 rue des Genêts 86240 Saint-Benoît – Tel 05 49 57 29 71
Maison pour tous – 69 rue Creujé 86100 Châtellerault
Mme Françoise Gaillard – 15 bis rue J. Rimbaud 79000 Niort

MRAP – Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié entre les Peuples :
voir paragraphe 5.2

SERVICE D’AIDE AU SEJOUR DU TOIT DU MONDE :
16 rue des Trois Rois 86000 Poitiers – Tel 05 49 39 46 61

(2) Comité épiscopal des Migrations, Un peuple en devenir, Ed. de l’Atelier, 1995 p. 17
(3) op. cité, p. 41
(4) Mgr Thomas, A la rencontre de l’autre, Ed. de l’Atelier, 1997 p. 75
(5) – (6) et (7) op. cité : Mgr Thomas p. 80
(1) N.D.L.R. Depuis quelques années, les immigrés ont maintenant accès au Fonds National de Solidarité.

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1-3, place Sainte-Croix,
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