Lettre pastorale, octobre 2015

« LE PAIN QUI MET EN ROUTE »

Mgr Pascal Wintzer – Lettre pastorale 2015

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1. Reçois qui tu es
2. Une source biblique : le chapitre 6 de l’Evangile selon saint Jean
A la recherche de Jésus (versets 22 à 35)
Je suis le pain descendu du ciel (versets 36 à 59)
Le temps de la décision (versets 60 à 71)
3. Les deux tables, écouter plutôt que regarder
4. L’unité de l’acte eucharistique
Unité de temps
Unité de lieu
Unité d’action
N.B. Convient-il de communier lors des Assemblées dominicales de prière ?
5. Nécessité d’une catéchèse de l’eucharistie
6. Nourris du pain du Royaume

Après des Lettres pastorales consacrées, pour celles de 2012 et de 2013 à l’Eglise, au sujet des paroisses puis des prêtres, ensuite au monde rural en 2014, ce nouveau texte que je vous propose de réfléchir sur le sacrement qui est l’ordinaire de la vie chrétienne, son ordinaire dans ce qu’il a pourtant de toujours exceptionnel : le sacrement de l’Eucharistie.

Cette lettre entend servir d’introduction au document diocésain consacré aux Assemblées de prière, il en donne les fondements et la nécessité, mais en souligne aussi les limites.

Si seront présentes ici et là des orientations plus concrètes, autour de nos manières de célébrer, j’ai volontairement choisi de rédiger un texte plus fondamental, biblique et théologique. En effet, gardons-nous du risque de limiter l’existence chrétienne à de seules pratiques et prescriptions. Celles-ci comptent certainement mais seulement comme expressions de la foi profonde et de l’attachement à la personne du Seigneur Jésus Christ, chemin vers le Père dans l’Esprit Saint.

1. Reçois qui tu es

Dans une société inquiète d’elle-même, peu sûre de son identité, ayant choisi, ou subi, de se construire plutôt que de se recevoir – pour parler clair, une société qui a tourné la page de la religion qui faisait son être et lui donnait un sens, un projet, un horizon – dans cette société, la nôtre, les catholiques partagent avec l’ensemble de la population les mêmes inquiétudes et incertitudes, au risque de trouver dans des expressions sociales un sens qu’ils perçoivent mal de la foi. Pour certains, ce sera le combat social, en faveur des sans-papiers, ou bien de l’agriculture biologique, ou bien encore de la famille traditionnelle ; pour d’autres dans des expressions très typées du christianisme et des prières.

« Ad firmandum cor sincerum sola fides sufficit » affirme saint Thomas d’Aquin dans l’hymne qu’il rédigea à partir de mots attribués à l’évêque de Poitiers Venance Fortunat : « C’est la foi seule qui suffit pour affermir les cœurs sincères ». L’eucharistie est le sacrement de la foi, elle vient interroger les propensions à oublier le Christ, son Evangile, les sacrements, le mystère de l’Eglise, pour verser dans la défense ou la promotion d’un modèle de société, quel que soit celui-ci et quel que soit son bien-fondé. Tel est ce dans quoi sombrent les croyants lorsque la foi et l’attachement à la personne de Jésus Christ n’ont plus la première place dans leur vie.

La quête d’identité, presque névrotique, allant même jusqu’au – et je ne parle pas ici des seuls chrétiens – fondamentalisme, trouve sa résolution non pas dans une angoisse individuelle de recherche de soi mais dans la capacité à recevoir des autres et, pour les croyants, à recevoir du don de Dieu.
Ainsi, le livre des Actes des Apôtres rapporte que les premiers disciples ne se sont pas donnés à eux-mêmes un nom, ils l’ont reçu de ceux qui les voyaient vivre et les entendaient. C’est à Antioche que, pour la première fois, les disciples reçurent le nom de chrétiens (Actes 11, 26).
Le sacrement de l’Eucharistie est le lieu où les chrétiens reçoivent chaque semaine, voire quotidiennement cette identité : communiant au Christ ressuscité, ils reçoivent la vie du Rédempteur qui les transfigure et les soutient.

Lorsque c’est la foi qui guide l’existence, bien des choses qui semblaient décisives se révèlent secondaires. Puisque l’on découvre que rien ne saurait atteindre la grandeur de Dieu on mesure que tel chant, tel costume, tel propos ou telle attitude d’un prêtre, est toujours éloigné du mystère célébré ; même si tel ou tel ne se reconnaît pas totalement dans des manières de faire, peu importe, c’est au Seigneur seul qu’il accorde sa foi et non à ce qui s’efforce d’y conduire. Une nouvelle fois il faut en revenir à saint Thomas d’Aquin, il affirme de l’acte de foi : L’acte de foi du croyant ne s’arrête pas à l’énoncé, mais à la réalité (énoncée) (Somme théologique 2-2, 1, 2, ad 2 ; cité par le Catéchisme de l’Eglise catholique n° 170).

On qualifie parfois les fidèles en les désignant comme « baptisés », on parle ici et là d’une « Eglise de baptisés ». Certes, rien de faux en cela, mais de l’incomplet. Le fidèle est certes baptisé, mais il est aussi confirmé et appelé à vivre de l’Eucharistie. Pour moi, un mot convient, un mot qui par lui-même renvoie à un autre et désigne un autre : chrétien. Tel est notre nom, tels nous sommes, aimés d’abord, appelés aussi, et nous efforçant de répondre chaque jour à Celui qui nous choisit.
Dans l’eucharistie nous devenons cela, nous recevons le Christ dans sa présence réelle et sacramentelle, nous devenons Celui qui se donne à nous. L’eucharistie est le sacrement de la route, celui qui permet d’avancer et de surtout reconnaître que notre vie est construite, qu’elle n’est pas entre nos mains, entre nos seules mains. Ajoutons que l’Eglise compte des fidèles et des catéchumènes. Il se trouve que la première partie de la messe est précisément la liturgie des catéchumènes, ainsi est à nouveau exprimé que la liturgie fait cheminer.
Chrétiens nous sommes, c’est notre nom et c’est ce qui exprime notre identité ; chrétiens et aussi catholiques, ce qualificatif qui dit une confession et notre Eglise, qui dit aussi un appel, celui de communier au projet universel de notre Dieu et Seigneur qui veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la pleine connaissance de la vérité (1 Timothée 2, 4).

Sommaire


2. Une source biblique : le chapitre 6 de l’Evangile selon saint Jean

  • A la recherche de Jésus (verset 22 à 35)

Le titre que l’on donne le plus couramment au chapitre 6 du quatrième Evangile, ce chapitre que je vous invite à lire attentivement et dans son entier, c’est le « discours sur le pain de vie », mais en fait ce titre ne correspond pas tout à fait au contenu et au sens de ces versets. En effet, il ne s’agit pas vraiment d’un « discours », au sens d’un long monologue ou d’un long sermon, il s’agit plutôt d’un dialogue, mais un dialogue avec des intervenants multiples. Il y a bien sûr Jésus, et face à lui, avec lui ou contre lui, vont intervenir tour à tour, la foule, ou bien le groupe des disciples, ou bien les apôtres, ou l’un d’entre eux en particulier Pierre à la fin du chapitre.

Le dialogue est bien sûr un moyen pédagogique, mais c’est surtout l’expression de l’être même de Dieu : Dieu est dialogue, Dieu est relation en lui même, c’est ce que révèle le mystère de la Sainte Trinité, ce mystère de Dieu, de la relation et de la communion en lui. Et qui est Dieu en lui même, il le manifeste en dehors de lui : c’est la création qui est voulue et établie sous le mode de la relation et du dialogue.
Parler ici de dialogue ce n’est pas parler d’un moyen, ou d’une méthode, encore moins exalter une sorte de présupposé idéologique qui idéaliserait le « dialogue » pris en lui même et pour lui même ; parler de dialogue, c’est, comme toujours dans la Parole de Dieu, recevoir une révélation.

Avant tout, ce dialogue a pour fin de conduire à une affirmation, à une confession de foi : « Oui, Seigneur, je crois ».
Croire en Dieu, c’est dire « Amen » à son mystère, à sa personne, à son amour. Avoir foi en Dieu, c’est reprendre ces paroles de saint Pierre : « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle. Quant à nous, nous croyons, et nous savons que tu es le Saint de Dieu. » Mais la situation de cette parole, à la toute fin du chapitre, enseigne que pour affirmer Dieu en vérité, pour lui dire « Amen » de tout son cœur, de toute son intelligence, il faut d’abord que lui même enseigne à le connaître.

La foi est un chemin, un chemin où il ne faut pas chercher à être arrivé au terme avant même d’avoir commencé à se mettre en route. Bien sûr qu’il faut dire « Amen » à Dieu, bien sûr qu’il faut dire « je crois », « je t’aime Seigneur », et le dire avec fermeté et assurance, mais il faut d’abord apprendre à connaître celui à qui nous avons à dire cet « Amen ». Si nous ne laissons pas Dieu se révéler à nous, nous aurons très vite fait de lui substituer d’autres dieux, des dieux à notre image, ou à l’image de ces puissances terrestres que nous risquons toujours de diviniser.

Il ne faut jamais se croire trop vite débarrassé des idoles, il ne faut jamais croire trop vite que la victoire est acquise et que le combat ne serait plus à mener. Et il faut surtout se garder de prêter à Dieu, au Dieu unique de Jésus Christ, des traits qui ne sont pas les siens, mais qui sont ceux de l’idolâtrie. Pour cela, sur le chemin de la foi, avant que d’affirmer, il faut d’abord commencer par interroger Dieu, c’est à lui de nous révéler qui il est. La foi chrétienne est ainsi ce chemin où se rencontrent et nos interrogations et la réponse du Seigneur.

Mais cette réponse, qui souvent précède nos questions, et même les suscite, cette réponse, elle n’est pas faite de raisonnements ou de mots, elle est faite de Parole, elle est faite d’une Parole, la Parole vivante de Dieu, son Fils unique Jésus Christ. Jésus Christ est la seule réponse que Dieu puisse nous faire. Que pourrions nous attendre de meilleur ? « Parmi vous, je n’ai rien voulu connaître d’autre que Jésus Christ, ce Messie crucifié » dira saint Paul (1 Corinthiens 2, 2). Aux attentes des hommes, à la faim des hommes, il ne peut être proposé qu’une seule nourriture, le Christ Jésus lui même. Nous lisons ainsi au verset 35 : « Moi, je suis le pain de la vie. Celui qui vient à moi n’aura jamais faim ; celui qui croit en moi n’aura jamais soif ».

Le chapitre 6, qui n’est pas vraiment un discours, mais plutôt un dialogue, ne parle pas d’abord du pain de vie, ici entendu comme eucharistie, mais il parle du pain de vie, c’est à dire de la personne même de Jésus Christ. C’est lui, le Christ, qui est le seul pain véritable et vivant. Bien sûr, l’eucharistie en est le signe, en est le sacrement, mais le « pain de vie » ne peut être limité à la seule eucharistie. Autrement dit, Dieu est plus grand que les signes qu’il nous donne de lui, si grands, si essentiels, à la vie chrétienne que soient ces signes, et je parle ici de l’eucharistie.
Dans une lettre pastorale consacrée à l’eucharistie, il est alors juste d’inscrire ce sacrement au sein de ce dont il est un élément, à la fois le mystère total de la personne de Jésus Christ et l’ensemble des sacrements de l’Eglise, dont avant tout ceux de l’initiation chrétienne.
Nous verrons plus loin comment la liturgie eucharistique de l’Eglise est célébration du mystère total du Christ Sauveur et Seigneur.
Limiter Dieu à tel ou tel des signes qu’il nous donne de lui, c’est nous arrêter sur le chemin, ne pas poursuivre la route, ne pas aller jusqu’à Dieu lui même, c’est risquer de nous voir adresser les reproches que Jésus fait aux foules dans l’Evangile : « Amen, amen, je vous le dis : vous me cherchez, non parce que vous avez vu des signes, mais parce que vous avez mangé de ces pains et que vous avez été rassasiés » (verset 26).

La participation à la liturgie eucharistique n’est pas un acte qui pourrait être isolé de l’ensemble de la vie chrétienne, tout au contraire. Elle suppose et appelle une « existence eucharistique », une vie qui a pour centre la personne de Jésus Christ cherché et reconnu dans les Ecritures, dans les sacrements bien sûr, dans l’Eglise telle qu’elle nous est donnée dans sa réalité historique, et tout autant dans la vie de nos frères et sœurs chrétiens mais aussi en humanité. Là Dieu est présent, là Dieu se donne, là il demande à être reconnu, confessé et annoncé. Une focalisation sur un seul mode de présence du Seigneur court le risque de verser dans certaines attitudes qui pourraient même devenir idolâtriques.

Le concile Vatican II, dans sa Constitution sur la liturgie, a justement voulu souligner qu’il existait différents modes de présence du Christ.
« Le Christ est toujours là auprès de son Eglise, surtout dans les actions liturgiques. Il est là présent dans le sacrifice de la messe, et dans la personne du ministre, « le même offrant maintenant par le ministère des prêtres, qui s’offrit alors lui-même sur la croix » et, au plus haut degré, sous les espèces eucharistiques. Il est présent, par sa puissance, dans les sacrements au point que lorsque quelqu’un baptise, c’est le Christ lui-même qui baptise. Il est là présent dans sa parole, car c’est lui qui parle tandis qu’on lit dans l’Église les Saintes Écritures. Enfin il est là présent lorsque l’Église prie et chante les psaumes, lui qui a promis : « Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux » (Mt 18, 20). Effectivement, pour l’accomplissement de cette grande œuvre par laquelle Dieu est parfaitement glorifié et les hommes sanctifiés, le Christ s’associe toujours l’Église, son Epouse bien-aimée, qui l’invoque comme son Seigneur et qui, par la médiation de celui-ci, rend son culte au Père éternel. » (Concile Vatican II, Sacrosanctum concilium, n°7).

Bien sûr, dans l’eucharistie, nous communions à la présence vivante et réelle du Christ ressuscité, mais cette présence ne nous comble pas en totalité, il nous faut communier à nouveau le lendemain ou le dimanche suivant, cette communion ouvre plutôt à une autre communion, eschatologique et définitive, à Dieu et à son mystère d’amour.

En cela, l’eucharistie est bien l’aliment de la route, ce pain « dont le monde garde faim » ainsi que nous aimons le chanter, et l’eucharistie nous révèle que cette route n’est pas achevée, que nous n’avons pas encore une pleine connaissance du mystère de Dieu, que nous le cherchons sans cesse. L’eucharistie avive toujours en nous cette question, cette attente de Dieu, une attente que déjà vivait Israël dans le désert. Bien qu’il fut rassasié de manne, celle ci demeurait toujours une question : « Mann hou ? », autrement dit : « Qu’est ce que c’est ? » (cf. Exode 16, 15). Que chacune de nos communions, si elle nous communique l’amour de Dieu, réveille toujours en nous cette question : « Mais qui es tu donc Seigneur ? »

Ces premiers versets, qui font suite au récit du signe des pains, sont pourtant pleins de questions, mais il faut constater que la vraie question n’est pas posée par ceux qui cherchent Jésus. D’abord ils cherchent un lieu : en barques ils ont gagné Capharnaüm. Ensuite, ils s’interrogent sur le moment de l’arrivée de Jésus : « Rabbi, quand es-tu arrivé ici ? » (Verset 25). Enfin, c’est la nature de ce qui a été donné qui les préoccupe, c’est le pain du verset 26. Trois questions : Où ? Quand ? Quoi ?
Mesurons que chacun ne peut avoir que cela comme préoccupation dans la vie ; les marchands et les publicitaires savent très bien y enfermer.
Or, la seule question qui vaille, celle à laquelle le Seigneur conduit, c’est : qui ? C’est la question de l’identité, de la personne, celle de la rencontre et de la relation. Le « qui » est ce qui donne son sens et sa vraie finalité aux autres questions qui n’ont pour valeur que d’être des chemins conduisant à cette dernière.

  • Je suis le pain descendu du ciel (versets 36 à 59)

Même si, dans ce chapitre 6 de l’Evangile de Jean, le pain et le vin désignent toute la personne du Christ, les versets 51 à 58 concernent plus directement l’eucharistie.
C’est en particulier ce que souligne le réalisme du vocabulaire : il s’agit de « manger la chair du Fils de l’Homme » et de « boire son sang ». D’autre part, dans cette section, Jésus ne dit plus « je suis le pain de vie », mais « voici le pain descendu du ciel », une manière de parler qui est très proche de la forme des récits de l’institution eucharistique : « ceci est mon corps ». Proximité avec l’institution et la dernière cène que souligne encore l’annonce de la trahison de Judas dans les derniers versets du chapitre : « ‘’L’un de vous est un diable !’’ Il parlait de Judas, fils de Simon Iscariote ; celui-ci, en effet, l’un des Douze, allait le livrer » (verset 70-71).

L’évangéliste centre sa doctrine de l’eucharistie sur l’incarnation : celle-ci exige la foi en la personne du Christ et en sa mission ; l’incarnation du Fils éternel tend au don eucharistique et s’achève dans ce don, et l’eucharistie ne prend son sens que dans la foi au Christ, pain vivant descendu du ciel pour donner la vie au monde.

Dans son vocabulaire eucharistique, Jean ne parle pas de « corps », comme le font Paul et les synoptiques, il parle de « chair », d’où pour lui un rapport direct à l’incarnation. Ceci en écho au premier chapitre de son Evangile : « Le Verbe s’est fait chair » (Jean 1, 14). Et c’est ce mystère que refusent les auditeurs de Jésus, le mystère de Dieu venu dans la chair, dont l’eucharistie est le sacrement. Là aussi, en écho à Jean 1 : « Il est venu chez lui, et les siens ne l’ont pas reçu » (verset 11). On retrouve ici les polémiques de la fin du 1er siècle qu’évoque Jean, les « anti christs », ceux qui refusent l’incarnation (le docétisme). Pour Jean, l’eucharistie est le mémorial de l’incarnation tout entière, le mémorial du don que Dieu fait aux hommes, le don de lui même.

Reconnaître que notre pain de vie c’est le Seigneur tout entier, cela a des conséquences bien concrètes pour nous, pour notre vie chrétienne, et pour notre pratique de l’eucharistie. Cela veut dire que l’eucharistie n’a de sens que pour celui et pour celle qui reconnaît en Jésus le « pain de vie », le Fils unique de Dieu. Autrement dit, sans la foi dans le Christ, l’eucharistie perd tout son sens. Attention ! Il faut ici distinguer et bien préciser, il ne s’agit surtout pas de dire que la présence réelle dans l’eucharistie dépendrait de la foi de celui qui célèbre ou de celui qui communie. C’est l’Esprit Saint qui réalise la présence du Christ sous les espèces du pain et du vin, c’est l’Esprit Saint, et ce sont aussi les hommes. Ou plutôt, ce sont les hommes aussi lorsqu’ils veulent accomplir ce que transmet l’Église et qu’ils invoquent l’Esprit Saint. C’est ce qu’exprime, au cœur des anaphores, la prière des épiclèses : prière de foi de toute l’Église, cette foi de l’Eglise, la seule qui est infaillible ; foi dans le mouvement de laquelle nous entrons dans la prière ; foi par laquelle nous appelons l’Esprit Saint et nous sommes appelés à communier au corps ressuscité du Seigneur.

La présence réelle ne dépend pas de notre degré personnel de foi, mais c’est l’acte de communier qui perd son sens lorsque celui qui le pose n’a pas la foi dans le Christ, ou plutôt lorsque celui qui communie au corps du Christ ne communie pas aussi à la foi de toute l’Eglise, n’entre pas dans le mouvement de foi que lui transmet l’Eglise ; même si cette foi est toujours au delà de ce qu’il vit lui même et de ce qu’il comprend. Mais, sans la reconnaissance du Christ comme pain de vie, comme pain de Dieu, quel sens peut donc avoir la communion ! Saint Paul va même jusqu’à écrire dans la 1ère Lettre aux Corinthiens (11, 17 34) que celui qui mange et qui boit sans discerner le corps, mange et boit sa propre condamnation. Encore faut il bien comprendre les propos de l’Apôtre. Lorsqu’il parle du « corps », il désigne bien sûr la présence du Christ dans l’eucharistie : en communiant, nous savons que ce n’est pas du pain et du vin que nous consommons. Mais pour saint Paul, le « corps du Christ », ce corps que nous avons à discerner, désigne aussi l’Eglise, qui est le corps du Christ, et dans cette Église, tout spécialement ceux qui en sont les membres souffrants.

La reconnaissance du Christ dans l’eucharistie va de pair avec la reconnaissance du Christ dans les pauvres et dans les malades, en tous ceux qui souffrent, sinon, nous faisons mentir l’eucharistie et nous nous mentons à nous même : nous disons aimer Dieu, nous pouvons même multiplier les signes de vénération eucharistique, alors que nous n’aimons pas les hommes que nous voyons, au premier rang desquels ceux avec lesquels nous vivons tous les jours, c’est à dire l’Eglise, telle qu’elle est présente ici et maintenant, dans les autres fidèles, les prêtres, et même l’évêque, comme dans tous nos frères et sœurs en humanité.
La communion eucharistique n’a de sens qu’au sein d’un mouvement plus large de communion : une communion à la personne du Christ, au mystère de Dieu Trinité qui se révèle en lui, et communion au Christ total, à son corps qui est l’Église. Toute la liturgie de la messe souligne cette foi au Christ.

S’il faut exprimer cela d’un mot, c’est par ce mot que nous prononçons au moment de communier, le mot de la foi, le mot par lequel nous affirmons croire que Jésus Christ est le Fils du Dieu vivant, le mot par lequel nous le reconnaissons présent et vivant. Ce mot, c’est le mot « Amen », « Je crois », « Viens Seigneur Jésus ». Un « Amen » qui s’adresse à l’eucharistie, mais aussi à tous les autres signes de la présence du Christ. En fait, un « Amen » au Christ Jésus lui même. Communier sans la foi, sans cette foi complète, n’a pas de sens, mais dire cela ne veut d’aucune manière réveiller ou encourager les scrupules.

Depuis le Pape saint Pie X, au début du XXe siècle, la communion eucharistique est devenue, ou redevenue, fréquente, et il faut se réjouir de ce que la plupart de ceux qui participent à la messe s’approchent de la communion. Mais la question se pose : « communie t on dans l’état où il faudrait ? » Se trouve t on en « état de grâce », comme on disait autrefois.

Sur ce point, il faut dépasser son seul jugement, il faut revenir à ce que je disais il y a un instant, c’est à dire nous situer au sein de la foi de l’Eglise, et recevoir ici son enseignement. L’Eglise aide à dépasser les mauvais scrupules, des scrupules qui sont toujours le fruit de quelque orgueil, ou de quelque désespoir ; mais orgueil et désespoir ont la fâcheuse habitude de jouer ou yoyo et de s’appeler l’un l’autre. Il faut des raisons objectives pour ne pas aller communier, la conscience d’une faute grave, et la nécessité d’en recevoir le pardon dans le sacrement de réconciliation avant que de communier. Vous adressant ces lignes à quelques semaines de l’entrée dans l’année de la miséricorde, je reçois ces paroles consolantes de Maître Eckhart : « Ah ! Seigneur ! J’ai beaucoup péché, je ne peux pas expier ! Va donc vers lui ; il a dignement expié toute faute ».
La communion eucharistique n’est pas la récompense de nos bonnes actions ou de nos mérites, elle est le fruit de la grâce de Dieu et l’expression de son amour gratuit pour nous. La communion n’est pas non plus une sorte de réflexe ou d’automatisme, elle suppose la reconnaissance de cet amour de Dieu pour nous, notre participation à toute la célébration eucharistique, qui est une grande action de grâce. Elle exprime aussi une vie tout entière eucharistique, tout entière action de grâce et don de soi au Seigneur et à son corps qu’est l’Eglise. Cette vie eucharistique c’est celle même du Seigneur, une vie où sa seule nourriture est de faire la volonté du Père.

Sur ce sujet, il est bon de rappeler les paroles du pape François dans l’exhortation apostolique Evangelii gaudium : « L’Église est appelée à être toujours la maison ouverte du Père. Un des signes concrets de cette ouverture est d’avoir partout des églises avec les portes ouvertes. De sorte que, si quelqu’un veut suivre une motion de l’Esprit et s’approcher pour chercher Dieu, il ne rencontre pas la froideur d’une porte close.
Mais il y a d’autres portes qui ne doivent pas non plus se fermer. Tous peuvent participer de quelque manière à la vie ecclésiale, tous peuvent faire partie de la communauté, et même les portes des sacrements ne devraient pas se fermer pour n’importe quelle raison. Ceci vaut surtout pour ce sacrement qui est “ la porte”, le Baptême. L’eucharistie, même si elle constitue la plénitude de la vie sacramentelle, n’est pas un prix destiné aux parfaits, mais un généreux remède et un aliment pour les faibles. Ces convictions ont aussi des conséquences pastorales que nous sommes appelés à considérer avec prudence et audace. Nous nous comportons fréquemment comme des contrôleurs de la grâce et non comme des facilitateurs. Mais l’Église n’est pas une douane, elle est la maison paternelle où il y a de la place pour chacun avec sa vie difficile » n° 47.

Dans quelques jours, le second synode consacré à la famille sera célébré à Rome. J’ai publié ce mois de septembre une courte réflexion à ce sujet, En marche vers le synode (Editions Bayard). Les lignes qui suivent en sont un extrait.
Au-delà des débats, il faudra attendre les conclusions qu’en donnera le pape plusieurs mois après. On sait qu’une des questions abordées concerne les personnes qui se sont remariées après un divorce. Si l’Eglise catholique, à la suite du synode, ouvrait des chemins permettant à ceux qui sont tombés d’accéder à une participation plénière au sacrement de l’eucharistie, cette attitude pourrait être perçue par certains comme conduisant à encore davantage blesser ce si beau sacrement du corps et du sang du Seigneur.

Déjà, en effet, nombre de prêtres et de catholiques sont témoins d’expressions de désinvolture à l’endroit de la pratique de ce sacrement, ne serait-ce que dans les attitudes des personnes qui s’approchent de la communion. Loin de les condamner, ce constat, douloureux, appelle à mieux soigner l’initiation à la pratique de l’eucharistie pour des personnes qui, de plus en plus, ont une totale méconnaissance de la culture et des pratiques catholiques. D’autre part, conséquence non voulue de la pratique de la communion fréquente instaurée par le pape saint Pie X, il devient presque étrange de choisir de demeurer à sa place dans l’église plutôt que de s’approcher pour recevoir la communion, voire un signe de bénédiction.
Pourtant, chacun devrait pouvoir faire ainsi, sans pour autant être la victime d’un jugement suspectant chez lui quelque faute gravissime. La participation à l’assemblée eucharistique produit des fruits de grâce même pour ceux qui n’iraient pas communier.

La question, et l’enjeu, me semblent ici moins porter sur le mariage, les affres et joies de ses expressions, que sur la catéchèse et les pratiques de l’eucharistie.
Comme tout sacrement, celle-ci ne peut en rien être instrumentalisée. Elle ne peut l’être pour servir de garde-fou aux personnes qui seraient tentées par une séparation voire un divorce, au sens où la sanction serait la privation de la communion – et non d’une vie eucharistique – laquelle privation conduirait à ne pas aller jusqu’au divorce et au remariage. Ici, une telle pensée, si elle a le mérite du réalisme – nous savons que la seule vertu ne suffit à guider les comportements humains, la règle, la limite, voire la sanction, ont leur nécessité – utilise un sacrement pour une autre fin que lui-même. Or, l’eucharistie est un don gratuit de Dieu devant lequel chacun est cependant conduit à s’examiner, comme y appelle saint Paul. « Ainsi donc, chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne. Et celui qui aura mangé le pain ou bu la coupe du Seigneur d’une manière indigne devra répondre du corps et du sang du Seigneur. On doit donc s’examiner soi-même avant de manger de ce pain et de boire à cette coupe. Celui qui mange et qui boit mange et boit son propre jugement s’il ne discerne pas le corps du Seigneur » 1 Corinthiens 11, 26-29.

C’est à un discernement que chacun est appelé, le discernement du corps du Seigneur que l’on peut blesser dans son corps eucharistique, par ces pratiques nonchalantes évoquées plus haut, dans son corps ecclésial par les dissensions dont on peut se faire l’auteur en médisant les uns sur les autres – « Que des guerres entre nous » écrivait le pape François dans Evangelii gaudium – et dans le corps du frère et de la sœur lorsqu’il est outragé par l’infidélité conjugale.

Si, bien entendu, les conséquences du péché originel affectent l’ensemble de la création, le péché est un acte personnel qui marque chacun d’une manière qui doit le conduire à prendre conscience de sa responsabilité, condition d’une remontée et d’une conversion possibles. Reconnaître quelle est sa culpabilité, dans ses expressions les plus précises, permet de n’y être pas enfermé, de ne pas y associer les autres de manière indue, et de faire l’expérience de la miséricorde.
Ainsi Jésus peut dire à la femme adultère : « ‘’Femme, où sont-ils donc ? Personne ne t’a condamnée ?’’ Elle répondit : ‘’Personne, Seigneur.’’ Et Jésus lui dit : ‘’Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, et désormais ne pèche plus.’’» Jean 8, 10-11.

Pour saint Jean, le cœur de la doctrine eucharistique, c’est l’incarnation, c’est à dire le don, l’offrande. Ainsi, le 4ème Evangile n’offre pas de récit de l’institution mais rapporte le geste du lavement des pieds, geste qui exprime le don total de Dieu aux hommes, et pour le Christ l’accomplissement de la volonté du Père. « Je suis descendu du ciel pour faire non pas ma volonté, mais la volonté de Celui qui m’a envoyé » (Jean 6, 38). Un trait que souligne Jean fréquemment, ainsi au verset 40 : Jésus est l’envoyé, celui qui accomplit la volonté du Père. Le sacrement du pain de vie accomplit cette œuvre, c’est le verset 57 : « De même que le Père, qui est vivant, m’a envoyé, et que moi je vis par le Père, de même celui qui me mange, lui aussi vivra par moi » Jésus a été envoyé par le Père pour transmettre au monde cette vie qui jaillissant du Père déborde en lui.

On comprend alors que l’eucharistie est vraiment au centre de la vie des prêtres. Celle-ci est mobilisée par la recherche de la volonté du Seigneur. Pour eux, se nourrir chaque jour de l’eucharistie, c’est reconnaître que leur seule nourriture, à l’exemple du Seigneur, dans la communion avec la personne du Seigneur, c’est de découvrir et d’accomplir la volonté du Père.

La messe quotidienne n’est pas pour les prêtres l’accomplissement d’un rite, c’est l’image de toute leur vie, c’est le sacrement du Christ présent, mais aussi le sacrement de ce qu’ils vivent, c’est à dire le signe d’une vie donnée au Père, mais aussi le moyen par lequel ils unissent vraiment cette vie à Dieu.

Il est vrai qu’il faut toujours reprendre conscience de cela : l’aspect régulier de la chose, la messe tous les jours, peut la limiter à n’être à leurs yeux qu’un « exercice » parmi d’autres. Mais dans tout cela, se jouent aussi l’écoute de l’appel du Seigneur, la recherche de la volonté du Père.
L’écoute du Seigneur, la volonté du Père, le don de soi… bien sûr que le prêtre s’efforce de les vivre, mais comme l’expression singulière de la vocation baptismale. Tout comme l’eucharistie ne se comprend et ne peut se vivre en dehors d’une relation complète à la personne du Christ, de même la vie de prêtre et le discernement de cette vie s’expérimentent au cœur d’une existence chrétienne.
Il y a bien des années, une personne m’a remis une petite image qui porte une parole de Mère Teresa. Bien entendu, un évêque, un prêtre, doivent entendre cela pour eux, mais aussi pour chacun de vous : l’eucharistie doit toujours rester ce qui émerveille et surprend. Voici cet appel de la bienheureuse de Calcutta : « Célèbre cette messe, comme si c’était ta première messe, comme si c’était la dernière, comme si c’était ton unique messe ».

  • Le temps de la décision (versets 60 à 71)

Dans les versets précédents, Jésus a révélé son mystère, il a révélé le sens de son existence : être entièrement donné au Père, faire sa volonté en toutes choses. En lui, c’est notre propre existence qui est elle même révélée : une existence qui, dans le Christ, est tout entière eucharistique : don de soi par amour, abandon, adhésion sans réserve à la volonté de Dieu.
Le verset 57 l’exprime : « De même que le Père, qui est vivant, m’a envoyé, et que moi je vis par le Père, de même celui qui me mange, lui aussi vivra par moi ».

Devant cette révélation, du mystère du Christ, et de ce que nous sommes au plus profond, viennent donc le temps du choix, le temps de la décision : Voulons nous aller plus loin ? Ou bien est ce trop pour nous ? Ce fut le cas pour un certain nombre de disciples : Entendant Jésus dire son mystère, et devant ce mystère du pain de vie, devant ce don total du Maître, don auquel sont appelés les disciples, certains décident de ne pas aller plus loin et l’Evangile dit même que ce fut le cas de beaucoup des disciples de Jésus : « Beaucoup de ses disciples, qui avaient entendu, déclarèrent : ‘’Cette parole est rude ! Qui peut l’entendre ?’’ » verset 60.

Mais cette décision, elle ne prend place qu’à la fin du chapitre 6 ; en fait, il a fallu, au delà d’un seul chapitre d’Evangile, tout ce dialogue avec le Seigneur, ce temps de la rencontre, de la découverte progressive, ou bien, de l’impossibilité à entrer dans cette découverte du mystère du Christ. S’il y a bien sûr un moment où il faut choisir, où il faut se décider, il importe de le faire en respectant la route que propose le Seigneur lui même : il est la Vérité et la Vie, mais il en est aussi le Chemin.

Israël lui même a vécu cette expérience de la décision, mais aussi de la route qui précède nécessairement la décision. Comme ici les foules qui suivent Jésus, Israël a fait l’expérience de l’épreuve, de la difficulté ; la référence au désert est ici présente à travers ce que Jean dit des « murmures » des Juifs, en particulier dans les versets 41 et suivants : « Les Juifs murmuraient à son sujet ».
Par ces signes, Jean réfère le pain de l’eucharistie à la nourriture du désert, mais ce pain, la manne, n’est bien sûr qu’une figure du vrai pain du ciel. Jésus réalise les espérances juives.
De même, la littérature de sagesse et l’apocalyptique annoncent un dernier libérateur qui agira comme le premier Moïse : il fera descendre la manne. L’eucharistie, c’est donc la manne envoyée du ciel, le repas messianique, la nouvelle Pâque, la dernière Pâque. Et dans tout le dialogue du chapitre 6 Jésus veut révéler chez ses auditeurs leur faim de cette nourriture : l’éveil d’un désir, l’éveil du désir. Ce dialogue reprend la dialectique des grands textes johanniques. En Jean 4, 15, la samaritaine dit : « Seigneur, donne-moi de cette eau, que je n’aie plus soif, et que je n’aie plus à venir ici pour puiser ». Et ici, au verset 34 : « Seigneur, donne-nous toujours de ce pain-là ».

Israël, comme ici les auditeurs de Jésus, vit ce chemin vers Dieu, il connaît les murmures, et les refus, mais il est aussi appelé à choisir, à dire sa foi en Dieu, et à le faire de manière résolue. Pensons en particulier au renouvellement du choix de Dieu lors de l’entrée en Terre Promise. C’est la grande assemblée de Sichem au chapitre 24 du livre de Josué, en particulier les versets 14 et 15 : « Et maintenant craignez le Seigneur ; servez-le dans l’intégrité et la fidélité. Écartez les dieux que vos pères ont servis au-delà de l’Euphrate et en Égypte ; servez le Seigneur. S’il ne vous plaît pas de servir le Seigneur, choisissez aujourd’hui qui vous voulez servir : les dieux que vos pères servaient au-delà de l’Euphrate, ou les dieux des Amorites dont vous habitez le pays. Moi et les miens, nous voulons servir le Seigneur. »
Avant ce choix auquel est appelé le peuple, il a fallu une longue route, tout un cheminement à la suite du Seigneur, pas moins de quarante années dans le désert.

Les grands choix que nous mêmes avons à faire dans la vie demandent eux aussi du temps, ce temps de l’écoute du Seigneur, le temps du discernement des signes. Ce temps exigé pour les grandes décisions, parfois cette lenteur, c’est quelque chose que nous avons du mal à vivre, parce que c’est en contradiction avec l’esprit du temps, et même avec nos modes de vie. Depuis une cinquantaine d’années, l’histoire mondiale s’est accélérée, surtout grâce aux progrès des sciences, grâce aux techniques, en particulier aux moyens de communication. Dans le domaine professionnel, les décisions doivent être prises de plus en plus rapidement : les marchés boursiers réagissent immédiatement à ce qui a pu se décider de l’autre côté de la planète. Et si, le matin, à la radio, on est informé en France, du cours de l’indice Nikkei de la bourse de Tokyo, ce n’est pas par souci d’exotisme, mais parce que cela influe sur les décisions économiques et politiques.

Il faut donc aller vite, se décider dans l’instant, et cela peut même se vivre dans les relations humaines. Si on s’aime, pourquoi attendre ? Vivons tout de suite ensemble, et pour quelques uns (mais ils sont peu nombreux), marions nous sans plus attendre ! Pourtant, même si nous sommes connectés à internet, le cœur de l’homme n’est pas un terminal d’ordinateur. Une impulsion électrique momentanée, on peut appeler cela « le coup de foudre » si l’on veut, ou un « coup d’Esprit Saint », ne saurait suffire à engager tout le reste de l’existence. Il faut apprendre à se connaître, au delà de l’émotion, du sentiment, même très fort, qui peut d’abord être éprouvé.
Il en est de même de notre relation avec le Seigneur. Il n’y a pas à attendre de lui qu’il soit le Big Brother qui, à coup d’ordres impératifs, catégoriques et immédiatement perceptibles, va nous indiquer une voie toute tracée. L’Evangile le montre souvent. Combien ont suivi Jésus dans un moment d’enthousiasme, en se méprenant alors sur qui il est, sur sa mission, pour ensuite le quitter, discrètement, ou dans la révolte. Emotion et religion ne font pas bon ménage, en tout cas sur la durée. Même si une émotion religieuse peut être authentique, elle ne saurait suffire à être le rocher sur lequel peut s’édifier toute une vie chrétienne.
L’émotion est par définition passagère, elle ne peut être produite ni reproduite, même si c’est le rêve qu’exprime une chanson d’Alain Souchon : « Passez votre amour à la machine, pour voir si les couleurs d’origine peuvent revenir ».
Les décisions importantes de la vie exigent du temps, elles exigent surtout qu’on se laisse instruire, qu’on écoute le Seigneur toujours au delà de ce qu’on a déjà perçu ou entendu de lui. Pour nous, Dieu est toujours le Dieu plus grand, jamais ses chemins ne nous seront familiers, lui seul peut nous les enseigner, aujourd’hui, demain, et chaque jour de notre vie.

Dieu est une route, mais une route qui elle, ne change pas, Dieu est fidèle ; c’est la route elle-même qui nous change, ainsi que l’exprime le beau titre d’un livre de Georges Kowalski. Les décisions demandent du temps, mais il arrive bien un moment où il faut trancher, où il faut choisir. Il faut alors aller plus loin que le murmure, ce murmure qui est caractéristique du temps de l’indécision, du désert que nous avons à traverser avant d’accéder à la Terre Promise. Là aussi c’est quelque chose qui est difficile pour notre époque, et c’est bien un de ses paradoxes.

J’écrivais il y a un instant que la vie devait aller vite, qu’il fallait tout faire sans retard, mais en même temps, devant cette rapidité, l’homme sent bien qu’il y a quelque chose qui résiste en lui. Il n’en va pas des rythmes intimes comme des rythmes sociaux. Et s’il prend des décisions techniques ou économiques, il en arrive à ne plus savoir prendre de décisions humaines, existentielles. « Est ce raisonnable de se marier aujourd’hui, lorsqu’on ne sait pas ce qu’on sera soi même, ni l’autre, ni le monde, dans vingt ou trente ans ? » A la rapidité et à l’indécision il faut préférer la lenteur et la décision.
Devant cette incertitude, que nous pouvons connaître nous aussi, qui peut être totalement paralysante, l’Evangile ne propose certes pas la méthode Coué, mais il appelle bien à un choix, et ce choix est celui de la foi, finalement le choix de la confiance, du don et de l’obéissance.

On voit dans ces derniers versets du chapitre 6 de Jean, qu’il en est ainsi pour Pierre et les Douze : ils font le choix de la foi, le choix de la seule Parole sûre, celle de Dieu : « Seigneur, vers qui irions nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle ».
En même temps, on sait bien que ce choix, Pierre et les Douze devront le renouveler. Ce choix de Dieu ne prémunit pas des difficultés et des épreuves, à l’extérieur de nous, mais d’abord en chacun de nous ; le choix pourra alors être accompagné de reniements. Mais auxquels cas de tels reniements, ils seront toujours le fait des hommes, jamais de Dieu.
A Pierre, Jésus renouvellera son amour au bord du lac. Pensons aussi à la belle parole de l’apôtre Paul : « Si nous manquons de foi, lui reste fidèle à sa parole, car il ne peut se rejeter lui-même » (2 Timothée 2, 13).

Dieu ne prend pas son parti du refus ou du péché des hommes : il a envoyé son Fils pour nous sauver. Si notre « oui » à Dieu s’accompagne hélas parfois de quelques « non », le « oui » de Dieu, lui, est irrévocable, il est l’expression même de Dieu, Dieu qui est amour, amour éternel, immuable et transcendant.
Ainsi que l’exprime saint Paul : « Mes projets ne sont-ils que des projets purement humains, si bien qu’il y aurait chez moi en même temps le ‘’oui’’ et le ‘’non’’ ? En fait, Dieu en est garant, la parole que nous vous adressons n’est pas ‘’oui et non’’. Car le Fils de Dieu, le Christ Jésus, que nous avons annoncé parmi vous, Silvain et Timothée, avec moi, n’a pas été ‘’oui et non’’ ; il n’a été que ‘’oui’’. Et toutes les promesses de Dieu ont trouvé leur ‘’oui’’ dans sa personne. Aussi est-ce par le Christ que nous disons à Dieu notre ‘’amen’’, notre ‘’oui’’, pour sa gloire » (2 Corinthiens 2, 17b-20).

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3. Les deux tables, écouter plutôt que regarder

La vie et la parole du Seigneur, les sacrements de la vie chrétienne, ont leur source dans la révélation première de Dieu dans l’histoire d’Israël ; on vient de voir combien saint Jean souligne cela dans le chapitre 6 de son Evangile.

Au livre de l’Exode, celui du désert, de la route, du combat contre la tentation idolâtre, on constate que le judaïsme, ainsi que le sera le christianisme, sont des religions de la parole et non pas de l’image, celle-ci est même dénoncée comme tentatrice. « Tu ne feras aucune idole, aucune image de ce qui est là-haut dans les cieux, ou en bas sur la terre, ou dans les eaux par-dessous la terre » (Ex 20, 4).

Ainsi, la liturgie eucharistique est de parole et de manducation, elle n’est pas d’image. Même si le geste de l’élévation fut développé au Moyen-Âge, il est secondaire ; la parole du Seigneur est celle-ci : « Prenez et mangez », et non pas « Regardez ». Le rappeler met à leur juste place les dévotions eucharistiques qui ne sont légitimes qu’à la mesure où elles sont une manière de développer ce qui est vécu et célébré dans la liturgie du sacrement eucharistique. Ainsi l’adoration prend normalement place à la suite de la célébration de la messe sinon elle risque de survaloriser ce qui ne saurait l’être, c’est-à-dire le sens de la vue.

« La Bible s’inscrit en faux contre les mystiques de tous ordres – écrit Jacques Ellul – y compris chrétiens, qui, par des ascèses, montent au ciel et contemplent Dieu. Dieu ne peut jamais être saisi directement, ni contemplé face à face (seul Moïse nous a dit l’avoir fait).
La seule voie de la Révélation est la Parole. Et s’il s’agit d’une parole, elle est intelligible, elle est adressée à l’homme, elle porte un sens en même temps qu’une puissance » Jacques Ellul, La parole humiliée, La petite vermillon, La Table ronde, 2014 (1ère édition, Le Seuil, 1981), p.80.

Le philosophe souligne aussi dans ces mots l’enjeu d’une révélation de parole : elle est de dialogue, et de ce fait aussi de réponse. Adressant la parole aux hommes, Dieu frappe à leur porte, il ne s’impose pas, et il suscite une réponse à la mesure de son engagement : à celui qui a tout donné on ne peut que se donner soi-même. « Voici que je me tiens à la porte, et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui ; je prendrai mon repas avec lui, et lui avec moi » (Apocalypse 3, 20).

« La vue et la parole déterminent deux modes de penser différents. Le langage, qui s’écrit, implique un cheminement processif. Mes yeux suivent les mots les uns après les autres, et c’est une succession de compréhensions qui s’enchaînent les unes aux autres (ceci implique le temps, la rationalité et la conscience) […].
Le visuel et la signalisation par images sont d’un tout autre ordre : l’image nous transmet instantanément une globalité. Elle nous donne d’un coup d’œil toutes les informations dont nous pourrions avoir besoin […]. Ce que me transmet l’image visuelle est de l’ordre de l’évidence, et j’accède à une conviction sans critique » o.c., p. 58-59.
« La paresse intellectuelle fait nécessairement gagner l’image sur la parole […]. On procède par association d’images et par mutations de clichés » o.c., p. 60.

Vatican II a souligné le lien entre les deux tables de la liturgie eucharistique, appelant à ne jamais revenir à cette ancienne manière de penser qui laissait penser que le fait d’arriver après les lectures bibliques ne gênait pas la participation à la messe.
« Les deux parties qui constituent en quelque sorte la messe, c’est-à-dire la liturgie de la parole et la liturgie eucharistique, sont si étroitement unies entre elles qu’elles constituent un seul acte de culte. Aussi, le saint Concile exhorte-t-il vivement les pasteurs d’âmes à enseigner soigneusement aux fidèles, dans la catéchèse, qu’il faut participer à la messe entière, surtout les dimanches et jours de fête de précepte » (Sacrosanctum concilium n° 56). D’où l’image des deux tables. Celle-ci est déjà présente chez Hilaire de Poitiers, dans son commentaire du Psaume 127, au n° 10 : « Il y a, en effet, la table du Seigneur, à laquelle nous prenons la nourriture, à savoir le pain vivant, dont la force est telle que lui-même vivant fait aussi vivre ceux qui le reçoivent. Il y a aussi la table des lectures du Seigneur, dans laquelle nous nous nourrissons de l’aliment de l’enseignement spirituel, dont il est écrit dans un autre psaume… [Psaume 68, 3]. » (N.B. Je remercie le Père Yves-Marie Blanchard qui m’a donné la traduction de ce texte de saint Hilaire).

Permettez ici une citation un peu longue d’un autre extrait de ce texte important, Sacrosanctum concilium, elle souligne les motifs de la réforme liturgique et ce faisant, met le doigt sur une dérive toujours possible, celle qui peine à supporter la noble sobriété de la liturgie romaine pour lui adjoindre des gestes et des paroles sensés exprimer la vénération du mystère. Or, c’est la droiture du cœur qui seule compte, l’abondance des signes extérieurs ne saurait en rien la garantir, elle peut même verser dans le paravent.

« Notre Sauveur, à la dernière Cène, la nuit où il était livré, institua le sacrifice eucharistique de son Corps et de son Sang pour perpétuer le sacrifice de la croix au long des siècles, jusqu’à ce qu’il vienne, et pour confier ainsi à l’Église, son Épouse bien-aimée, le mémorial de sa mort et de sa résurrection : sacrement de l’amour, signe de l’unité, lien de la charité, banquet pascal dans lequel le Christ est mangé, l’âme est comblée de grâce, et le gage de la gloire future nous est donné. Aussi l’Église se soucie-t-elle d’obtenir que les fidèles n’assistent pas à ce mystère de la foi comme des spectateurs étrangers et muets, mais que, le comprenant bien dans ses rites et ses prières, ils participent de façon consciente, pieuse et active à l’action sacrée, soient formés par la Parole de Dieu, se restaurent à la table du Corps du Seigneur, rendent grâces à Dieu ; qu’offrant la victime sans tache, non seulement par les mains du prêtre, mais aussi en union avec lui, ils apprennent à s’offrir eux-mêmes et, de jour en jour, soient consommés, par la médiation du Christ, dans l’unité avec Dieu et entre eux pour que, finalement, Dieu soit tout en tous.

C’est pourquoi, afin que le sacrifice de la messe, même par sa forme rituelle, obtienne une pleine efficacité pastorale, le saint Concile, à l’égard des messes qui se célèbrent avec le concours du peuple, surtout les dimanches et fêtes de précepte, décrète ce qui suit :
Le rituel de la messe sera révisé de telle sorte que se manifestent plus clairement le rôle propre ainsi que la connexion mutuelle de chacune de ses parties, et que soit facilitée la participation pieuse et active des fidèles.

Aussi, en gardant fidèlement la substance des rites, on les simplifiera, on omettra ce qui, au cours des âges, a été redoublé ou a été ajouté sans grande utilité ; on rétablira, selon l’ancienne norme des saints Pères, certaines choses qui ont disparu sous les atteintes du temps, dans la mesure où cela apparaîtra opportun ou nécessaire.
Pour présenter aux fidèles avec plus de richesse la table de la Parole de Dieu, on ouvrira plus largement les trésors de la Bible pour que, en l’espace d’un nombre d’années déterminé, on lise au peuple la partie la plus importante des Saintes Écritures » (Sacrosanctum concilium, n° 47-51).

La liturgie est le lieu principal où les fidèles ont accès aux Saintes Ecritures, ceci devient regrettable lorsque c’en est le lieu unique, surtout s’il n’est qu’hebdomadaire. Le risque est alors de n’avoir de la Bible qu’une connaissance parcellaire et éclatée, sans mesurer l’unité de l’un et l’autre Testament.
C’est pour cette raison que, comme d’autres diocèses, j’ai invité à pratiquer en groupe la lecture suivie d’un Evangile. En 2014-2015 ce fut l’Evangile selon saint Marc, cette année, c’est l’Evangile selon saint Luc, celui qui est lu pendant la prochaine année liturgique.
La Parole de Dieu advient certes dans les textes, d’où la nécessité absolue de les lire et de les connaître, cependant, ainsi qu’on le fait après la proclamation de l’Evangile à la messe, il faut refermer le livre afin qu’advienne la Parole.

« L’écrit religieux ne prend vie – écrit encore Jacques Ellul – que lorsqu’il sert d’appui et de démarrage à une parole dite, annoncée, proclamée, actuelle, vivante parce que maintenant sortie des passages du livre pour voler vers un auditeur. Quelle pesante erreur de prendre comme critique le verba volent, et comme positivité le scripta manent. C’est précisément parce qu’ils subsistent et persistent qu’ils ne sont rien qu’une trace anonyme, et parce que les paroles volent, elles sont vivantes et signifiantes » o.c., p. 75.

Les auteurs de l’antiquité chrétienne ont souligné combien il fallait vénérer le Christ ; ainsi Origène (né vers 185, mort vers 253) :
« Voyez si vous concevez, si vous retenez les Paroles divines, de peur de les laisser échapper de vos mains et de les perdre.
Je veux vous exhorter au moyen d’exemples tirés de vos habitudes religieuses.
Vous qui assistez habituellement aux saints Mystères, vous savez avec quelle précaution respectueuse vous gardez le Corps du Seigneur lorsqu’il vous est remis, de peur qu’il n’en tombe quelque miette et qu’une part du trésor consacré ne soit perdue.
Car vous vous croiriez coupables, et en cela vous avez raison, si par votre négligence quelque chose s’en perdait. Que si, lorsqu’il s’agit de son Corps, vous apportez à juste titre tant de précaution, pourquoi voudriez-vous que la négligence de la Parole de Dieu mérite un moindre châtiment que celle de son Corps ? » Origène, Homélie sur l’Exode XIII, 3 ; Sources Chrétiennes, 2ème édition, 1985, p. 263.

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4. L’unité de l’acte eucharistique

Tel le théâtre classique et sa règle des trois unités, de temps, de lieu et d’action, la liturgie appelle et suppose aussi l’unité, et pareillement de temps, de lieu et d’action, ou bien, comme nous allons le voir, d’acteurs.

  • Unité de temps

Le temps liturgique est exprimé par la réalité du « mémorial » : pour le sacrement de l’eucharistie, la messe est la célébration du mémorial du mystère pascal du Christ, de sa mort et de sa résurrection. Une nouvelle fois saint Thomas d’Aquin l’a magnifiquement exprimé et synthétisé dans l’antienne du Magnificat des secondes vêpres de l’office du Saint-Sacrement. « Banquet très saint où le Christ est reçu en nourriture : le mémorial de la passion est célébré, notre âme est remplie de sa grâce, et la gloire à venir est déjà donnée ».
Dans l’unique moment de la messe, sont conjugués et rassemblés le passé, le présent et l’avenir, mais sous le seul mode du présent de l’acte liturgique.
Chacun est ainsi ouvert au-delà de lui-même, de sa seule existence, pour être rendu participant de la vie du Christ qui le fait communier au don de sa vie, l’emporte dans sa résurrection et le prédispose à la vie éternelle. Certes, le présent n’est pas nié ou oublié, mais il s’ouvre au-delà de lui-même et du seul instantané alors que notre société y enferme tant, si préoccupée qu’elle est de l’immédiat.

J’ai parfois le sentiment que d’aucuns sont déçus voire contrits de constater que « la vie » ne serait pas assez présente, exprimée, lors de nos liturgies. On va alors chercher, souvent par des paroles, des chants, parfois par des symboles, à exprimer cette vie, l’actualité du moment, les événements locaux et mondiaux. Certes, rien de répréhensible en cela. Pourtant, lorsque nous entrons dans une liturgie, nos esprits et nos cœurs sont-ils vierges de préoccupations et de joies ? N’est-ce pas plutôt l’inverse qu’il faut cultiver ? Laisser le Seigneur, son Esprit, sa Parole, éclairer, dévoiler, sa présence et ses appels qui viennent donner sens à la vie qui nous occupe et nous préoccupe. Voilà ce qui fait souvent défaut.
Or, toute la Bible, et avant tout l’Ancien Testament n’est que cela, une relecture de l’histoire du peuple d’Israël où est révélée la présence de Dieu qui guide et appelle, jusque dans les événements les plus exceptionnels telle la traversée de la mer avec Moïse : par l’Esprit de Dieu, le peuple a reconnu dans ce qui s’est passé, dans sa libération inespérée et même humainement impossible, un acte de salut de Dieu.
Ainsi, prier Dieu, et surtout le célébrer de manière communautaire dans la liturgie dominicale, c’est moins raconter sa vie que faire mémoire de l’action de Dieu en elle. Nous sommes bel et bien dans un acte de discernement, il conduit et permet l’action de grâce.

  • Unité de lieu

La liturgie se vit aussi dans un unique lieu. Celui-ci est l’expression de l’unité de l’œuvre de la création et en elle de l’unique humanité. Que de pédagogie en cela, mais aussi que de remises en cause. Alors que chaque époque a édifié des murs, déroulé des barbelés, établi des séparations de toutes sortes, physiques mais le plus souvent mentales, la liturgie chante l’action créatrice et rédemptrice de Dieu à l’œuvre au bénéfice de la totalité de sa création.
Elle est ainsi une manière de mesurer, dans la louange et la prière, la mission de l’humanité qui reçoit cette création pour en prendre soin et la faire fructifier.

Dans l’encyclique publiée en juin 2015, le pape François souligne la dimension cosmique de l’Eucharistie :
« Dans l’Eucharistie, la création trouve sa plus grande élévation. La grâce, qui tend à se manifester d’une manière sensible, atteint une expression extraordinaire quand Dieu fait homme, se fait nourriture pour sa créature. Le Seigneur, au sommet du mystère de l’Incarnation, a voulu rejoindre notre intimité à travers un fragment de matière. Non d’en haut, mais de l’intérieur, pour que nous puissions le rencontrer dans notre propre monde. Dans l’Eucharistie la plénitude est déjà réalisée ; c’est le centre vital de l’univers, le foyer débordant d’amour et de vie inépuisables. Uni au Fils incarné, présent dans l’Eucharistie, tout le cosmos rend grâce à Dieu. En effet, l’Eucharistie est en soi un acte d’amour cosmique :  »Oui, cosmique! Car, même lorsqu’elle est célébrée sur un petit autel d’une église de campagne, l’Eucharistie est toujours célébrée, en un sens, sur l’autel du monde ». (Lettre Encyclique Ecclesia de Eucharistia (17 avril 2003, n. 8).
L’eucharistie unit le ciel et la terre, elle embrasse et pénètre toute la création. Le monde qui est issu des mains de Dieu, retourne à lui dans une joyeuse et pleine adoration : dans le Pain eucharistique,  »la création est tendue vers la divinisation, vers les saintes noces, vers l’unification avec le Créateur lui-même » (Benoît XVI, Homélie à l’occasion de la Messe du Corpus Domini, 15 juin 2006). C’est pourquoi, l’Eucharistie est aussi source de lumière et de motivation pour nos préoccupations concernant l’environnement, et elle nous invite à être gardiens de toute la création » (Encyclique Laudato si, n° 236).

Dans la liturgie, si Dieu et les hommes sont au cœur de ce qui est célébré, tous les autres éléments de l’univers créés consonent à cet acte : le pain, le vin, mais aussi les parfums, les fleurs, les étoffes, et bien entendu les églises qui magnifient, surtout par les œuvres architecturales exceptionnelles, la pierre, le bois, le verre, auquel il faut ajouter la musique.
Laudato si cite alors, au numéro 235, des propos de saint Jean-Paul II dans la Lettre apostolique Orientale lumen (2 mai 1995) :
« La beauté, qui est l’un des termes privilégiés en Orient pour exprimer la divine harmonie et le modèle de l’humanité transfigurée, se révèle partout : dans les formes du sanctuaire, dans les sons, dans les couleurs, dans les lumières, dans les parfums […]. Le christianisme ne refuse pas la matière, la corporéité, qui est au contraire pleinement valorisée dans l’acte liturgique, dans lequel le corps humain montre sa nature intime de temple de l’Esprit et parvient à s’unir au Seigneur Jésus, lui aussi fait corps pour le salut du monde » (n° 11).

Tout ceci, cette dimension si vaste et si belle de la liturgie eucharistique, met à sa juste place, qui est bien mineure, ce que l’on a qualifié d’ « esprit de clocher ». Bien entendu, il ne s’agit aucunement de refuser l’attachement à son village, à son quartier, à l’église qui a vu se dérouler des moments importants de l’existence familiale, pourtant gardons-nous d’exalter « l’esprit communautaire » au risque d’en faire un motif de repli sur un cercle restreint de personnes qui se connaissent et se reconnaissent, conduisant ainsi à ne plus voir et à ne plus accueillir d’autres visages que ceux-ci.

Cette attitude peut même trouver de nouvelles expressions, regrettables, dans un contexte social qui nous voit de plus en plus citoyens sinon du monde, du moins de l’Europe. Connaissant des déplacements de plus en plus fréquents du fait des évolutions du monde du travail, on pourra chercher le lieu qui donnera des repères stables et clairs a contrario du melting pot dans lequel on vit le plus clair du temps.
L’église, non plus de sa résidence mais de son choix, devra dès lors répondre à des critères définis par les uns et par les autres, et non plus être ce lieu de communion d’une humanité diverse selon les âges, les sexes, les catégories sociales, les goûts liturgiques.

Ce que sont aujourd’hui les paroisses dans maints diocèses de France, dont celui de Poitiers, inscrit la vie et la prière chrétiennes sur un horizon plus vaste que celui du clocher de quartier ou de la relation à un prêtre unique. Là s’exprime le sens du mot « église » qui dérive du verbe grec kalein, c’est-à-dire appeler. L’Eglise est faite de l’appel du Seigneur et de la réponse que nous lui donnons, elle est l’assemblée de celles et de ceux qui entendent et suivent cet appel. C’est donc bien toujours le Seigneur qui a l’initiative et non chacun de nous, du fait de nos goûts et de nos choix. La liturgie doit exprimer cette diversité d’une assemblée qui ne s’est pas choisie mais qui a été choisie, et qui l’est par son Seigneur.
Les prêtres sont au service de cela ; en quelque sorte, l’assemblée, par sa composition, sa diversité, les contraint : d’aucune manière les prêtres ne doivent conduire certains de ses membres à penser que leur place ne serait pas légitime ou naturelle, du fait de propos ou de gestes qui sembleraient réserver la liturgie aux tenants de telle option ou de telle autre.

  • Unité d’action

L’acteur premier de la liturgie eucharistique c’est le Seigneur, mais en tant qu’il est le Christ unique, à la fois en sa Tête et dans les membres de son Corps.
Recevons les propos de saint Paul dans la Première lettre aux Corinthiens :
« Prenons une comparaison : le corps ne fait qu’un, il a pourtant plusieurs membres ; et tous les membres, malgré leur nombre, ne forment qu’un seul corps. Il en est ainsi pour le Christ. C’est dans un unique Esprit, en effet, que nous tous, Juifs ou païens, esclaves ou hommes libres, nous avons été baptisés pour former un seul corps. Tous, nous avons été désaltérés par un unique Esprit » (1 Corinthiens 12, 12-13). « Vous êtes corps du Christ et, chacun pour votre part, vous êtes membres de ce corps » (1 Corinthiens 12, 27).

L’acteur unique de la liturgie eucharistique c’est donc le Seigneur, et la liturgie donne l’expression la plus achevée de cette unité du corps du Christ où, chacun pour sa part, selon ses charismes, sa mission, son ministère concourt à l’œuvre unique d’action de grâce et de supplication. Plutôt que de déplorer de n’être pas l’autre, de n’avoir ni ses dons ni son ministère, le corps entier, le corps assemblé conduit à ce que chacun se réjouisse de ce qu’est ce corps entier qui n’existe que dans la communion et l’échange des dons partagés aux uns et aux autres.

Il convient donc, autant que possible, que cette diversité soit toujours exprimée dans nos assemblées. Ainsi, lorsque, dans une assemblée eucharistique, un ministère essentiel à la vie de l’Eglise fait défaut, il faut que nous le mesurions et que nous nous interrogions.
Bien entendu, je pense ici au ministère des prêtres. Tout comme on veille à respecter, dans la liturgie, l’unité de temps et de lieu, il faut que soit aussi respectée et exprimée l’unité d’action, autrement dit la communion effective des acteurs. Jamais les uns sans les autres, jamais l’assemblée sans lien aux ministères ordonnés.

Dès les premiers siècles chrétiens, on a perçu que des éléments devaient se conjoindre pour exprimer le mystère eucharistique qui est le mystère de l’Eglise ; ceci s’exprime par trois mots qui ne peuvent exister ou s’exprimer les uns sans les autres : eucharistie, assemblée, dimanche ; autrement dit : l’action et les acteurs, le temps et le lieu. Et, lorsqu’il est question de l’assemblée, elle est à entendre comme manifestant la diversité du corps du Christ, sans ministère sacerdotal, le corps est amputé d’une de ses dimensions constitutives, de même que, sauf exception, les règles de la liturgie eucharistique prévoient qu’un prêtre ne peut célébrer seul, autrement dit sans les autres membres de cette assemblée dont il est lui-même un des éléments.

Je parle ici de la liturgie de l’eucharistie ; la prière chrétienne communautaire ne s’y limite pas, même si elle conduit à elle et en découle. Sans prêtre comme sans assemblée, peut-on célébrer l’eucharistie ? Non. Une Eglise, diocésaine, ou dans ses expressions paroissiales ou de communautés locales qui prendrait l’habitude de se rassembler hors la présence de prêtres blesserait sa nature même et oublierait ce qui la constitue. Une Eglise qui n’exprimerait plus son besoin de prêtres verrait sa vitalité décroître. Le souci de l’appel aux ministères, dont celui des prêtres, doit sans cesse habiter la vie d’une assemblée chrétienne.
Cette attitude s’exprime également dans l’accueil que font les paroisses aux prêtres qui leur sont envoyés, et qu’elles n’ont pas choisis. Ne pas savoir accueillir ce prêtre-ci c’est indirectement ne pas accueillir le ministère sacerdotal.

Parallèlement, il faut prendre acte que les conditions sociales, ecclésiales, qui ont vu, en France et en Europe, de nombreux jeunes-hommes s’engager dans le sacerdoce, ne sont plus celles de notre époque. En particulier, dans notre diocèse : le monde rural, les familles nombreuses, l’image sociale positive reconnue aux prêtres… tout ceci a été balayé par les bouleversements des trente glorieuses.
Rien ne sert de vivre dans le regret ou la déploration ; ces sentiments sont-ils même justes ? Il n’est écrit nulle part qu’une époque, son modèle culturel, ses expressions sociales, seraient préférables à une autre.
C’est vrai, certains pourront chercher à conserver ce modèle, la paroisse d’antan, autour de son clocher, avec ses familles… Comme il y a des conservatoires des espèces disparues, il peut exister des conservatoires du monde rural des années cinquante du XXe siècle. Mais, pour cela, il existe des parcs d’attraction, même tout prêt de chez nous.

Plus profondément, demeure la question du ministère presbytéral, en particulier dans un monde rural plus dispersé comme l’est notre diocèse. Tout en travaillant – mais ce travail doit être porté par tous – pour exprimer notre désir de nouveaux prêtres, issus de nos villes et de nos villages, un évêque se doit de chercher d’autres voies permettant aux paroisses de se rassembler, le dimanche, autour de la liturgie eucharistique, c’est-à-dire autour des deux tables.

Nous avons la joie d’accueillir des « prêtres venus d’ailleurs », en particulier d’Afrique, mais pas exclusivement. Mais on peut aussi s’interroger sur les conditions dans lesquelles l’Eglise appelle des hommes à recevoir le sacrement de l’Ordre.
J’avais posé ces questions il y a quelques temps, je reprends ici ces propos.
Avant tout, gardons de la mesure : la question du « mariage des prêtres » n’est pas celle qui occupe les esprits de la majorité de la population française pour laquelle la religion est une réalité bien exotique. Cependant, il est vrai que le public catholique en est certainement préoccupé. Au-delà du mariage de quelques hommes, le vrai souci de bien des fidèles est de pouvoir aller à la messe le dimanche, près de chez eux, de pouvoir communier, et d’avoir un prêtre pour leurs obsèques et celles des membres de leur famille.

Loin de moi la volonté de regarder ces attentes avec condescendance. J’entends régulièrement, surtout dans les campagnes, là où l’habitat est dispersé et où un prêtre a en charge, vingt, voire trente communautés locales, les personnes dire leur tristesse, voire leur colère : leur recherche d’un prêtre, pour une messe ou des obsèques, est laborieuse, souvent infructueuse. Elles conduisent aujourd’hui ces personnes à penser que, si des hommes mariés étaient ordonnés prêtres, les communes rurales seraient moins délaissées.
Je me demande s’il faut se satisfaire de les entendre sans chercher à leur répondre. L’ordination de quelques hommes, mariés ou non, ayant pour mission première de présider des liturgies, surtout dominicales, pourrait être une manière de le faire. Ces hommes assurant ce service de manière bénévole et sans quitter leur activité professionnelle.

Cependant, ces attentes donnent à la mission des prêtres une définition que j’estime restreinte. Le Concile Vatican II a d’abord compris les prêtres comme les coopérateurs des évêques et les membres d’un presbyterium. C’est donc le ministère de l’évêque qui donne forme au ministère des prêtres. La première mission des uns et des autres, c’est l’évangélisation, l’apostolat ; « prêtres à la manière des apôtres » comme intitula un de ses livres le Père André Manaranche. Le prêtre n’est donc pas, comme on le disait dans le patois normand, un « diseux de messes », il est celui qui vit de l’Evangile et qui l’annonce, et d’abord auprès de ceux qui ignorent encore le Christ.
Nombre d’entre eux le comprirent et le vécurent, au sortir de la Deuxième guerre mondiale et de la lecture du livre « France, pays de mission ? ». La Mission de Paris, la Mission de France, les prêtres ouvriers, et aujourd’hui, l’immense majorité des prêtres en France, qu’ils soient dans une paroisse ou ailleurs, savent et vivent leur ministère à la suite des apôtres ; pour eux les frontières ne sont désormais plus en dehors de la vie paroissiale, mais les traversant aussi.
Ceci me conduit à craindre un clergé qui ne serait que d’ « entretien » de pratiques religieuses, alors que l’urgence est la mission qui conduit bien au-delà de la simple satisfaction de pratiques pourtant nobles et nécessaires.
De plus, si des hommes, mariés ou non, étaient ordonnés pour assurer essentiellement une présidence liturgique – c’est à mon avis le premier motif qui explique cette question de l’ordination d’hommes mariés – ceci introduirait une rupture hasardeuse dans la compréhension du ministère des prêtres.
Certains de ceux-ci peuvent-ils présider la liturgie sans présider la communauté, sans en être les pasteurs ? Toute réponse à la question posée devra prendre ceci en compte.

Enfin, il est bon de rappeler que le motif du célibat des prêtres n’est en aucun cas de « pureté rituelle », encore moins de préservation d’une pureté morale que la relation sexuelle viendrait entacher. Le célibat, au-delà des raisons historiques – les questions relatives à la transmission du patrimoine en particulier – a d’abord une raison apostolique : c’est pour être donné au Christ et aux autres, pour être disponible pour les diverses missions auxquelles l’appelle son évêque, que le prêtre choisit, librement, après avoir éprouvé, durant de longues années de formation et de discernement, son aptitude à vivre heureusement cet état, une vie dans le célibat. Aujourd’hui il s’agit moins d’imposer les mains à quelques hommes mariés, généreux et disponibles, que de reconnaître que la France catholique d’antan a bel et bien disparu. La mission de l’Eglise n’est pas d’entretenir, en soins palliatifs, une civilisation paroissiale qui n’est plus, que de vivre et d’annoncer Jésus-Christ. C’est pour cela que des hommes et des femmes, répondant à des multiples vocations, dans le célibat ou la vie conjugale, vont aux frontières, mais aussi au cœur.

La réponse à la diminution des messes dominicales et aussi quotidiennes, bientôt sans doute dans les communautés religieuses féminines, ne trouvera de réponse que dans l’attitude qui verra se maintenir la conjonction d’éléments entre lesquels il serait très hasardeux de choisir. Je rappelle que le génie du christianisme est toujours de conjonction et non de séparation. Choisir (ce qui se dit en grec heresein) c’est immanquablement se tromper.
Alors, au sujet de la messe, au sujet des prières dominicales, je me refuse à faire porter la priorité sur la seule assemblée. Dans ce cas, on cherche à maintenir des assemblées dominicales en tout lieu, au risque que celles-ci n’aient plus que très rarement contact avec un prêtre, leur offrant cependant la communion eucharistique, mais en dehors de la messe, selon la manière prévue pour les personnes malades ou empêchées de se déplacer pour aller à la messe.

De même, le ministère des prêtres ne peut se vivre en dehors du lien à une assemblée, un lien qui évoluera avec l’âge des prêtres, et aussi des évêques – permettez-moi de penser à mon avenir. Il y a en effet un âge où les prêtres, et les évêques, ne présideront plus ni assemblée chrétienne, ni assemblée eucharistique, ils concélèbreront simplement, se laissant davantage porter par la prière des frères et des sœurs. Il en est même ainsi aujourd’hui pour le pape : recevons l’exemple que nous donne le pape émérite Benoît XVI. Alors que mon ancien archevêque, Mgr Jean-Charles Descubes, quitte la charge du diocèse de Rouen, je rends grâce pour lui et prie le Seigneur qui le guide dans une nouvelle étape de sa vie.

Au terme de ces développements, les lecteurs plus attentifs auront pu remarquer une éventuelle contradiction dans mon propos. En effet j’y exprime un des paradoxes de la foi chrétienne en appelant à la fois à décider et à ne pas choisir – j’ai rappelé que le mot grec dit le choix. En affirmant que « je décide de ne pas choisir », au sens littéral, je place devant une aporie. Or, la foi est souvent dans une coïncidence des contraires. Ainsi, plutôt que de s’opposer ou de se contredire, la décision et le refus du choix s’appellent et se complètent. Par exemple, je décide de ne pas choisir entre le ciel et la terre, parce que l’un et l’autre, même si c’est de manière différente, sont demeure de Dieu. Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus exprimera cela dans sa forme positive : « Je choisis tout ».

N.B. Convient-il de communier lors des Assemblées dominicales de prière ?

Avant tout il faut reprendre conscience que toute prière chrétienne est une communion : elle l’est au corps du Christ qu’est son Eglise. Les différents éléments d’une liturgie chrétienne l’expriment et le réalisent : le rassemblement, l’écoute et l’accueil de la Parole, les signes de paix, l’action de grâce, etc. Tout ceci établit dans la communion.

Bien entendu, la question qui fixe l’attention porte sur la communion eucharistique. Celle-ci est un des éléments de la liturgie eucharistique, un élément essentiel puisqu’elle met en œuvre la parole du Seigneur :
« Pendant le repas, Jésus, ayant pris du pain et prononcé la bénédiction, le rompit et, le donnant aux disciples, il dit : ‘’Prenez, mangez : ceci est mon corps.’’ Puis, ayant pris une coupe et ayant rendu grâce, il la leur donna, en disant : ‘’Buvez-en tous, car ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, versé pour la multitude en rémission des péchés.’’ » (Matthieu 26, 26-28).

La pratique des Eglises chrétiennes souligne combien la liturgie eucharistique, la messe, est une unité, elle conjoint deux Tables qui s’appellent l’une l’autre. La lettre pastorale qui ouvre ces fiches rappelle ce qui fonde ces pratiques.

Lorsque la communion eucharistique est donnée en dehors de la messe c’est au profit de personnes qui n’ont pas la capacité de se rendre à la messe qui est célébrée dans la paroisse : personnes malades, personnes âgées affaiblies ou personnes ne disposant pas de moyen de déplacement, par elles-mêmes ou bien mis à leur service.

Une pratique habituelle de la distribution de la communion eucharistique à des personnes qui n’entreraient pas dans ces catégories conduirait à faire éclater, à terme, l’unité du mystère de l’eucharistie et de sa pratique liturgique.
Elle pourrait aussi voir naître des communautés chrétiennes qui ne mesureraient plus leur incomplétude du fait de l’absence du ministère des prêtres.

Depuis les premiers siècles, le dimanche est le jour où les chrétiens se rassemblent pour la messe. Selon les lieux et les époques, le lieu de ce rassemblement a pu varier. La France a été habituée, depuis quelques siècles, à ce que ce lieu soit à la porte de chacun, il n’en est déjà plus ainsi depuis quelques années.
Les catholiques se trouvent dès lors devant un choix, finalement devant le choix de la foi : voulons-nous aller à la rencontre du Seigneur, nous qui étions tant habitués à ce qu’il vienne jusqu’à nous ?

Loin d’opposer les choses, ceci appelle à conjuguer une double attitude, celle de prier et de se ressembler dans un réseau de proximité, pour la prière, en semaine ou le dimanche, et celle de se déplacer pour communier, à la fois au corps d’une Eglise plus large et plus diverse que celle du village et du quartier, et au corps eucharistique du Seigneur, dans la cadre d’une liturgie soignée et nourrissante pour le cœur, pour l’esprit et pour les sens.

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5. Nécessité d’une catéchèse de l’eucharistie

Bien de nos contemporains n’ont plus connaissance des rites ni même du sens de l’eucharistie ou de sa liturgie.
Le catéchuménat, s’il concerne ceux qui deviennent chrétiens, devient une réalité aussi pour ceux qui ont été baptisés, ceux qui ont peut-être suivi quelques années de catéchisme, mais n’ont plus cheminé dans une relation habituelle avec une communauté chrétienne, ses pratiques, sa vie.
Bien des initiatives pastorales vont dans ce sens, adressées à ceux qui préparent le sacrement du mariage, le baptême de leurs enfants, ou bien aux parents des enfants catéchisés. Dans le diocèse le B’Abba en est une très belle expression.

Dans ce contexte, les grands écrits chrétiens des premiers siècles conservent, et même retrouvent une actualité forte qui doit inspirer nos manières de dire et de faire.
Parmi ceux-ci, il y a la Première apologie de saint Justin (né en 100 – mort vers 165). En voici un passage où l’apologiste, qui mourra martyr à Rome, rend compte de ce que vivent les chrétiens. Il rapporte ici les rites que vit celui qui vient d’être plongé dans la piscine baptismale.

« Quant à nous, après avoir lavé celui qui croit et s’est adjoint à nous, nous le conduisons dans le lieu où sont assemblés ceux que nous appelons nos frères. Nous faisons avec ferveur des prières communes pour nous, pour l’illuminé, pour tous les autres, en quelque lieu qu’ils soient, afin d’obtenir, avec la connaissance de la vérité, la grâce de pratiquer la vertu et de garder les commandements, et de mériter ainsi le salut éternel.
Quand les prières sont terminées, nous nous donnons le baiser de paix. Ensuite, on apporte à celui qui préside l’assemblée des frères du pain et une coupe d’eau et de vin trempé. Il les prend et loue et glorifie le père de l’univers par le nom du Fils et du Saint-Esprit, puis il fait une longue eucharistie pour tous les biens que nous avons reçus de lui.

Quand il a terminé les prières et l’eucharistie, tout le peuple présent pousse l’exclamation : Amen. Amen est un mot hébreu qui signifie : ainsi soit-il. Lorsque celui qui préside a fait l’eucharistie, et que tout le peuple a répondu, les ministres que nous appelons diacres distribuent à tous les assistants le pain, le vin et l’eau consacrés, et ils en portent aux absents (chapitre 65).

Nous appelons cet aliment Eucharistie, et personne ne peut y prendre part, s’il ne croit à la vérité de notre doctrine, s’il n’a reçu le bain pour la rémission des péchés et la régénération, et s’il ne vit selon les préceptes du Christ. Car nous ne prenons pas cet aliment comme un pain commun et une boisson commune. De même que par la vertu du Verbe de Dieu, Jésus-Christ notre sauveur a pris chair et sang pour notre salut, ainsi l’aliment consacré par la prière formée des paroles du Christ, cet aliment qui doit nourrir par assimilation notre sang et nos chairs, est la chair et le sang de Jésus incarné : telle est notre doctrine.
Les apôtres, dans leurs Mémoires, qu’on appelle Évangiles, nous rapportent que Jésus leur fit ces recommandations : il prit du pain, et ayant rendu grâces, il leur dit : « Faites ceci en mémoire de moi : ceci est mon corps. » Il prit de même le calice, et ayant rendu grâces, il leur dit : « Ceci est mon sang. » Et il les leur donna à eux seuls.
Les mauvais démons ont imité cette institution dans les mystères de Mithra : on présente du pain et une coupe d’eau dans les cérémonies de l’initiation et on prononce certaines formules que vous savez ou que vous pouvez savoir (chapitre 66).
Après cela, dans la suite, nous renouvelons le souvenir de ces choses entre nous. Ceux qui ont du bien viennent en aide à tous ceux qui ont besoin, et nous nous prêtons mutuellement assistance. Dans toutes nos offrandes, nous bénissons le Créateur de l’univers par son Fils Jésus-Christ et par l’Esprit-Saint.
Le jour qu’on appelle le jour du soleil, tous, dans les villes et à la campagne, se réunissent dans un même lieu : on lit les mémoires des apôtres et les écrits des prophètes, autant que le temps le permet.
Quand le lecteur a fini, celui qui préside fait un discours pour avertir et pour exhorter à l’imitation de ces beaux enseignements. Ensuite nous nous levons tous et nous prions ensemble à haute voix.

Puis, comme nous l’avons déjà dit, lorsque la prière est terminée, on apporte du pain avec du vin et de l’eau. Celui qui préside fait monter au ciel les prières et les eucharisties autant qu’il peut, et tout le peuple répond par l’acclamation Amen. Puis a lieu la distribution et le partage des choses consacrées à chacun et l’on envoie leur part aux absents par le ministère des diacres. Ceux qui sont dans l’abondance, et qui veulent donner, donnent librement chacun ce qu’il veut, et ce qui est recueilli est remis à celui qui préside, et il assiste les orphelins, les veuves, les malades, les indigents, les prisonniers, les hôtes étrangers, en un mot, il secourt tous ceux qui sont dans le besoin. Nous nous assemblons tous le jour du soleil, parce que c’est le premier jour, où Dieu, tirant la matière des ténèbres, créa le monde, et que, ce même jour, Jésus-Christ notre Sauveur ressuscita des morts. La veille du jour de Saturne, il fut crucifié, et le lendemain de ce jour, c’est-à-dire le jour du soleil, il apparut à ses apôtres et à ses disciples et leur enseigna cette doctrine, que nous avons soumise à votre examen (chapitre 67).

S’il vous semble qu’elle soit conforme à la raison et à la vérité, prenez-la en considération. Si cela vous semble une bagatelle, traitez-le avec dédain, comme une bagatelle. Mais ne condamnez pas à mort, comme des ennemis, des hommes innocents. Car, nous vous le prédisons, vous n’échapperez pas au jugement futur de Dieu, si vous persévérez dans l’injustice. Quant à nous, nous nous écrierons :  »Que la volonté de Dieu soit faite ! » (Chapitre 68) ».

Quelques siècles plus tard, saint Ambroise de Milan (340-397), dans son Traité sur les mystères appelle les nouveaux chrétiens, initiés à la foi durant les fêtes pascales, à percevoir la réalité qui s’exprime dans les faits et surtout dans les personnes.
« Tu es entré dans le sanctuaire de la nouvelle naissance […]. Là tu as vu le diacre, tu as vu le prêtre, tu as vu l’évêque. Ne fais pas attention à leur aspect physique, mais à la grâce de leur ministère […]. Il n’y a pas à s’y tromper, il n’y a pas à le nier, c’est l’ange qui annonce le règne du Christ, qui annonce la vie éternelle.
Ne le juge pas d’après son apparence, mais d’après son rôle. Considère ce qu’il t’a transmis, apprécie sa fonction, reconnais sa dignité » (Office des Lectures, 15ème Dimanche ordinaire).

C’est donc une véritable catéchèse de l’eucharistie qui doit être reprise, non seulement à destination des enfants mais aussi de beaucoup d’adultes. Il s’agit d’éduquer à la pratique de ce sacrement auquel on n’a ordinairement accès qu’au terme du chemin de l’initiation chrétienne. Il faut permettre d’en découvrir, ou redécouvrir les gestes, en comprendre le sens, manifester par les attitudes du corps la foi du cœur.
Ici encore, il ne s’agit pas de choisir et encore moins d’opposer : à la fois il faut que le cœur parle et à la fois il faut que le corps s’exprime ; des rites sans acte de foi sont une mascarade, un mouvement du cœur sans adhésion du corps ne porte pas de fruit.

Je pointe cependant le risque de s’assurer de la foi par la multiplication et l’emphase de rites et de gestes.
Rappelons l’attitude du prophète Elie : au mont Carmel, face aux faux prophètes de Baal dont il moque les excès qui bien entendu n’auront aucune efficacité (cf. Premier livre des Rois, 18, 1-46).
Plutôt que de laisser au jugement individuel et les rites et la foi, il faut se fier à l’Eglise et à ses orientations qui libèrent d’avoir à sans cesse chercher ce qui convient. La liturgie de l’eucharistie donne des repères, non seulement quant aux paroles, à la musique, au rituel, mais aussi aux gestes tant des ministres que des fidèles.

Quelle fatigue pour les pseudos-inventeurs, et surtout pour les fidèles, de voir se multiplier des initiatives, supposées judicieuses, qui ont le projet d’ « adapter », de « contextualiser » ce qui serait sensé peu parler aujourd’hui, alors qu’il s’agit dans le fond d’un repli sur l’instant présent et sur la subjectivité.

Sachons que, le plus souvent, le rituel propose une diversité de gestes liturgiques. Prenons pour cela le temps de connaître ces textes. Ainsi, pour la communion eucharistique, les normes liturgiques en France prévoient la communion sur la langue ou bien dans les mains. Ceci appelle d’abord à se garder d’imposer l’un ou l’autre de ces gestes, nul ne peut restreindre des normes générales. Surtout, il convient d’aider à pratiquer de manière juste chacun d’eux.
La communion dans les mains suppose que celles-ci fassent comme un trône pour accueillir le corps du Christ, que celui-ci soit porté à la bouche sitôt reçu dans les mains et avec attention. Quant à la communion sur la langue, il va de soi que la bouche est ouverte suffisamment et que la langue n’est pas repliée au fond de la gorge !

Tout ceci devrait se faire naturellement, on constate qu’il n’en est pas toujours ainsi. Des choses sont donc à dire, simplement, respectueusement, mais surtout, il importe que celui ou celle qui pose ces gestes comme tous ceux des autres actes liturgiques soit présent à ce qu’il fait. Bien des gestes approximatifs sont seulement l’expression d’un manque de présence à ce que l’on fait.

Dès les premiers siècles, les pasteurs soulignaient combien il importait de respecter le don de Dieu, ainsi saint Cyrille (né vers 315, mort en 387) qui fut évêque de Jérusalem :
« Quand donc tu approches, ne t’avance pas en tendant la paume des mains, ni les doigts écartés. Mais puisque sur ta main droite va se poser le Roi, fais-lui un trône de ta gauche ; dans le creux de ta main, reçois le corps du Christ, et réponds : ‘’Amen.’’
Après avoir avec attention sanctifié tes yeux par le contact du saint corps, prends-le et veille à n’en rien laisser perdre. Que si tu en laissais perdre quelque chose, tu devrais considérer cela comme une amputation de l’un de tes membres. Dis-moi en effet, supposons que l’on t’ait donné des paillettes d’or, ne les garderais-tu pas avec la plus grande attention, évitant d’en perdre quoi que ce soit, et d’en être ainsi appauvri ?
Ne veilleras-tu pas avec bien plus d’attention encore à ne laisser tomber aucune miette de ce qui est plus précieux qu’or et que pierres précieuses ? » Cyrille de Jérusalem. Les catéchèses, Migne, Les Pères dans la foi, n° 53-54, p. 345.

La finalité de l’Eucharistie, rappelons-le simplement, ce n’est pas l’adoration, c’est la communion. Cependant, ici également, il faut se garder d’opposer pour articuler l’une à l’autre ces deux attitudes.
L’adoration eucharistique n’est pas un acte isolé qui trouverait sa fin en lui-même. Il faut toujours s’y rappeler que la présence que nous adorons dérive du sacrifice pascal et tend à la communion. Pour cette raison, l’adoration doit être située dans le droit fil de la célébration eucharistique, on adorera donc le Christ dans une hostie qui aura été consacrée, autant que cela est possible, le jour même.

L’adoration n’est pas une manière de préparer la communion eucharistique, mais plutôt d’en recevoir les fruits.
Son lieu naturel ce sont dès lors les minutes qui suivent le rite de la communion, durant la messe. Pour cette raison, il faudra que ces minutes soient suffisamment longues et surtout qu’elles soient en silence. Trop souvent je regrette que l’on craigne ce silence : plutôt que de chanter durant la procession de la communion – ce qui est hautement préférable –, c’est après la communion que l’on entonne le chant, ne laissant dès lors au silence aucune place.

Dans l’adoration qui prendra place en dehors de la messe, dans un moment long, on prolonge l’union obtenue avec le Seigneur dans la communion, et on s’entend à nouveau appeler à manifester dans sa vie ce que l’eucharistie signifie : reconnaître et servir le Christ présent.
Le temps de l’adoration eucharistique aiguise notre foi, c’est par elle que nous pouvons reconnaître le Seigneur. En cela, l’adoration nous rappelle la vérité à laquelle nous sommes appelés : c’est ce même regard de foi que nous devons porter sur les frères qui nous entourent, et aussi sur nous-mêmes.

Lorsque l’adoration se vit hors de la liturgie eucharistique, les normes liturgiques mettent en garde face à la tentation de manifester plus d’honneur au Christ présent dans l’ostensoir que lors de la célébration de la messe. Rappelons simplement ce que précisent les notes pastorales du Rituel de l’eucharistie en dehors de la messe, aux n° 84 et 85 :
« En présence du Saint-Sacrement, qu’il soit conservé dans le tabernacle ou exposé à l’adoration publique, on ne fait la génuflexion que d’un seul genou.
Dans l’exposition du Saint-Sacrement faite avec l’ostensoir, on allume autant de cierges que pour la messe ».

Il est ainsi souligné qu’il ne s’agit en aucun cas de « chosifier » la présence eucharistique du Seigneur, d’en faire un en-soi ; il convient plutôt de toujours manifester que le centre et le cœur c’est la célébration de la messe, même s’il est vrai que nous pouvons en recueillir les fruits en dehors d’elle.
L’adoration n’est pas en dehors de la messe, elle est une manière de déployer sa signification et sa richesse.

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6. Nourris du pain du Royaume

Nous revenons alors à ce qui ouvrait ces pages : ce à quoi nous communions dans la liturgie de l’eucharistie, c’est au sacrifice de Jésus Christ, au don de lui-même au Père pour le salut du monde. Même en participant chaque jour, et depuis des années à cette liturgie, comment se satisfaire de le faire par habitude, ou avec nonchalance ? Le sérieux des gestes que nous posons ne conduit pas à l’absence de joie, mais à saisir que joie et gravité doivent se vivre et s’exprimer conjointement. « Faites cela en mémoire de moi » demande Jésus à ses disciples (Luc 22, 19).
Ce commandement ne porte pas seulement sur la répétition des paroles de Jésus, mais sur l’ensemble de ce qu’il accomplit : partager et donner, mais aussi et avant tout : prendre, manger et boire, bénir et rendre grâce.
Dans le « mémorial », ce ne sont pas des paroles que nous répétons, même pas des gestes que nous renouvelons, mais bien plutôt un mouvement dans lequel nous entrons, ce mouvement de donner, de se donner, de prendre, de recevoir. Le Christ Seigneur nous fait donc entrer dans la dynamique même de sa vie : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. Vous êtes mes amis, si vous faites ce que je vous commande » (Jean 15, 13-14).

L’eucharistie ne renouvelle pas le sacrifice du Christ sur la croix, « car alors, le Christ aurait dû plusieurs fois souffrir la Passion depuis la fondation du monde. Mais en fait, c’est une fois pour toutes, à la fin des temps, qu’il s’est manifesté pour détruire le péché par son sacrifice » (Hébreux 9, 26). Ce qu’elle nous invite à reproduire dans toute notre vie, ce n’est pas ce sacrifice, mais c’est l’attitude de toute la vie du Seigneur, son attitude de don. Elle doit animer toute la vie du chrétien, toute sa vie quotidienne, et donc en faire un authentique sacrifice et un vrai service de Dieu et des frères.

L’eucharistie renvoie l’Eglise à sa vocation baptismale, et par là, à sa mission. Se nourrissant du pain et de la coupe du mémorial, l’Eglise « se souvient » qu’elle est envoyée, elle aussi, pour faire de ce monde le monde que Dieu veut, un monde où le Royaume, s’il est en espérance, laisse déjà entrevoir ses couleurs et ses richesses.
En ce sens, l’Eucharistie est le sacrement du monde nouveau : nous y recevons les arrhes de la vie éternelle, une vie éternelle qui déjà doit resplendir en nous. Le repas de l’eucharistie est alors annonciateur du festin messianique, de l’unique repas que nous prendrons dans les cieux à la table de Dieu.

Ce caractère annonciateur du Royaume que revêt l’eucharistie doit alors se manifester de manière sensible. Le caractère festif et le caractère de célébration sont des éléments constitutifs de la célébration eucharistique, ils en sont un élément qui n’est pas facultatif, il ne faut pas les rejeter sous prétexte de simplicité ou dans l’idée de refuser un prétendu « triomphalisme », même si la « noble simplicité » romaine doit toujours demeurer.
Les signes de la grandeur du mystère s’appliquent également à l’architecture des églises, à leur ornementation, à la musique, au langage, aux vêtements, aux gestes, etc., tenant compte des temps liturgiques, de ce qui différencie l’ordinaire et les fêtes, de la composition et aussi du nombre de ceux qui constituent l’assemblée.

Pourtant, n’oublions pas que le Royaume de Dieu advient de manière cachée et discrète, telle la plus petite des semences. Limiter sa présence à des signes extérieurs conduirait à nous faire les juges de sa présence et donc de l’action de Dieu.
L’eucharistie, qui est sacrement de parole et non de vision doit prévenir de cette tentation. En elle, il n’y a rien à voir, sinon du pain et du vin ; il n’y a qu’à entendre une Parole, c’est elle qui agit sur les espèces eucharistiques pour qu’elles soient présence réelle, présence sacramentelle du Christ ressuscité, et c’est elle qui agit sur les hommes et les femmes rassemblés pour qu’eux aussi soient corps du Christ. Pour qu’ils le soient… ou plutôt qu’ils le deviennent, c’est bien sur un chemin que nous sommes et non encore parvenus au terme. « Chercher », « attendre », « désirer » disent mieux que « trouver » ce que nous vivons ici-bas.

A travers tout cela, l’eucharistie donne un avant-goût du Royaume de Dieu qui vient, là où il n’y aura plus ni pleurs, ni larmes, ni douleur.
« J’entendis une voix forte qui venait du Trône. Elle disait :  »Voici la demeure de Dieu avec les hommes ; il demeurera avec eux, et ils seront ses peuples, et lui-même, Dieu avec eux, sera leur Dieu. Il essuiera toute larme de leurs yeux, et la mort ne sera plus, et il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur : ce qui était en premier s’en est allé. » » (Apocalypse 21, 3-4).
L’eucharistie à laquelle nous communions, nous introduit dans cette joie du Royaume et surtout nous donne, par sa grâce, d’en être les témoins et les bâtisseurs, ici et maintenant.

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+ Pascal Wintzer
Archevêque de Poitiers
Juillet 2015

Paru dans Eglise en Poitou N°230 – Octobre 2015

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