Sélectionner une page

A propos de Vers l’implosion ?

Actualités diocésaines, Mise en avant

Mgr Pascal Wintzer, archevêque de Poitiers vous présente cette nouvelle fiche de lecture.

 

A propos de Vers l’implosion ? Entretiens sur le présent et l’avenir du catholicisme. Seuil, 2022. De Danièle Hervieu-Léger, Jean-Louis Schlegel.

 

Chacun lira, ou non, le livre d’entretiens que viennent de publier les sociologues Danièle Hervieu-Léger et Jean-Louis Schlegel. Chacun saura y apporter son regard critique.

Ce livre a été provoqué par deux événements, qui, quoiqu’exceptionnels, n’en sont pas moins des révélateurs de mouvements profonds du catholicisme français, sinon européen : la pandémie de Covid-19 et le rapport de la CIASE.
Il s’appuie sur des analyses sociologiques développées dans les précédents livres de Danièle Hervieu-Léger, telle l’exculturation du catholicisme en France, ses causes, ses expressions, il n’est pas nécessaire d’y revenir.
Mon propos n’entend pas reprendre l’ensemble du livre mais de souligner en quoi sa lecture peut entrer en résonnance avec l’étape nationale qui conduira au synode romain de 2023. Sans tout savoir des synthèses de chacun des diocèses, on y relève certains points récurrents.

 

– Du langage :

Bien des synthèses synodales parlent du langage de l’Eglise, du sentiment d’un décalage entre celui-ci et, pas simplement le langage, mais la vie même de nos contemporains. « La question principale qu’il faut se poser est celle de la crise d’un langage religieux de moins en moins accordé à la culture contemporaine, crise qui touche aussi des familles participant à une vie paroissiale classique et revendiquant leur affiliation catholique » Vers l’implosion, p. 174.
Je reconnais résister à tous ces propos qui soulignent ce décalage. D’une part parce ma culture, ma formation, ma connaissance des Ecritures me rendent le langage de l’Eglise familier. Aussi parce que la langue de la prière rituelle est nourrie de l’Ecriture ; comment penser prier Dieu en ignorant sa Parole. Egalement parce que, ainsi que l’a développé Louis-Marie Chauvet, la liturgie a pour fonction de mettre à distance de l’ordinaire, du trivial, pour être révélatrice de la présence mystérieuse de Dieu. Ceci s’opère par le langage, mais aussi les lieux, les gestes, les rituels. Pourtant, quand le distinct devient étranger, c’est le service qui veut être rendu qui devient inopérant. Je dois aussi reconnaître que la nouvelle traduction du missel renforce ceci.

Vers l’implosion ? pose alors cette question : « Est-ce que finalement les pères du concile n’ont pas sous-estimé la part anthropologique du langage, surtout s’agissant d’une liturgie presque millénaire ? En effet, on n’a pas simplement quitté le latin pour se mettre en mode vernaculaire : on a quitté une culture, une mémoire, une histoire, des mots appris dans l’enfance, une socialisation religieuse qui a coïncidé avec la socialisation tout court. Pourrait-on dire que le passage brutal au français a révélé le sens de formules qu’on récitait et chantait auparavant sans les comprendre, mais que ce sens dévoilé ‘’ne parlait pas’’ à nombre de catholiques ? Alors que les uns réclament alors le retour intransigeant du latin, les autres s’en vont sur la pointe des pieds » oc, p. 143.
Au-delà d’un constat, d’attentes, que l’on doit entendre, les pistes ouvertes, espérées conduisent à proposer, organiser, accepter des ritualités plus diverses, des langages eux-mêmes divers, prenant en compte des cultures et des modes de vie qui ne sont plus à même de se fondre dans un modèle culturel unique.

 

– De la communion

Le rôle des sociologues est de poser, à travers un travail scientifique, des constats ; le rôle des politiques, ici des croyants, … des évêques, de croiser les situations rencontrées, décrites, pour prendre des décisions.
L’implosion, à tout le moins la diversité est un fait. On peut l’ignorer, penser que la « hiérarchie » pourra la contraindre ; on peut estimer que l’on ne lutte pas contre un mouvement de fond qui correspond à la modernité et à la revendication d’autonomie de chacun. Voir le retour d’un modèle d’Eglise unifiée autour de ces deux piliers traditionnels que sont les prêtres tridentins et le quadrillage territorial (tant géographique que social) ne pourra demeurer, voire se renforcer que dans des « poches » choisies et revendiquées comme telles. Elles existent, mais ne sauraient être le tout du catholicisme en France. Ou bien le catholicisme ne serait voué qu’à la gentrification et ne subsister qu’à travers « la combinaison ‘’messe du dimanche/école catholique/scoutisme’’ considérée comme la martingale de survie du catholicisme en France aujourd’hui ! » p. 304.

La communion est bien entendu ce qui préoccupe un évêque, alors qu’il ne peut que constater l’éclatement, sinon l’implosion. La perte de crédit de l’institution, l’affaiblissement, pas seulement numérique, du personnel ecclésiastique, les revendications d’autonomie, etc., le conduisent à négocier souvent, tolérer parfois, imposer plus rarement. Le Siège de Rome en est parfois le témoin, ouvrant, après tel entretien, une brèche dans ce qui pourtant avait été imposé à tous quant à l’usage du Vetus ordo. Nos auteurs ont bien conscience de cette difficulté. « L’avenir du catholicisme est probablement suspendu aujourd’hui à sa capacité d’apprendre à gérer – autrement que par l’interdit ou la mise aux normes forcée – cette pluralité interne, tout en faisant face aux instrumentalisations externes que cette pluralisation ne manque pas de faire surgir » p.364.

 

– Du référentiel

L’unité du catholicisme est bien entendu impossible, selon nos auteurs, si le logiciel de pensée et d’action demeure celui de la couverture territoriale et du contrôle clérical.
L’imaginaire territorial est définitivement caduc : « Non seulement, du fait de la décrue massive du clergé, il est devenu techniquement et humainement impossible à gérer, mais il est en dissonance complète à la fois par rapport à la réalité d’un monde pluriel et diversifié, où le catholicisme est une confession religieuse parmi d’autres, et avec les formes de la vie individuelle et collective dans une société d’individus mobiles » p. 237.
« Si l’Eglise aujourd’hui, en France, a autant de mal à affronter son exculturation, c’est peut-être parce que celle-ci sape définitivement ce ressort territorial essentiel à l’image qu’elle a d’elle-même, et qui n’existe pas à ses yeux de modèle alternatif disponible… » p. 248.

Il n’y a dès lors d’autre choix que d’accepter la situation de minorité dans laquelle se trouve l’Eglise catholique dans la société.
« La pandémie de Covid-19 a eu un puissant effet de révélateur des tensions. Elle a mis à jour des cassures franches non seulement parmi les fidèles, mais au sein de l’épiscopat. Une ligne de clivage majeure sépare aujourd’hui ceux qui s’efforcent de penser la figure et le rapport au monde d’un catholicisme endossant la condition minoritaire que la société contemporaine lui prescrit, et ceux qui, à l’inverse, n’imaginant pas que l’Eglise puisse consentir à cette situation et continuent de raisonner en termes d’autodéfense, et même de reconquête » p. 185-186.

Déjà avant le concile Vatican II, Karl Rahner « appelait les catholiques (et l’Eglise) à cesser de se mettre la tête dans le sable en rêvant d’un retour à une chrétienté mythique et en refusant d’affronter la condition minoritaire qui inéluctablement celle des catholiques dans un monde définitivement séculier et autonome » p. 359.

 

– Contre-culture, quelle contre-culture ?

Faisant écho au livre que publia Jean-Pierre Denis en 2010, Pourquoi le christianisme fait scandale ?, nos auteurs estiment que le choix des catholiques, assumant leur situation minoritaire, est celui de se vivre en contre-culture. L’enjeu étant bien entendu de choisir la manière dont est comprise et vécue cette contre-culture. Le modèle prôné n’était pas celui du Puy du Fou ou du « monasphère », mais de lieux qui osent refuser le diktat du marché et de la puissance.

« Si on parle de ‘’contre-culture’’, ce qui caractérise le catholicisme d’aujourd’hui, c’est la pluralité (et les conflits inévitables) des manières de penser et de vivre l’Eglise comme ‘’contre-culture’’, dans une société qui se passe parfaitement d’elle et ne lui reviendra pas. Le devenir minoritaire qu’elles subit en France et dans toutes les sociétés occidentales l’assigne progressivement à devoir choisir : se penser comme contre-culture ou devoir disparaître dans l’indifférence générale. Toute la question est : quelle contre-culture ? Pour éviter l’ambiguïté du terme, qui risque toujours de suggérer la recherche d’une étanchéité par rapport à la culture du monde (étanchéité que certains appellent de leurs vœux), il faudrait mieux parler d’’’alter-culture’’, si le but est d’ouvrir une alternative au sein de la culture du monde, pour contribuer à l’orienter autrement » p. 337.

« La sécularisation n’est pas la disparition du sacré, mais la migration d’un sens du sacré depuis l’Eglise vers d’autres domaines, et des sacrements vers les marchandises » écrit William Cavanaugh. Idolâtrie et liberté. Le défi de l’Eglise au XXIe siècle. Salvator, 2022 ; p. 158-159. En fidélité à toute la Bible, la mission du chrétien demeure le service de Dieu contre toutes les formes d’idolâtrie, aussi cette idolâtrie qui consiste à tout faire pour défendre l’Eglise même lorsque celle-ci est indigne de celui qui l’appelle, les abus sexuels et la CIASE l’illustrent à l’envi.

 

Pascal Wintzer,
archevêque de Poitiers

le 7 juin 2022

Appels
et recrutements
→  Consulter 

Eglise verte
Initiatives
Consulter

 

Formations
diocésaines
→  Grandir dans la foi

 

Donner
à l'Eglise
→  Participer

Lutter
contre les abus
→  En savoir plus

Horaires
de messes
Trouver 

Le 10 Août 2022