Michel Houellebecq. L’Allemagne, la France, le catholicisme

On peut ne pas lire habituellement Valeurs actuelles, mais on peut choisir de le faire pour son numéro du 23 novembre 2017 et y découvrir la traduction française de l’interview que Michel Houellebecq accorda au Spiegel il y a quelques mois. Certainement que d’autres feront ainsi : j’ai remarqué que dans l’Intermarché où j’ai acheté l’hebdomadaire, en plus des produits alimentaires pour lesquels on fréquente cette enseigne, le journal était mis en valeur, en « tête de gondole » si l’on veut… plutôt Michel Houellebecq que l’hebdo lui-même. Marchandisation, quand tu nous tiens.

Certes, une interview n’est ni un roman, ni un poème, ni une chanson, on n’y trouvera donc pas la force qu’attend tout lecteur de l’auteur ; cependant, sous le mode de l’entretien, l’écrivain précise son projet, les intentions de ses œuvres. Une lecture qui est donc un bon contrepoint à ses écrits.

– De l’Allemagne

Interrogé par des journalistes allemands il souligne des traits de ces deux pays et de leurs populations : « Les Français ne vont pas en Allemagne […]. Les Français savent peu de choses des Allemands ». Au-delà de ce constat, que je crois vérifié, mais j’aime à être une exception pour me rendre chaque année en Allemagne1 et y découvrir une de ses grandes villes, l’écrivain parle de l’Europe. Elle est pour lui une culture, elle ne peut se construire que sur la culture, sans cela « il n’y aura pas d’Europe ». S’il souligne que les auteurs français sont lus en Allemagne, et il est de ceux-ci au premier chef, la réciproque n’est pas vraie, lui-même reconnaissant son peu de connaissance des auteurs allemands très contemporains. Etant donné qu’il est amateur de romans policiers, je me permets de lui conseiller les romans de Nele Neuhaus publiés par Actes Sud, dans la collection Babel noir. Se déroulant à Francfort et dans le Taunus, au-delà d’intrigues plutôt bonnes, ils sont aussi une bonne occasion de visiter, par la lecture, cette région de l’Allemagne. Chez le même éditeur, on retiendra surtout Peter May, mais, avec lui, c’est vers l’Ecosse que l’on se dirige.
Bref, Houellebecq plaide pour une Europe des cultures : « Je crois à la culture européenne, mais c’est un acte de foi pure, j’y crois parce que c’est ma culture ». Quant à la « construction européenne », c’est une autre affaire : « Je n’aime pas l’idée politique européenne. Une culture peut exister sans Etat ».

 

– De la France

D’Allemagne, depuis le Spiegel, l’écrivain regarde bien entendu la France. Pas plus qu’il n’aime penser à un Etat européen, il n’apprécie les injonctions étatiques : « La France […] est un pays extrêmement agaçant, avec sa manie ridicule de réglementer la vie quotidienne », et d’évoquer ce qui l’horripile : l’interdiction des chiens dans les jardins publics parisiens, ou la chasse faite aux fumeurs. Serait-il concerné ?
C’est bien un Français qui écrit, un amoureux de notre pays qui ne se résigne pas, et cela dès son Extension du domaine de la lutte, à son abandon à la laideur, architecturale en particulier, mais aussi morale. Se laissant à ses passions émollientes, La France finit par ne plus s’aimer, ne plus croire en elle, « elle est tiraillée. Ce n’est pas un pays serein », et les romans de Michel Houellebecq renvoient à notre pays cette image si peu gracieuse – « je suis l’auteur de l’avachissement total » – espérant de lui, j’ose ce mot, le sursaut vital.

– De la religion catholique

Au centre de l’interview, Michel Houellebecq développe, autant que le permet un article, son regard sur le religieux, plus précisément sur le catholicisme et sur l’islam. Pour lui, aborder ces sujets appartient à l’art du romancier tel qu’il le pratique. S’inscrivant dans la ligne d’un Balzac, d’un Maupassant ou d’un Zola, tout en disant la modestie de son projet au regard de ces géants, il écrit que « le roman est aujourd’hui l’instrument privilégié de la critique sociale. […] Une littérature sans relation avec le réel, l’art pour l’art, ce n’est pas mon affaire ».

Après douze années passées en Irlande, il fut frappé, lors de son retour en France, de la place désormais occupée par l’islam, place réelle, physique, matérielle, mais aussi place dans la pensée et les préoccupations. L’enjeu est toujours pour lui culturel, il est celui de la confrontation, parfois violente, de traditions culturelles et religieuses qui viennent bousculer les repères séculaires de notre pays, repères dans lesquels s’est inscrite la Troisième République. Sa question porte sur « l’intégration des musulmans ». Pour lui, celle-ci « ne pourrait fonctionner que si le catholicisme redevenait religion d’Etat ». Il pose cette question car il est étonné d’« un très curieux retour du catholicisme ». Il en voit des expressions dans « les manifestations contre le mariage pour tous et contre le droit d’adoption pour les couples homosexuels ». Ceci, moins porté par les « catholiques réactionnaires », que par « un mouvement déjà ancien qu’on appelait le renouveau charismatique ».

J’entends cette attente d’une intégration de nouvelles populations à la culture commune, cependant, ceci est-il, encore, possible ? Une démographie comme Michèle Tribalat estime qu’il est trop tard, qu’à la fois le pays a laissé se développer des territoires trop ethnicisés, et surtout qu’il a perdu sa foi en un commun qui pourrait souder l’ensemble de ses habitants.Peut-on vivre sans commun ? semble demander Michel Houellebecq. Et comme ce commun, dont parla si bien Ernest Renan dans Qu’est-ce qu’une nation ? s’est effacé, il pense trouver dans le catholicisme un nouveau ferment d’unité nationale.« J’ai la conviction qu’une religion, une véritable foi, a un effet beaucoup plus puissant d’une idéologie. […] La religion a une fonction clé dans la société et pour sa cohésion, elle est un moteur pour constituer la communauté ». Ces mots pourraient conduire à rappeler une distinction, un peu datée, et limitée dans sa pertinence, entre la religion et la foi. La religion correspondant aux attentes d’un Houellebecq et sans doute de beaucoup de retrouver ce qui unifiait notre pays. Une telle religion peut se vivre sans foi personnelle, elle peut d’ailleurs être tout à fait porteuse de bienfaits, mais, l’histoire connaît-elle la marche arrière ? Je pense qu’un tel chemin risquerait de diviser davantage notre pays, comme il en est aujourd’hui ailleurs dans le monde. Songeons aux minorités, chrétiennes en particulier, qui sont contraintes de quitter leur pays, l’Irak et la Syrie en particulier, sous prétexte qu’ils seraient des « pays musulmans ». Ou bien encore à l’impossibilité de choisir sa religion ou de changer de religion, de manière publique, dans les pays d’Afrique du Nord. Un archevêque peut dès lors estimer que l’Etat doit être laïc, libre des confessions religieuses, dont il respecte et protège la liberté, mais sachant reconnaître, non les cultes, mais leur place et leur rôle dans la société, dans la culture commune. Cependant, un tel État, peu ou prou le nôtre aujourd’hui, est-il en capacité de s’entendre sur le commun qui peut fonder l’unité nationale ? Enfin, on aimera entendre Michel Houellebecq affirmer : « mon vrai sujet c’est l’amour » et croire celui-ci toujours possible : « Je ne peux pas prendre mon parti de l’impermanence ».

+ Pascal Wintzer,
Archevêque de Poitiers

 

1 [Note : à lire, sur ce sujet, le texte de Mgr Wintzer De l’Allemagne, publié le 4 avril 2016 et ses billets, écrits lors d’un voyage en Allemagne en février 2017]